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La violence gagne la province
La dixième nuit d’émeutes dans les banlieues françaises a touché plus de 200 communes, de samedi à hier. Une “contagion” de l’Ile-de-France vers la province que les autorités tentent de relativiser. “C’est 211 communes sur 36 000, donc il n’y a pas le feu à la France”, a commenté un porte-parole de la direction générale de la police nationale. “D’ailleurs, beaucoup n’ont eu qu’un ou deux véhicules brûlés, des actes qui n’ont parfois rien à voir avec les violences urbaines.”
Limités dans les premiers temps à la périphérie de Paris, les troubles se sont étendus ces deux derniers jours à de nombreuses villes comme Evreux (Eure), Nantes (Loire-Atlantique), Dreux (Eure-et-Loir) ou Lille (Nord). Une trentaine de véhicules ont été incendiés dans Paris.
D’une nuit à l’autre, le nombre de véhicules incendiés a augmenté d’une centaine en Ile-de-France, mais il a doublé en province.
Si elle reconnaît un “éparpillement” des violences, la police remarque que le phénomène est “circonscrit à certains endroits”. “Par exemple, dans le Nord, cinq communes seulement sont concernées”, a fait valoir le porte-parole de la police.
Près de 1 300 véhicules ont été incendiés et 349 personnes ont été interpellées dans la nuit, la plus violente depuis le début des émeutes déclenchées par la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), le 27 octobre.
De l’avis du sociologue Eric Merlière, l’extension des violences à toute la France traduit l’existence d’un “destin commmun” entre tous les habitants des quartiers sensibles. “Malgré les différentes trajectoires que les jeunes des cités peuvent rencontrer, il y a un sentiment de destin commun lié à l’exclusion, à la discrimination, au passé colonial. Les enfants d’ouvriers français de souche connaissent eux aussi des périodes difficiles économiquement”, a-t-il déclaré à Reuters.
Terreau commun d’exclusion
“Donc il y a un terreau commun d’exclusion, d’échec d’injustice, de discrimination”, a ajouté le sociologue qui travaille au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales.
Du côté des autorités, on évalue le succès de la méthode utilisée par les forces de l’ordre au regard du nombre d’interpellations. “Plus de 700 interpellations ces dernières nuits, ça dissuade d’aller se frotter aux policers”, a estimé le porte-parole de la police judiciaire pour qui “la méthode de lutte contre ces violences urbaines a porté ces fruits”.
Jean-Marie Huet, directeur des affaires criminelles et des grâces au ministère de la justice, a exclu pour sa part toute idée de coordination des actions. “Personne, en tous cas pas moi aujourd’hui, n’a établi qu’il y avait une espèce d’organisation souterraine qui serait de nature à mobiliser l’ensemble de toutes ces actions”, a-t-il déclaré sur France 2.
Selon le récit des forces de l’ordre, les affrontements directs avec les policiers se sont faits plus rares ces deux dernières nuits, les émeutiers “réunis par petits groupes mobiles” se livrant à “des actions de harcèlement avant de s’enfuir”.
Une exception toutefois à Evreux, où des affrontements ont éclaté dans le quartier sensible de La Madeleine. Pour le maire UMP de la ville Jean-Louis Debré, qui est aussi le président de l’Assemblée nationale, les troubles sont à imputer à un nombre limité de casseurs.
De l’avis d’Eric Merlière, les émeutes n’ont surpris aucun des sociologues spécialistes des banlieues. “Les inégalités sont toujours là. La politique de la ville, à mon sens, montre ses faillites aujourd’hui.”
Selon le ministère de l’Intérieur, 2 300 policiers et gendarmes ont été envoyés en renfort en Ile-de-France pour la nuit, en plus de l’effectif normal. “Les unités peuvent être amenées à intervenir sur plusieurs départements, selon les besoins”, a déclaré un porte-parole du ministère.
En temps normal, une centaine de véhicules de toutes sortes sont incendiés chaque jour en France, mais il ne s’agit pas toujours d’actes de vandalisme.
Une réunion “d’analyse, de bilan et de préparation du dispositif de la nuit”, selon un porte-parole du ministère, s’est tenue place Beauvau samedi en fin d’après-midi en présence du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy et des principaux responsables de la police nationale.
“Le gouvernement est unanime sur la fermeté”, a déclaré Nicolas Sarkozy après ce rendez-vous officiellement destiné à “évaluer l’évolution de la situation dans les zones urbaines sensibles (...) Il faut éviter au maximum tout risque de débordement”, ajoute le ministre, dont les propos et les méthodes ont été très critiquées, notamment à gauche.
Le député Vert Noël Mamère a réclamé samedi le départ du ministre de l’Intérieur. “Qu’il parte, qu’il nous débarrasse avec ses mots, avec ses phrases, avec ses provocations, avec sa politique dite de sécurité qui ne fait que semer un petit peu plus l’insécurité”, a déclaré le député-maire de Bègles.
Dans une lettre ouverte, une trentaine de députés et de sénateurs UMP apportent quant à eux leur soutien à Nicolas Sarkozy. “En s’attaquant au crime organisé dans les quartiers, le ministre de l’Intérieur montre une fois de plus sa détermination”, écrivent les élus. “Nous devons être rassemblés autour de lui et autour des forces de l’ordre qui défendent l’Etat républicain”.
Selon un sondage réalisé mardi et mercredi paru hier dans Le Parisien, 57 % des personnes interrogées déclarent avoir une “bonne image” de Nicolas Sarkozy.
Boubaker souhaite des paroles de paix
Reçu à Matignon en début d’après-midi, le recteur de la grande mosquée de Paris, Dalil Boubaker, a invité le gouvernement à “apporter des paroles de paix” pour calmer les esprits. Le dignitaire musulman a reçu du Premier ministre l’assurance que la mosquée de Clichy-sous-Bois, touchée hier par une bombe lacrymogène, n’avait pas été prise pour cible par les forces de l’ordre.
A Aulnay-sous-Bois, une marche silencieuse a réuni plusieurs milliers de personnes samedi matin. “C’est le signe que la loi républicaine s’applique à tous et qu’on ne va pas céder à la violence”, a déclaré le maire UMP, Gérard Gaudron.
Devant la persistance des troubles, un début de polémique s’est fait jour quant à une éventuelle orchestration des violences. Pour le procureur général de Paris, Yves Bot, “la manière d’agir est organisée” et “répond à une stratégie”. Le magistrat rejette toutefois l’idée d’une dérive communautariste.
L’idée d’actions organisées est rejetée par des élus de gauche et par des personnalités comme le sociologue Laurent Muchielli, pour qui “la théorie du complot défendue par le ministre de l’Intérieur est un leurre”.
SOS Racisme demande au Premier ministre d’organiser une table ronde “dans l’optique de dépasser le simple travail policier et de dessiner des perspectives d’avenir pour les ghettos urbains”.
Elizabeth PINEAU
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