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Yes, Mr Minister
Il ne faut pas désespérer des institutions anticorruption. Tout contestée qu?elle était, il n?avait suffi à la défunte Eco que cinq mois pour établir des charges contre Vishnu Bundhun. Une investigation rapide qui n?en fut pas moins bien menée puisque le parquet est parvenu à convaincre la cour de la culpabilité de l?ancien ministre. L?Icac, qui dispose de plus de ressources que l?Eco, finira bien un jour par arriver à des résultats?
Il ne faut pas désespérer, non plus, des moyens mêmes de réprimer le fléau. L?impossibilité de produire des preuves de l?acte de corruption est communément citée comme l?obstacle aux ardeurs des militants. Mais les magistrats Fekna et Hamuth-Laulloo viennent montrer comment comportements, procès-verbaux et déclarations non consignées peuvent, placés côte à côte comme dans un puzzle, refléter l?évidence aussi crûment qu?une preuve, sans qu?il y ait même eu échange d?argent. Pour autant, il ne faut pas crier victoire. Si les institutions de lutte ont prouvé ici leur efficacité, si cette affaire devrait servir à l?avenir de dissuasion pour bien des malins, la difficulté demeure. L?appel même du jugement, qui suggère une faille, le signale. Il ne faut donc pas se contenter des moyens légaux, qui ont des limites. Il faut en parallèle corriger les dysfonctionnements du système que chaque affaire de corruption porte à notre connaissance. Tout en réprimant le coupable, travailler à colmater ces brèches qui favorisent les irrégularités.
Le dysfonctionnement que l?affaire Bundhun met au jour, c?est cette allégeance du fonctionnaire sur laquelle se bâtit la toute-puissance du ministre. Ce sont certes les témoignages du « Permanent Secretary » et du « Chief Purchasing and Supply Officer » (CPSO) ainsi que du responsable du CTB qui ont permis de soutenir la culpabilité. Mais il reste que c?est grâce à la coopération de chacune de ces entités que l?acte de corruption a été rendu possible. Et si le contracteur n?avait pas, en résistant aux demandes de pot-de-vin du ministre, porté l?affaire sur la place publique, ils seraient restés, par leur silence, complices.
Qu?est-ce, si ce n?est pas de l?allégeance qui a poussé le Central Tender Board à envoyer au ministre la liste des soumissionnaires ? Voilà une instance à qui l?État reconnaît une importance suprême en autorisant au président de la République seulement de nommer et de destituer son président. Voilà une instance qui en vertu de la loi a plein pouvoir de « examine, evaluate and approve the award of contracts ». Elle a les moyens de juger et de solliciter tous les experts qu?elle considère nécessaires pour éclairer son choix. Sa décision est suprême. Mais pourquoi donc doit-elle céder au souhait du ministre de tripoter les échantillons de molletons ?
Qu?est-ce, si ce n?est pas de la crainte, qui empêche le PS et le CPSO de refuser un ordre si celui-ci l?oblige à passer outre les procédures ? Ils savaient mal agir, mais sont allés de l?avant. Comment expliquer qu?aucun de ces fonctionnaires ne puisse corriger le ministre quand il lance, arrogant, au contracteur de « dir merci » pour ce contrat, alors que ce choix ne tient pas de lui ? Comment encore expliquer qu?ils puissent mentir à l?interrogatoire de l?Eco ? Ces officiers prétexteront l?un le diabète, l?autre le temps écoulé pour justifier d?avoir « oublié » les acrobaties de Bundhun pour contourner les règles ? L?explication n?est-elle pas plutôt l?attitude « u mem papa » que l?on porte aux ministres et qui incite à tort à croire qu?en protégeant ceux-là, on se protège soi-même ?
Il faut sans doute moins en vouloir aux fonctionnaires qu?au « système » que nous avons toléré, qui fait des hommes politiques des stars. Passe encore pour les signes extérieurs de supériorité qu?on leur concède - il leur faut des motards, se coller contre les murs lorsqu?ils passent - mais ils nous ont habitué à accepter qu?ils contrôlent tout, mettent leur nez partout, nous avons toléré qu?ils saquent ici et là. Le président de l?IBA, saqué pour n?avoir pas chanté avec les loups, résumait très sagement cette manie ainsi : « The politics are too reluctant to take a backseat once the system is set up. They must be taught to hand over. » En d?autres mots, ils devraient rester plus modestes, apprendre à s?occuper de ce qui les concerne : la stratégie, un point c?est tout.
Il faut changer cet équilibre, inverser les rapports de force, remettre l?homme politique à sa place. « If the minister insists, they have to comply » ne doit plus être la logique. Éléments permanents de l?État, au contraire de ces ministres étoiles filantes qui ne connaissent pas grand-chose aux procédures et qui ne sont pas là pour durer, les fonctionnaires devraient prendre pleinement conscience de leur responsabilité dans la lutte contre la corruption. S?ils étaient sanctionnés pour leur responsabilité dans une affaire telle que celle qui nous concerne ici, cela aurait pu créer ce sentiment qu?ils sont redevables envers les procédures de l?État, garantes du « good governance », au-delà des hommes qui passent. En changeant le regard qu?ils portent aux ministres, peut-être ceux-là arriveront-ils à percevoir autrement leur propre rôle.
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