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Nazirah : « Mo fine sapp loin »
Son voile parvient difficilement à cacher ses points de suture aux joues. Ni ses rondeurs, qu?elle caresse, qui présagent un heureux événement pour bientôt. Sans ses blessures au visage, nul ne croirait que Nazirah Khan, 35 ans, a vécu une soirée sortant de l?ordinaire dimanche dernier.
Vers 20 heures, elle se trouvait avec son mari, Toseef, 40 ans, sur le parking de la Mauritius Commercial Bank (MCB) de Bell-Village. Ils ont été attaqués par deux malfrats. Lesquels l?ont alors kidnappée en l?emmenant dans une folle virée qui ne semblait ne jamais vouloir se terminer
Les images défilent encore à vive allure dans la tête de Nazirah. Toseef et elle venaient à peine de rentrer dans la capitale après l?iftaar, la rupture du jeûne du Ramadan, chez des proches à Vacoas.
Toseef arrête sa Proton Wira bleue devant l?ATM de la MCB de Bell-Village pour faire un versement. L?endroit est quasiment désert à l?exception d?un homme qui était à un autre guichet.
Gagner du temps
Tout respire le calme. Puis, comme dans un mauvais film, un énergumène âgé d?au moins 28 ans, portant un mouchoir à la manière des cow-boys sur le nez, une casquette et un blouson noir, ouvre la portière du côté du chauffeur et se met au volant. Avant que Nazirah ne puisse émettre le moindre son, elle voit un deuxième homme du même âge, lui aussi déguisé comme pour un western, en train de tabasser Toseef.
Le cogneur se jette sur la banquette arrière. Dans un crissement de pneus, la voiture file en direction de Cassis. Nazirah tente de les dévisager. Le chauffeur est de teint brun. Il porte une chemise blanche à carreaux noirs.
L?autre a les cheveux bouclés et a une boucle d?oreille en argent au lobe droit. Nazirah sent son adrénaline lui monter le long de la colonne vertébrale. Il ne faut pas céder à la panique et essayer de gagner du temps. L?habitante de Canal Dayot, à Grande-Rivière-Nord-Ouest, leur propose de l?argent pour lui laisser la vie sauve, elle et l?enfant qu?elle porte. «Komie larzan ou le ? » « Komie ou ena ? » lui demande le chauffeur. « Mo ena 5 000 roupi. Ziss sa mem mo kapav donn ou » retorque-t-elle. La conversation s?engage.
Les malfrats lui conseillent alors de téléphoner à Toseef, lui intimant de venir avec l?argent devant le bâtiment de la National Transport Authority (NTA), seul. Il n?est pas non plus question qu?il alerte la police, sinon il ne verra pas sa femme et son enfant, menacent-ils.
Des minutes s?écoulent lorsqu?ils arrêtent à coté de la blanchisserie Dry Cleaning & Laundry. Ils placent Nazirah à l?arrière, dans l?intention de laisser le siège avant à Toseef. L?homme assis à l?arrière s?avance par la suite du coté de la NTA pour vérifier si Toseef ne s?est pas pointé avec la cavalerie. Gyrophares allumés, des véhicules de la police sont bien visibles.
Ils sont très mécontents et lâchent : « li pas konpran, sane cou la li pou perdi piti ek fam. Ti bizin touye li la bas mem, bez li enn koute zouti, pran so carte ». Ils lancent des invectives à Nazirah qui commence à avoir très peur.
La voiture redémarre en trombe. Elle prend des raccourcis, passe par GRNO avant de rallier Pointe-aux-Sables. Ils s?intéressent de près à Nazirah, lui piquent son alliance, sa gourmette, sa bague de fiançailles ainsi que son portable, un Siemens A55 gris.
« To mari pa pe konpran mem » hurle un des malfrats. « Pa fer mwa narien, anwal kot mo bann fami mo fer zot gayn larzan » laisse échapper Nazirah d?une toute petite voix pour essayer de les calmer.
Une heure s?est écoulée depuis son kidnapping et Nazirah ne voit toujours pas de voitures de police dans la lunette arrière. « Bann garde bien kouyon, zot kone rendez-vous NTA zot arret la bas mem, pourtan ena ziss de simin kot zot ti kapav cachiete pu aret sa bann la » s?indigne la jeune femme.
De Pointe-aux-Sables, la Proton Wira s?engage dans les rues de Petite-Rivière, en passant par la Cité-Chebel, Roches-Brunes, Boundary et l?avenue Berthaud avant de déboucher non loin du poste de police de Quatre-Bornes, à La Louise.
Scotchée à son portable, Nazirah est forcée de contacter des oncles pour leur réclamer des sous. Cette fois, les malfrats ne veulent plus de Rs 5 000. Ils veulent le double. Un oncle promet de leur verser Rs 2 000, un autre Rs 3 000 et un troisième dit être désolé, déclare qu?il a besoin de son argent pour une opération?
La batterie du portable de Nazirah étant à plat, les malfrats se permettent le luxe de s?arrêter à Modern Square, devant le domicile d?un de leurs amis pour lui emprunter un portable.
Nouveaux appels pour une levée de fonds. Cette fois les malfrats lui conseillent de dire que Toseef vient de renverser un piéton, qu?il l?a tué, qu?il est en prison et qu?il lui faut de l?argent pour retrouver la liberté.
En même temps, la voiture stoppe à Quinze-Cantons, chez le premier oncle que Nazirah a contacté. Elle compose son numéro mais son téléphone sonne occupé. Les kidnappeurs sentent le roussi et préfèrent détaler.
Sur la route, une Renault Kangoo leur colle aux fesses et tente de les coincer contre un mur. C?est le frère de Nazirah.
Le chauffeur veut le semer, appuie sur le champignon. La Proton Wira est au milieu de la chaussée et avale l?asphalte à plus de 150 km/h.
Nazirah sent son ventre qui tressaute. Elle a vraiment peur pour son enfant. Elle tient son ventre à deux mains? Elle doit faire un énième appel à son frère, sous la contrainte des voyous, lui demandant d?abandonner sa folle course poursuite sinon c?est la fin pour elle et son enfant.
Projetée sur le pare-brise
Arrivée à Paillotte, catastrophe ! Nazirah a juste le temps de poser une main sur le tableau de bord. Elle n?a pas mis sa ceinture de sécurité car elle est enceinte de sept mois.
Elle est projetée sur le pare-brise lorsque la Proton Wira s?encastre dans le flanc droit d?une Peugeot 306. Elle sent une douleur sourde et du sang qui ruisselle sur sa joue.
« Boure nou ale » lancent les deux malfrats avant de s?évanouir dans la nature. La police arrivera une dizaine de minutes plus tard. Trop tard. Nazirah est emmenée à l?hôpital Victoria, Candos, par des volontaires pour des soins.
Heureusement, cinq jours après ces événements, elle se sent revivre. « Mo finn sape bien loin, » avoue-t-elle en se disant qu?elle risque encore sa peau, les deux énergumènes ayant menacé d?attenter à sa vie si jamais elle portait plainte à la police. D?ores et déjà, elle a donné des signalements qui pourraient aider la police à les retracer. A vendredi soir, la Criminal Investigation Division (CID) de Port-Louis Sud et celle de Curepipe, menées respectivement par l?inspecteur Kugbur et le surintendant Raddhoa, menaient toujours l?enquête pour retouver les deux voyous. Un suspect a déjà été entendu.
Mais ils sont trop lents au goût de son mari, un ressortissant pakistanais. D?après Toseef, la police ne lui a même pas demandé le numéro de son véhicule lorsqu?elle s?est mis en quête de sa femme aussitôt après le kidnapping. C?est l?autre homme au guichet, lui-même policier, témoin de l?enlèvement, qui avait alerté les Casernes centrales. Toseef, lui, ne comprend pas comment la police n?a pu retracer sa femme deux heures après l?incident. Et si ces hommes l?avaient tuée ?
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