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Le nouveau cercle

2 février 2006, 20:00

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● La question que de nombreux Mauriciens se posent est celle-ci: sommes-nous aujourd?hui dans une situation économique plus difficile que celle vécue vers la fin des années 70 ?

La situation est à la fois différente et plus difficile. Différente dans la mesure où il y a trente ans, quand nous avons eu ces problèmes, nous étions en train de souffrir d?une situation d?excès pendant quelques années. Nous avons été piégés par des dépenses favorisées par le prix du sucre qui était monté très haut. Nous avons tous cru, à tort, que cela allait durer. Si nous avions bien regardé, nous aurions remarqué que, sur le plan séculaire, le prix du sucre baisse toujours. Il y avait eu quelques peaks et nous nous étions habitués à cela. Je me rappelle encore la frénésie de la consommation avec les grands bonus de la consommation.

C?était une prospérité factice qui n?a pas duré longtemps. Nous avons été vite ramenés à la réalité après avoir pris l?habitude d?un mode de vie, mais pas pendant longtemps. Aujourd?hui cela fait, en gros, vingt ans que nous connaissons une relative prospérité et pris l?habitude de consommer.

● La chute sera donc plus dure ?

Nous nous trouvons donc devant un mur et, à mon avis, oui, il sera plus dur. Cette fois, il faudra se serrer la ceinture avec une ceinture plus grosse car nous avons grossi depuis les années 70 ! À cette époque nous souffrions largement de la monoculture, même si la Zone Franche était déjà là, mais elle ne s?était pas encore bien développée. Il nous fallait un ajustement structurel de diversification dans un contexte de marché préférentiel. Aujourd?hui nous avons encore besoin de diversification, mais cette fois, dans un contexte de disparition de marchés préférentiels. Je pense que ce sera plus difficile qu?en 1979. Nous sommes aujourd?hui dans la position de l?acrobate qui doit travailler sans filet.

● En observant bien on note que cela fait plus de dix ans que nous savons avec certitude que les marchés préférentiels, plus précisément le sucre, allaient disparaître. D?où viennent donc ces airs surpris affichés par le secteur privé traditionnel lorsque ses préférences ont disparu ?

J?évoque cela dans mon livre. Il faut reconnaître que nous n?avons pas assez su lire les signes des temps. Depuis les années 90, on voit bien un désir chez les Européens de favoriser leur marché commun. Nous ne nous sommes pas rendus compte qu?en ouvrant leur marché, ce serait à notre détriment. Nous nous sommes basés aussi sur le protocole sucre, qui est une sorte d?appendice à la Convention de Lomé, et qui était d?une durée indéfinie?

● Le protocole oui, mais les prix non?

Effectivement. Je crois que nous avons eu un excès de confiance à ce sujet. Là où nous sommes plus à blâmer, en tant que nation, c?est qu?en 1995, nous avons signé l?accord de Marakech, l?accord de l?OMC et nous en devenons membres.

● Pouvions-nous faire autrement ?

Non, et je suis totalement d?accord avec cela. Mais nous l?avons fait et sans cela nous serions devenus un pays en marge. Mais en le faisant nous aurions dû nous rendre compte des événements qui allaient suivre.

«Nous sommes bien souvent à Maurice les adeptes de la politique de l?autruche. Nous laissons les choses venir et quand le mur est devant nous, tous se regardent et disent : «Tiens, il y a un mur !». C?est un peu notre tempérament.»

● Nous avons signé sans trop comprendre ce que nous venions de signer ?

Il faut peut-être aller le demander à ceux qui l?ont signé. Nous sommes bien souvent à Maurice les adeptes de la politique de l?autruche. Nous laissons les choses venir et quand le mur est devant nous, tous se regardent et disent : ?Tiens il y a un mur?. C?est un peu notre tempérament. Les conséquences de l?OMC sont une ouverture des frontières. Cela n?est pas totalement négatif; mais nous n?avons pas tous les torts, nous sommes un petit pays et que les grands pays, européens entre autres, agissent en fonction de leurs intérêts bien égoïstement, et ne se soucient pas trop des petits pays? c?est comme ça?

● Au-delà de l?économie, pensez-vous que la position de l?Europe, ressentie comme très dure envers Maurice, changera l?image de ce continent aux yeux des Mauriciens qui ont souvent considéré ses relations comme étant aussi ?affectives? ?

Je me rends bien compte que l?Europe est là pour défendre ses intérêts. Cela a toujours été comme ça. Mais en période de prospérité cela est moins visible. Et aujourd?hui, on en prend conscience. Il faut reconnaître que nous avons bien profité des préférences européennes, elles nous ont bien aidés. Aujourd?hui, L?Europe regarde notre PIB et voit qu?il est relativement élevé et se dit par exemple : vous n?aurez droit qu?à 15 % de compensation sur le sucre; mais c?est difficile de répondre à votre question. Je crois qu?il nous faut chercher des opportunités dans cette situation. Et il y en a. L?Europe vieillit et elle a besoin de main-d?oeuvre qualifiée. Il faut voir l?Europe comme une possibilité pour des offres de travail pour les Mauriciens qualifiés.

● L?économiste que vous êtes encourage l?émigration comme une des voies à explorer, comme ce fut le cas dans les années 80 ?

J?encourage l?émigration de personnes qui ont les qualifications nécessaires. Il ne s?agit pas de les empêcher d?émigrer. Le gouvernement mauricien, l?Etat, dans ses négociations avec l?OMC insiste pour qu?un plus grand mouvement de personnes soit possible. Pour les étrangers de venir chez nous et pour les Mauriciens d?aller ailleurs. J?irai même plus loin au risque de me faire critiquer. Si nous avons des jeunes qui peuvent être formés pour aller ailleurs, il faut le faire. Nous serons toujours gagnants d?être formés. Et l?Etat mauricien doit être accueillant envers les Mauriciens de l?étranger qui veulent revenir.

● Il y aura, dans quelques mois, une rencontre sur la terre natale de la diaspora mauricienne dans le monde, peut-on y voir les prémices d?une nouvelle approche envers ceux qui sont partis?

Je ne sais pas trop comment cela va se passer, mais c?est une excellente idée. Nous avons deux exemples de la force des diasporas que nous donnent l?Inde et la Chine. Ce qu?on a appelé les Non Residents Indians ont été encouragés, il y a quelques années à revenir en Inde et à investir. Ils ont eu la garantie que leur argent ne perdrait pas leur valeur même s?il y avait une dévaluation. Pourquoi ne le ferions-nous pas ? Et puis, il y a l?exemple de la Chine. Elle a aussi fait appel à sa diaspora. Ces deux pays nous montrent la voie. Et nous savons tous que les Mauriciens de l?étranger ont tous gardé des liens très forts avec le sol natal.

● Le pays traverse aussi une crise morale et l?argent, la société de consommation y est pour quelque chose sans doute. Peut-on dire de l?économie qu?elle a une morale ?

Une boutade d?abord : quand on parle de physique ou de mathématiques demande-t-on si ses sciences ont une morale? D?habitude non. C?est vrai que l?économie n?est pas une science exacte - à tel point que certains parlent d?un art et non pas d?une science - elle n?est pas exacte parce qu?elle travaille sur le laboratoire humain et l?humain est changeant. L?économie peut avoir des résonances morales si on l?applique de manière brutale sans prendre en compte les aspects humains.

● Le libéralisme économique tant décrié par certains a-t-il des fondements moraux ?

Le libéralisme économique poussé à son extrémité n?est pas moral car il prône la loi du plus fort. Ce qu?il faut, c?est tempérer ce libéralisme en tenant en ligne de compte les aspects sociaux. Par exemple, un village retiré qui n?a pas d?eau, ce n?est pas rentable d?y offrir des services. Mais cette population a droit à des services. Donc, il faut le faire. À ce moment, intervient l?Etat qui subventionne les services. Mais le libéralisme poussé à son extrême peut être dangereux.

● Le citoyen normal qui se tient au courant, regarde les informations peut se demander, à voir la cacophonie des économies de par le monde, s?il y a encore quelqu?un qui contrôle quelque chose, ou bien que la machine s?est emballée et échappe à tout contrôle, sauf à celle des forces du marché?

Le constat que vous faîtes, un des pères de l?économie, Adam Smith, l?avait fait il y a de nombreuses années. Les Etats ont une certaine responsabilité de régulation. Il faut réguler les forces du marché et c?est le rôle des gouvernements. Et cela existe partout dans le monde et à Maurice.

● Sur le plan mondial, les prévisions des économistes se sont si souvent avérées inexactes que l?on est en droit de se demander si les prévisions, vu la complexité des mécanismes, ont encore un sens?

Les économistes doivent être modestes. L?économie doit être suivie au jour le jour. Le FMI, qui est bien outillé, ne fait des projections que sur une année?Et six mois après? il les corrige ! Les choix de l?humain, ses comportements, sans compter les éléments extérieurs, peuvent changer et faire des prévisions, n?est pas chose facile. Cela dit, on sait que pour qu?une économie marche bien, il faut une bonne gestion. On connaît les ingrédients qui font bien marcher une économie.

● Nous sommes dans une situation difficile, nous l?étions dans les années 70. Entre les deux il y a eu une prospérité économique. Cela veut-il dire que depuis 30 ans, l?économie mauricienne a été mal gérée ?

À mon avis, le pays a subi avec succès un ajustement structurel après les dévaluations de 1979. Nous nous sommes bien comportés et nous avons su profiter des avantages. C?était une bonne gestion. Nous avons su reconnaître notamment que le profit n?était pas un péché. Nous avons été aidés extérieurement par le dollar qui a baissé. L?économie a continué a bien se tenir jusqu?en 94-95. Mais déjà, en 90 les signes de problèmes apparaissent. Notamment dans la Zone Franche. Et nous avons beaucoup tâtonné sur ce sujet. Cela se gâte à partir de 1995 jusqu?à aujourd?hui. Nous avons repris nos mauvaises habitudes. Et vient s?y greffer une situation mondiale qui nous porte préjudice avec la libéralisation.

«Je pense que ce sera plus difficile qu?en 1979. Nous sommes aujourd?hui dans la position de l?acrobate qui doit travailler sans filet.»

● La question a été posée plusieurs fois dans divers forums, sans réponse convaincante. La mondialisation peut-elle profiter aux petits pays et sont-ils condamnés à s?adapter à un concept qui n?a pas été inventé pour eux ?

C?est vraiment une question difficile? Elle peut profiter aux petites économies si celles-ci peuvent s?adapter à ce climat de haute compétitivité qui règne. Et ses petits pays doivent recevoir de l?aide en formation et en marketing international par exemple pour s?adapter. Sur papier en tout cas, la mondialisation peut profiter aux petits pays. Et encore? Si les grands pays jouent le jeu. Par exemple, dire que les frontières sont ouvertes aux biens et aux services alors que cela n?est souvent pas le cas.

● Les règles de l?OMC n?ont pas été conçues pour les petits pays. C?est ce que vous sous-entendez?

Je ne sais pas, mais ce sera dur. Il faut persuader les grands pays de leur venir en aide. Une chose est bonne au niveau de l?OMC et que les petits pays n?ont pas assez profité, c?est un pays avec une voix. Nous n?avons pas assez fait de regroupement qui nous donnerait plus de force pour faire pencher la balance en notre faveur. Le cycle de Doha qui se passe actuellement est appelé cycle de développement et il ne faudrait pas que cela reste une vue de l?esprit. Il y a une prise de conscience des grands pays que l?ouverture des frontières ne peut pas être bénéfique qu?à eux.

Pour revenir à votre question, pour les petits pays, la mondialisation est un gros défi. Et je me pose la question: pourrons-nous longtemps encore être un pays tout seul ou faut-il penser que demain on puisse se regrouper?

● N?est-ce pas déjà fait avec des blocs comme la SADC ?

C?est un bloc régional qui devrait nous permettre d?apprendre comment ouvrir nos frontières et gérer cela.

● Vous parlez donc d?un autre type de regroupement, lequel ?

Regardez l?Europe, ils étaient 6, ils sont passés à 15 puis à 25. N?est-il pas temps pour nous d?effectuer un regroupement avec l?Inde par exemple. Quand on regarde les chiffres de notre commerce extérieur que voit-on ? Exportations vers l?Europe, importations de l?Inde et de la Chine. Il faut arriver à avoir plus de commerce en notre faveur avec l?Inde et la Chine. Ce sont des pays qui sont les moteurs du 21e siècle alors que l?Europe est en perte de vitesse. Maurice devrait, en quelque sorte, s?accrocher à ce wagon. Je ne fais que lancer l?idée? Je sens que ces pays nous appellent. Nous devrions nous rapprocher d?eux. Il faut oser s?accrocher à la Chine et à l?Inde.. Tout en gardant notre personnalité bien sûr. Il faut penser à cela pour l?avenir?

● Vous évoquez dans votre livre votre regret de voir que la presse écrite, contrairement aux autres corps de métier, refuse de réguler. Cela vous semble dangereux ?

C?est une bonne chose que toute profession doive s?autoréguler. Je suis pour l?autorégulation. Mais je dis : attention si demain vous ne le faîtes pas, on peut vous forcer à une régulation. Les radios sont régulées, la télévision est régulée, pourquoi la presse n?en veut pas. L?autorégulation de la presse serait un signe que la presse veut utiliser son pouvoir, mais qu?elle entend aussi exercer une certaine responsabilité.

● Il y a une vingtaine d?années, vous avez tenté l?engagement politique. Quelle impression en gardez-vous ?

Je me souviens d?une réflexion de quelqu?un qui m?a dit : vous ne savez pas mentir? Mais je ne regrette pas cette expérience. Je reconnais que l?homme politique a quelquefois des décisions à prendre qui ne plaisent pas aux économistes, mais qu?ils doivent prendre en tenant d?autres critères en considération. Mais je regrette que, trop souvent, l?économie soit totalement oubliée dans certaines décisions et plus tard, nous en souffrons.

● Si un de vos enfants hésitait entre la politique et l?économie, que lui diriez-vous ?

J?essaie de ne pas influencer mes enfants dans leurs choix?

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