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Nos villes célèbrent l?esclavage aboli
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Nos villes célèbrent l?esclavage aboli
Sans aller jusqu?à certaines exagérations canadiennes, faisant l?éloge de l?euphorie générale, ayant pris la place des réticences, notées, l?an dernier, par un regard également canadien, remplacement dû, bien sûr, aux effets bénéfiques du bizin sanzman, l?on peut prendre acte que nos villes font, cette année, l?effort de commémorer visuellement l?anniversaire, le 171e en l?occurrence, de l?abolition de l?esclavage. Cette commémoration urbaine prend davantage l?allure d?une présence, mais hautement symbolique, que d?un réel effort de créativité. Il n?est toutefois pas mauvais que celle-ci cède parfois la place à l?intelligence. Quand on n?a rien prévu de nouveau et d?inédit, à l?occasion d?une quelconque célébration, l?intelligence commande qu?on remplisse le vide de la mauvaise planification par une astucieuse réédition d?un fait créateur, existant déjà, mais dormant bêtement quelque part dans un placard, alors qu?il aurait pu servir d?exposition itinérante et aller porter la bonne nouvelle du message laborieusement préparé, tant au niveau du texte que de l?image, dans nos villes et leurs différents faubourgs, dans nos districts et leurs différents villages.
Quatre-Bornes et Curepipe offrent à leurs administrés mais aussi à tous les Mauriciens, n?ayant pas peur d?un déplacement d?une heure ou davantage, en autobus ou en voiture, de revoir et d?apprécier de nouveau des panneaux d?exposition préparés en 2004 (avant donc le bizin sanzman tant apprécié sur les rives du Saint-Laurent) par Jocelyn Chan Low, T. Naiken, Joyce Félicité, Robert Furlong, Vinesh Hookoomsingh, Cader Kalla, M. Abdool Rahman, pour le compte du Centre culturel africain Nelson Mandela.
Cette exposition, « Esclavage, résistance, abolition dans le Nouveau Monde et dans l?océan Indien », est l?exemple même de ce qu?il faut faire et montrer au maximum de personnes possible. Ces simples panneaux mais si instructifs, si attirants, si plaisants, doivent voyager sans cesse, aller d?un centre communautaire à une salle d??uvre, d?une école à un collège, d?un centre social à une salle des fêtes, quand ils ne trouvent pas le gîte sous des tentes et marquises, plantées, de préférence aux abords des grands centres commerciaux, comme au temps béni du ministre des Arts et de la Culture, Joseph Tsang Mang Kin.
Curepipe fait appel aux Éditions Sépia pour nous offrir une rétrospective visuelle de l?esclavage, à travers le temps et l?espace. On n?y parle pratiquement pas de Maurice, mais on a le plaisir de renouer le contact spirituel et vivifiant avec la pensée d?un Wilberforce (1759-1833), d?un Abraham Lincoln (1809-65), d?un Victor Sch?lcher (1804-93) et de leur héritier mystique, Martin Luther King.
Leur souvenir nous est aussi précieux que celui des Rémy Ollier, Jean Lebrun, Jacques Désiré Laval, John Jérémie ou encore du protecteur des esclaves, Thomas, qui nous apprennent, aujourd?hui encore, à ne souffrir aucune injustice, aucune exploitation de l?homme par l?homme.
Revoir des réalités qu?on voudrait oublier
L?exposition de Curepipe a ceci d?utile qu?elle nous apprend que nous ne valons pas mieux que ces Messieurs de Nantes, de Bordeaux ou de Saint-Malo qui s?enrichissaient sans scrupule du commerce triangulaire (pacotilleæ traite négrièreæ produits tropicaux sur les lignes Europe ? Afrique ? Amérique et Caraïbes ? Europe), quand nous achetons un tapis persan, tissé par des mains d?enfants, à raison de douze heures de travail forcé par jour, ou quand nous achetons des vêtements, des chaussures, des jouets, fabriqués à vil prix par des nouveaux esclaves qui ont pour noms prisonniers, condamnés aux travaux forcés, enfants-esclaves, femmes-otages, hommes exploités par d?affreux capitalistes et leurs partenaires et complices, importateurs, revendeurs, détaillants, marchands ambulants compris.
Il ne faut pas être si regardants, dites-vous. Bien au contraire ! C?est le moment de rouvrir les yeux, grâce à une bienheureuse exposition, certes importée de toutes pièces, de revoir des réalités qu?on voudrait tant oublier parce qu?elles existent. Ne pas les voir, ne pas prendre conscience de tout ce qu?elles comportent d?iniquité, de manque d?humanité, c?est adopter la cécité des bien-pensants des xviiie et xixe siècles, ne voulant pas savoir que dans chaque tasse de café il y a quelques gouttes de sang d?un esclave.
Ne pas comprendre qu?un tapis persan, qu?une chaussure, peut être tachée du sang versé par une main d?enfant mais esclave et condamné aux travaux forcés avant l?âge de 10 ans, c?est toujours refuser que les appels à sensibilisation peuvent être aussi explosifs qu?une phrase de Victor Schoelcher, c?est refuser d?entendre le cri du c?ur de Frantz Fanon, appelant à la mobilisation pour que cesse à jamais tout asservissement, toute exploitation de l?homme par l?homme.
Pour les créativités artistiques, nous devons nous rendre à la galerie Max-Boullé, Rose-Hill, où nous donne rendez-vous, le sculpteur Jocelyn Louise. Nous sortons partagés et perplexes de son exposition, ayant lieu dans le cadre de la célébration du 171e anniversaire de l?abolition de l?esclavage à Maurice, soit 13 ans avant la Réunion et les colonies françaises et 30 ans avant les États-Unis d?Abraham Lincoln, et un bon demi-siècle avant le Brésil.
Cela dit, pour répondre à certains commentateurs locaux, grimaçant devant notre margoze de 1835 pour mieux patauger dans la félicité générale causée en 1848 par Papa Garriga, à la Réunion voisine, ou encore par la fin de la guerre de Sécession. Le meilleur de l??uvre sculpturale ne nous permet guère d?apprécier ce qui nous apparaît le moins bon parmi ses réalisations, y compris les visages et les silhouettes humains taillés dans le bois, avec ou sans écorce.
La beauté joue pleinement son meilleur rôle
À voir certaines sculptures, on peut se demander si l?artiste veut mettre en valeur la source de son inspiration ou s?il veut la caricaturer. Ainsi l?esclave, chez Jocelyn Louise, a droit à des sculptures guère peaufinées. Les traces du ciseau sont encore visibles, sans doute pour accentuer encore le côté rugueux et grossier de l??uvre.
Les oreilles, par exemple, semblent simplement dégrossies à la machette. Quelques pas plus loin, le maître, le négrier, le missié-là, a droit à un traitement de faveur. Il est verni, tant au sens propre qu?au sens figuré. Sa sculpture est tant polie qu?elle se revêt de la douceur du jade et du marbre le plus pur. Sa moustache est soignée. Une fraise à la Rembrandt lui tient même lieu de faux col. Ses oreilles sont ciselées quand on les compare aux masses informes servant d?oreilles à ses employés.
Fort heureusement, le meilleur Jocelyn Louise nous console rapidement de nos déboires. Il possède manifestement une certaine maîtrise du geste et de l?élan sculpturaux. Un gouvernement intelligent, un conseil municipal ou de district, un mécène plus perspicace que ses pairs, aurait déjà commandé à cet artiste si doué une réplique géante d?une sculpture tellement belle et élancée qu?elle possède déjà, en elle, toute la grâce mobilisatrice d?une statue de la Liberté à la mauricienne.
Que le lecteur essaie d?imaginer un fuselage aussi élégant que celui du défunt Concorde, sortant de terre, supportant une tête n?ayant rien à envier à notre Pieter Both et tendant à bout de bras des broutilles, pouvant être aussi bien une brassée de cannes à sucre que les meilleures aspirations de la population mauricienne.
De quoi se mettre à genoux. Dans la même veine, une sorte de faucille géante, émergeant d?une construction en forme de murette, sert d?étau à des barreaux qu?écartent deux mains de fer d?une rare élégance. Où trouver plus beau symbolisme ?
Il y a encore cette esclave mendiante, mille fois plus belle que bel madam en plâtre, aux cheveux bouclés, tombant en cascade sur des hanches raffinées ? étrange silhouette européenne du xixe siècle mais au faciès africain. Aucune trace d?« européanité » heureusement chez notre belle esclave mendiante et superbement africaine. Son visage tout en lune, est expressif à souhait. Ses cheveux faits d?un câble d?acier dépaillé, semblent sortir d?un album du Douanier Rousseau. Chaînes et bracelets sont autant de parures à un ensemble de noble allure.
La beauté joue ici pleinement son meilleur rôle, à savoir exalter ce que pourrait rejeter toute société bien-pensante, à l?instar d?une mendigote, esclave de surcroît. Jocelyn Louise passe par là et, nouveau prince charmant, la transforme en princesse, en déesse. Il nous comprendra si nous lui disons qu?après avoir vu ses chefs- d??uvre il nous est difficile d?apprécier ses caricatures. Son message n?est peut-être pas aussi fort que le rêve de Martin Luther King mais il a le mérite d?être authentiquement mauricien.
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