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Sortir de la querelle

19 février 2006, 00:00

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C?est l?histoire d?un Prix Nobel de chimie. Il est taïwanais. Après avoir complété ses études en Occident, il s?en est revenu au pays, séduit par le concept éducatif qu?il venait de découvrir. Il s?est alors mis en tête de transformer l?école. « Que le miracle économique de la région soit attribuable ou non aux valeurs asiatiques, j?affirme que notre manière de penser l?école ne marche pas, a-t-il dit à ses concitoyens. Si Einstein avait fait sa scolarité ici, il ne serait pas devenu ce qu?il est, car il était très lent à l?apprentissage. Notre école favorise ceux qui assimilent vite, au détriment des autres. En Asie, si vous échouez une fois, vous êtes éliminé. En Amé-rique, vous pouvez échouer plusieurs fois et recommencer. »

Le professeur Lee Yuan-Tseh n?a pas obtenu le soutien de ses compatriotes. Il s?adressait là à une société imprégnée d?une culture de compétition, longtemps nourrie aux préceptes de Confucius pour qui il n?y a pas de chemin à la réalisation de soi que l?acquisition des connaissances académiques. Il s?adressait à une société qui, en période d?examens, ordonne l?arrêt des travaux publics, fait dévier le trafic dans le périmètre de l?école et déverse sur les routes des centaines de policiers pour faire taire les klaxons? À une société où l?enfant a en moyenne 240 jours de scolarité par an, contre 180 aux États-Unis. Non seulement le rapport à l?éducation de ces deux cultures n?était pas le même, mais l?habitude avait consacré des méthodes que les Chinois n?étaient pas prêts de changer. En outre, les valeurs démocratiques, le souci d?égalité, qui pouvaient motiver les Américains n?étaient pas familiers aux Chinois.

Les petites leçons chinoises sont claires. Si la résistance a été tenace, c?est que l?initiateur de la réforme a essayé de démontrer que le système élitiste ? qui marchait aux yeux de toute la société ? était radicalement mauvais. Il a sous-estimé le poids des conservatismes, des différences politiques, de l?habitude. C?est un peu ce qui nous arrive. Mais sachant que c?est aujourd?hui, bien des années plus tard, que la Chine s?éveille à la pédagogie nouvelle, maintenant que les valeurs se sont universalisées, que les connaissances se sont échangées, que les pathologies ont éclaté et que la créativité est devenue essentielle, comment faire pour éviter de perdre le temps qu?elle a perdu ?

Il nous faut sortir de ce stérile débat qui oppose les « élitistes » et les « égalitaires ». C?est une voie sans issue, une querelle qui n?aboutira à rien d?autre qu?à nous blesser. Chacun estime défendre un idéal de justice. Selon les égalitaires, un système est « juste » quand l?école publique assume sa responsabilité envers tous les enfants en ne laissant aucun en bordure de route. Pour les élitistes, un système compétitif est? « juste » dans la mesure où il récompense chacun selon son mérite et permet l?épanouissement de l?enfant doué en assurant une élite pour la société. Fondamentalement, ils ont chacun une part de vérité. Au lieu de se ranger dans un camp avec une illusion de « solution » qui a déjà montré ses failles, le gouvernement doit s?interposer pour amener les deux parties à regarder dans la même direction. En somme, retrouver ce que nous avons en commun, le « national ethos », pour bâtir dessus le système qui convienne à tous.

Nous avons trois choses en commun. Nous partageons les mêmes attentes par rapport au rôle de l?école. Chacun veut la même chose pour son enfant, un développement de ses capacités, qu?il soit doué ou pas, et estime que c?est à l?école, une école de qualité, de répondre à ses attentes. Nous partageons le même sens de la démocratie et reconnaissons que nous lui devons notre progrès. Or, la démocratie ne survit pas s?il n?y a pas la reconnaissance constante des inégalités de naissance, la compréhension de l?importance de l?« equal opportunity » et de la justice économique et sociale. Nous partageons enfin la même vision pour le pays : il nous faudra non des robots et des analphabètes mais une main-d??uvre qualifiée et intelligente pour créer les industries de demain. Avec un enfant sur deux éliminé à 10 ans, avec un lauréat sur deux choisissant de vivre ailleurs, avec qui allons-nous réaliser cette vision ?

Sur ces trois piliers, c?est aux pédagogues, qui maîtrisent la connaissance donnée par la recher-che, de bâtir le système qui nous réconciliera, qui produira les « high standards » pour lesquels on se bat et qui réduira l?intolérable « gap » entre les résultats. Pas aux groupes socioculturels à qui personne n?a reconnu des qualités en sciences de l?éducation. Pas aux dirigeants, non plus. Ils ne sont même pas sûrs du bien-fondé de leur démarche : face aux critiques, ils vacillent, ils manquent de conviction, tentent d?étouffer le débat public, veulent « réfléchir », mais dès qu?ils regagnent leurs quartiers, leurs fidèles, leurs lobbies, ils y croient, soudain. Ils nagent, en outre, en pleine contradiction : quand on se déclare socialiste, qu?on introduit le transport gratuit pour donner chances égales à tous, la démocra-tisation de l?économie, l?« Equal Opportunity Act », on va au bout de ses convictions.

Le gouvernement peut reculer. Au nom de l?harmonie sociale, ce sera tout à son honneur. Qu?il laisse les pédagogues réfléchir et, entre-temps, aille se rendre compte que partout les systèmes d?éducation se réforment pour inclure tous les enfants, malgré la résistance des conservateurs. « I reject elitism », dit Tony Blair, pendant que celui qui a lancé la mode du « put people first » et qui ne se contente pas, lui, de pondre des slogans vides en a créé un autre pour la réforme américaine de l?éducation : « No Child Left Behind ».

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