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Pour perte de mémoire
Ils étaient trois, assis sur un banc de l?hospice de Calebasses. Trois revenants. ?Pourquoi t?agiter ainsi, Dieudonné ? Ta moustache est tout de travers.? Il la mordait férocement. Son ?il était exorbité ; ses sourcils, broussailles de gros poils blancs, étaient arqués, le gauche plus haut que le droit.
?Mon? mon journal?, bégaya-t-il.
Et du revers de la main, il frappait la feuille à petits coups fébriles.
?Qu?est-ce qu?il a, ton journal ??
?Il est écrit en langue étrangère !?
?Fais voir?, lui dit Pierre Raymond, s?emparant de la pièce suspecte, ?fais voir? c?est du??
En manchette s?étalait la sensation du jour :
DRWA FAM DA KOUT VA
On fabrique des personnages, oserait-on inventer des archétypes ?
Savinien Mérédac est descendu d?un cadre de portrait. Ses lunettes hibou, à montures austères, reposent sur un nez asymétrique. Les moustaches en croc, la barbiche en pointe, vont avec le faux col dur, à bouts ronds, porté haut sous la mâchoire.
Dieudonné Dumazel a une jambe plus courte que l?autre ; malgré la bottine orthopédique, il avance en clopinant. Son visage est grave, son front songeur ; la bouche a disparu sous des moustaches à la gauloise : de la filasse, comme un pinceau à badigeon. Il porte mimi.
Il faut écrire notre français et notre créole en assumant sans complexe chaque influence passée...?
Pierre Raymond Philogène a le visage racé d?un intellectuel africain. Des lunettes carrées derrière lesquelles ses yeux noirs luisent comme des graines. Il a des veines tortues sur les tempes, des rides en parenthèses des deux côtés d?une bouche charnue. Ses vêtements bâillent sur un torse et des membres amaigris.
?Envoye li Calebasses? a longtemps été une expression pur terroir, validée par une conscience collective. ?Envoye li Calebasses?, et ?Mette li cotte Dyson? : Calebasses pour hospice, Dyson pour asile. La correction politique et sociale remplace la mémoire et s?attaque à la métonymie, ressort d?une langue. Bravo, Missié Cotonné !
Bravo !
Drwa fam da kout va !
?Qu?est-ce que c?est que ce rébus ?? s?intéresse Savinien, le philologue, intrigué. Il examine le gros titre du journal avec la curiosité d?un savant devant un insecte bizarre et non catalogué. ?Il va falloir se remettre à l?abécédaire, d?après ce que je vois?
Primo, il ne s?agit pas, comme il y a trois siècles, d?inventer un créole, moyen de communication nécessaire, pour combler une place sémantique vide ; mais d?un produit de laboratoire s?efforçant de prendre une place déjà occupée.
Secundo, l?imposition de ces signes arbitraires va se heurter à des siècles de réflexes conditionnés. Personne ne peut prédire le résultat de telles interférences, notamment dans le champ littéraire.
Tertio, le médium de tous pour l?écriture dans ce pays est le français. Après quarante ans ? une génération ? d?exposition multilingue à l?audiovisuel, sa position de force n?a pas bougé. Quand des capitaux étrangers financent un nouvel organe de presse, celui-ci s?imprime, c?est du sine qua non, dans la lingua franca. Des ?uvres rédigées en d?autres langues doivent être traduites, afin de se faire connaître. On n?a pas besoin de confusion additionnelle dans les esprits??
?J?ai toujours su, dit lentement P.R.P. que j?avais deux langues maternelles : le français de ma mère et le créole de ma nénène. Et je n?ai jamais eu de mal à reproduire sur papier les sonorités de celui-ci dans la langue de celle-là, ni à constater l?heureuse synergie qui existe entre les deux.
Mais reportons-nous, mes amis, aux conditions sociales des premiers jours sur l?île commençante. On s?est justement appesanti sur la relation cruelle entre maîtres et asservis. Il en est néanmoins sorti un métissage à effets indélébiles ainsi que la leçon qu?est l?avènement du créole : en tant que phénomène, il n?est pas unique au monde, mais notre créole l?est. Il est le premier et jusqu?ici le seul acte de création indigène authentique, de novo. C?est trop précieux, comme héritage, pour qu?on le trafique !?
?Vous avez rappelé, mon cher P.R.P., enchaîna Dieudonné Dumazel, les mères d?exil de notre enfance ? ces nourrices sèches qui nous ont versé le lait d?une deuxième langue. Il y a donc trois siècles que les influences jumelles de ces deux langues modèlent la structure de notre pensée. Accent, tournure et vocabulaire régionaux ont lentement pétri un psychisme particulier grâce à cette synergie. Leurs interférences même, s?il y en eut, ont été des interactions.?
Le jour baissait sous de grands arbres. Les moineaux commençaient à se regrouper pour leur prière. Ils utilisent un vocable inchangé?
Dumazel les écoute, les yeux mi-clos.
?En somme, tout se tient ; psychisme et langage ; écriture et parole. Prendre ses distances d?un créole écrit à la française, c?est méconnaître qui est la mère et quel est son fils. Un fils ne peut pas renier sa mère.?
Savinien Mérédac réfléchit, lui aussi. Il prend du recul.
Papa créole, maman créole, mo-même ène ti créole?
?Le créole est l?enfant du français, oui. Mais d?un français particulier, celui de l?époque de sa genèse. Pendant que le français et le créole mauriciens évoluaient en synergie à partir d?un français, celui du 18e siècle, le français de France évoluait dans un autre environnement. Aucune langue n?est pure, ou, si vous préférez, toutes les langues sont pures et toutes les langues sont sales. Mon Dieu ! Nous repassons par les mêmes débats que ceux de l?impureté du sang et ses a priori.
Le français mauricien et son efférent, le créole, ont comme tronc commun le français des émigrants fondateurs (un français régional : malouin? provençal? ?) comme de multiples exemples ne manquent de l?établir.
Cette spécificité originelle s?est affirmée au cours d?une évolution séparée, elle se confirme et fluctue sous les effets en retour du créole, et sous l?influence du français (de l?hexagone) qu?on enseigne à l?école ou qu?on lit dans les livres. Il faut, en plus, tenir compte d?un complexe d?infériorité insulaire et d?une pondération politique. Le français canadien se fera reconnaître plus aisément que le français mauricien. C?est une question d?influence.
Les prix littéraires, les concours de lettres, procèdent forcément par homogénéisation, alors que la langue, organisme vivant, se régionalise. Exemple : la littérature de la Colombie est née sous la domination initiale d?un espagnol d?Espagne, mais très vite on s?est rendu compte que Garcia Marquez écrit en colombien?
Ecoutez. Les langues n?ont pas besoin de politique linguistique. Elles savent très bien ce qu?elles ont à faire.
Il faut écrire notre français et notre créole en assumant sans complexe chaque influence passée, comme les populations de la terre assument, bon gré mal gré, chaque gène d?hérédité. Aucun homme, ni aucune langue, ne peut défaire son hérédité.
L?identité aspire à une dimension anarchique. L?imitation et la théorie sont des camisoles qu?on passe à sa liberté d?expression. L?identité n?appauvrit pas. Elle informe. Pourquoi la déformer ?
Remonter aux origines du français et du créole mauriciens est une tâche qui procure d?inépuisables plaisirs philologiques et intertextuels. Quel besoin de brouiller les pistes ? Seuls les faibles n?assument pas leur passé.
Un vieil amateur m?a communiqué pêle-mêle ses découvertes. Il m?écrit avec entrain et émerveillement : ?Le vieux français persiste chez nous dans épar, bigaille et tourlourou. Le breton dans tiou et guette. Les termes de marine dans paré (à virer), nager (des avirons), calmir, larguer, forcir et risser. Les verbes tirer (retirer), calculer (réfléchir), espérer (attendre), galiser (contraction d?égaliser), virer (retourner), fréquenter (garçons et filles), culer (avancer par le cul), lancer (contraction d?élancer) sont étymologiquement souverains.
Vine et fine viennent de venir et finir. Astère, talère et fek (fait que) sont des déformations évidentes. Dans la littérature provençale, on retrouve çà, là, même, moi, un coup, je te dis, dont les langues mauriciennes font un usage jugé abusif (ce n?est pas du tout certain !)??
Aucune langue n?est pure, ou, si vous préférez, toutes les langues sont pures et toutes les langues s ont sales.?
Nos trois ancêtres entendront parler du ?devoir de mémoire?. Ahuris, ils constateront que toutes les mémoires n?ont pas le même dû. La coloration du mot entraîne le nuancement du fait.
?Dans le temps, on envoyait à Calebasses ceux qui avaient perdu la mémoire.
A quel asile auront drwa ceux qui ont résolu de la perdre ??
Philippe FORGET
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