Publicité
Kåre Bluitgen,celui par qui tout est arrivé
Par
Partager cet article
Kåre Bluitgen,celui par qui tout est arrivé
L?écrivain danois à l?origine de l?affaire des caricatures de Mahomet coule des jours paisibles à Nørrebro, le quartier de Copenhague où la densité de musulmans est la plus forte. Kåre Bluitgen n?a pas changé d?un pouce son mode de vie. Il a poliment refusé les offres de protection de la police. Il avoue, presque surpris, n?avoir reçu que quelques critiques depuis que son livre sur Mahomet est sorti en librairie, le 24 janvier, illustré de dessins montrant le visage du Prophète.
C?est pourtant à cause de ce livre pour adolescents qu?indirectement tout a commencé. « Au Danemark, on dit beaucoup aux enfants d?immigrés d?apprendre la vie des héros danois. Mais les Danois doivent aussi apprendre la vie des héros de l?islam. » Qui dit livre pour enfants dit illustrations. « Plusieurs illustrateurs ont refusé parce qu?ils savaient que, pour certains musulmans, on ne pouvait pas montrer le visage de Mahomet. » Au printemps, il trouve enfin un dessinateur, mais qui réclame l?anonymat.
Il revendique l?étiquette d?extrême-gauche
Durant l?été, il est à une soirée. « J?explique à mes amis mon projet et ma difficulté à trouver un illustrateur. Il y avait parmi les invités un journaliste de Ritzau [l?agence de presse danoise] qui a trouvé cela intéressant. » Deux mois et demi plus tard, vers la mi-septembre, le journaliste le rappelle pour l?interviewer. À ce moment, d?autres affaires d?autocensure liées à l?islam agitent la presse danoise. « Mon affaire a fait débat pendant deux jours, c?est tout », se rappelle Kåre Bluitgen.
Le quotidien Jyllands-Posten saisit la balle au bond et demande à quarante dessinateurs de presse de « dessiner Mahomet comme ils le voyaient » pour tester les limites de l?autocensure. Le journal reçoit douze dessins, qu?il publie le 30 septembre. La suite est connue : le Premier ministre danois refuse de recevoir onze ambassadeurs de pays musulmans qui souhaitent protester ; des délégations d?imams se rendent au Proche-Orient pour alerter les responsables religieux et politiques ; et fin janvier c?est l?embrasement.
Le livre de Bluitgen, qui devait paraître en octobre, n?est sorti qu?à la fin du mois de janvier, avec des illustrations anonymes ? il refuse de donner les noms des dessinateurs, dans le souci, dit-il, de les protéger. Certains l?accusent d?avoir inventé de toutes pièces l?histoire de ces illustrateurs apeurés afin de se faire de la pub ? ce que laissent entendre deux des douze dessins publiés par Jyllands-Posten.
Aujourd?hui, Kåre Bluitgen continue donc à vivre tranquillement dans son appartement de Nørrebro, entouré de ses livres et de ses souvenirs, une affiche d?un mouvement de guérilla d?Amérique centrale, une peinture d?Haïti, un portait pastiche de lui-même en Che Guevara réalisé par un ami, avec ce texte : « Le rebelle éternel, guérillero, écrivain et monsieur-bière-football. Vive El Bluitgen ! »
Il revendique volontiers l?étiquette gauchiste et tiers-mondiste. D?où son installation à Nørrebro, le quartier le plus radical de la capitale danoise, où siègent bon nombre d?organisations de gauche. Son engagement date de l?âge de 14 ans. Il découvre alors un article sur les conflits opposant le Portugal à ses colonies et rejoint un mouvement d?extrême gauche. « Mon intérêt allait vers le tiers-monde. Le parti était beaucoup plus concentré sur la lutte des classes au Danemark, mais j?avais du mal à m?engager pour la classe ouvrière danoise, que je ne trouvais pas si pauvre que ça. »
Un écrivain qui fait le dos rond
Après l?école, il travaille six mois afin de financer son premier voyage. Direction l?Amérique centrale, où il passe six mois. « C?est ce voyage qui a forgé toute ma personnalité actuelle », raconte-t-il. Il reste longtemps au Mexique, passe au Salvador, témoin des exactions des escadrons de la mort, traîne une maladie dans la jungle du Guatemala où, pour garder toute sa tête, il se met à écrire. Des années plus tard, il enverra le manuscrit remanié à un concours. Il en sortira en 1987 son premier livre, Ernesto ? le prénom de Che Guevara ?, qui raconte l?histoire d?un jeune garçon témoin d?injustices et qui refuse de s?engager jusqu?à ce que les événements l?y poussent. « La plupart de mes livres suivent en fait le même modèle », avoue Bluitgen.
Quelques années plus tard, il sera critiqué pour avoir décrit ? trop complaisamment, selon certains ? l?engrenage qui conduit deux jeunes Palestiniens témoins des massacres de Sabra et Chatila à s?engager sur la voie du terrorisme. Il réalise des films sur les enfants-soldats au Liberia, les enfants esclaves en Haïti.
Il écrit surtout des romans pour les jeunes, comme Les conquérants, en 1995, l?histoire de la conquête espagnole du Mexique par Hernan Cortès au xvie siècle. « Il a conquis un continent au nom de la chrétienté, un peu comme Mahomet au nom de l?islam », note Kåre Bluitgen. Il rédige aussi des manuels scolaires dont le plus controversé, Les nouveaux Danois, paraît en 1998, à l?époque où l?extrême droite commence à s?imposer dans le débat danois. Il y expose candidement les problèmes issus des différences culturelles. Il estime en parler en connaissance de cause, puisque vivant à Nørrebro, quartier multiethnique par excellence.
Au fil des ans, il a constaté un durcissement de l?ambiance dans le quartier, la mainmise de certains imams, le poids du contrôle social qui pousse certains de ses amis d?origine musulmane à éviter désormais de prendre une bière à la terrasse d?un café. Dans un essai provocateur, Au bénéfice des noirs ? sous-entendu de l?extrême droite ?, il a raconté comment ses enfants, scolarisés dans les écoles du quartier, subissaient l?intransigeance d?enfants palestiniens critiquant leur mode de vie, et il a fustigé les siens, les militants de gauche, pour avoir laissé faire les imams les plus réactionnaires au nom du respect des différences culturelles.
Certains, comme ce député de gauche qui souhaite rester anonyme, estiment que « Kåre Bluitgen est passé à droite », comme beaucoup d?anciens gauchistes danois qui prônent aujourd?hui le « parler vrai » à tout prix et justifient la politique anti-immigrés menée au Danemark depuis le début des années 2000.
Kåre Bluitgen fait le dos rond, travaille aujourd?hui à une nouvelle version en danois du Coran, « lisible par tous », et avoue, après avoir prêché par excès d?optimisme, ne plus vouloir dire comment toute cette affaire des caricatures va finir. « Je suis un mauvais prophète », estime-t-il.
■ @ 2 006 Le Monde ? Olivier TRUC ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
Publicité
Publicité
Les plus récents