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Prem Raddhoa un personnage équivoque

28 octobre 2005, 20:00

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Le journaliste : «Je vous appelle parce qu’on prépare un sujet où un éclairage de votre part serait très appréciable.»

«M. X : «Je me ferais un plaisir de vous aider si cela m’est possible. De quoi s’agit-il ?»

Le journaliste : «Voilà, nous réalisons un portrait de Prem Raddhoa…».

«M. X : «Hum…»

«Le journaliste : «Il s’agit simplement de cerner le personnage et comprendre la perception des gens. Vous conviendrez que cela relève directement de vos compétences.»

«M. X : «Ha ha ha ha…»

«Le journaliste : «Je vous garantis une confidentialité totale.»

«M. X : «Là n’est pas la question et écoutez mon conseil : laissez tomber ce sujet…»

L’épisode, parfaitement véridique, laisse entrevoir l’effet que peut produire la seule évocation du nom de Prem Raddhoa, contre qui s’accumulent des accusations de brutalité policière. Mais il serait simpliste de réduire toute la question à ce seul thème dans notre tentative de mieux cerner le personnage. Derrière la peur qu’il peut inspirer ou la fascination et la confiance qu’il peut susciter, il reste un homme qui fait fonction de symptôme d’un mal mauricien profond.

«Si quatre ans zot pa capav donne résultat… zonn fer appel à moi». En ce sens, il ne se croit pas tout permis, mais il a eu l’aval…

Vers la fin des années 90, alors inspecteur, Prem Raddhoa attire l’attention sur lui en élucidant certains éléments entourant l’affaire Gorah Issac. S’ensuivent arrestations spectaculaires et aveux troublants de part et d’autre. Des têtes tombent, dont celles de Hatim Oozeer, Kadhafi Oozeer, Liyyakat Polin… Prem Raddhoa commence à devenir un héros national. Certes, on s’interroge sur ses méthodes mais il est de plus en plus perçu comme étant le seul à faire aboutir des enquêtes qui piétinent. L’homme est de nouveau au centre de toute l’attention lorsqu’il prend en charge l’affaire Vanessa Lagesse.

Si pour certains, dans cette affaire, il a franchi les limites du permissible – il sera notamment accusé de brutalité policière par Bernard Maigrot, le présumé agresseur de Vanessa Lagesse, pour d’autres, sa quête de la vérité ne l’autorise pas à faire abstraction des règles établies. C’est lors de cette affaire que l’homme bâtit sa réputation de flic intrépide. Mais ce seront aussi, entre autres, les raisons derrière sa mutation à la Special Mobile Force (SMF). Un transfert en 2001 qui ressemble à un chemin de croix pour l’homme d’action qu’il est.

  1. Changement de gouvernement… C’est la fin du purgatoire pour Prem Raddhoa. Son retour aux affaires provoque de vives réactions. Entre ses détracteurs et ses partisans, c’est une surenchère verbale qui prévaut jusqu’à ce que le personnage décide de lui-même de lever une partie du voile en accordant une interview à une radio privée. Ells conforte les uns et les autres dans leur lecture contradictoire de sa personne.

Provocation

Enfin la résolution de l’affaire Ujoodha apporte de l’eau à son moulin. Sa déclaration à la radio prend toute sa signification : «Mo tout seul pou apporte sa bann rezilta-la. Zot tout inn essayé. Alor pa vinn entrav la police so travay, excuse-moi!» Ceux qui l’ont réhabilité peuvent aussi se frotter les mains puisque Prem Raddhoa rayonne auprès d’une certaine opinion publique populaire pour laquelle la fin justifie les moyens.

Mais les choses ne sont pas aussi simples que cela. Il existe un aspect bizarre et baroque du personnage qui interpelle. Il a compris que c’est en personnifiant la quintessence de la provocation qu’il peut s’attirer l’admiration de la population. N’additionne-t-il pas, en effet, en toute impudence les déclarations publiques déviantes pour marquer sa différence. A la radio et dans la presse écrite, il parle et s’affiche, alimentant du coup les représentations contrastées qu’on a de lui.

Comme tout populiste, il a compris que c’est le langage du peuple, à la limite du grossier, qui est à même d’éblouir, de toucher directement l’opinion publique. Alors il ne s’en prive pas. A la radio, c’est Pravind Jugnauth qui en fait les frais. Celui-ci avait fait remarquer à une conférence de presse que les «Dirty Harry ne se trouvent que dans des films».

Réaction du principal concerné: «Pravind Jugnauth, c’est qui ? Population-la inn donne li enn bon raclé. Sa coup-la ki li lé ? Li pe rode enn bon raclé ar moi aussi ? Al dormi do !» Ceux qui l’ont légitimé doivent bien se mordre les doigts. Le capital politique risque d’être éphémère… Peut-on prétendre pouvoir le contrôler ? Mais derrière cette posture transgressive apparaissent trois éléments qui permettent de mieux comprendre l’homme.

Comme on nous le fait remarquer, l’homme est convaincu qu’il a raison de procéder ainsi et que ce sont les autres qui ne comprennent pas la complexité du métier. Or, pour lui, l’équation est simple : «Pa tracassé. Compte lor moi mo pou donne ou ou sécurité.» L’important, l’obsession première, c’est de parvenir à des résultats. C’est un registre de pensées où les aveux passent également par la fermeté. Toutefois, dans certains cas, l’objet du désir n’est pas en fin de compte la résolution des énigmes seulement mais aussi la reconnaissance par autrui de ses mérites et, par extension, cela entraîne la légitimation de ses méthodes.

Téléréalité

Deuxième élément. L’homme fonctionne dans le cadre d’un système. On ne peut le singulariser. Pendant quatre ans à la SMF, il s’est tenu à carreau. S’il peut se permettre aujourd’hui certains «excès» (la Commission des droits de l’homme, c’est pour lui une commission de bandits ou de suspects), c’est qu’il pense que «si quatre ans zot pa capav donne résultat… zonn fer appel à moi». En ce sens, il ne se croit pas tout permis, mais il a eu l’aval…

Troisième élément. La psychologie populaire le démontre : on hérite des comportements et des attitudes des modèles qu’on s’est donné et de son environnement immédiat. On est dans le champ de la reproduction. Prem Raddhoa n’est pas, en conséquence, un individu à part. Il est le produit d’une société, d’un système. Si le fonctionnement de la police mauricienne est pervers, la déviance en découlera automatiquement. Des agents de l’ordre peuvent être dans cette conviction que c’est la répression qui amène à la vérité. La torture a souvent été le prélude aux aveux. Et c’est ce que pense également une bonne partie des Mauriciens qui encensent le courage et le brio de ces policiers qui leur garantissent la sécurité.

C’est ainsi qu’un Prem Raddhoa devient, aux yeux de la population, un téméraire. Un aventurier de la justice. Il est l’incarnation de l’audace qui défie l’establishment lourdaud. Son intrépidité le place en marge de l’autorité dont il est le fils rebelle. Celui qui peut être maladroit en paroles mais qui a le courage d’aller droit au but. Car l’éloquence est chez lui rudimentaire. Son bagout n’autorise aucune construction romanesque. Il joue dans la théâtralité de l’improvisation. Sa version des histoires est toujours éruptive. Ce qui crée l’impression qu’on est dans une sorte de téléréalité qui célèbre le pathos.

Mais ce n’est en fin de compte qu’une autre de ces reculades d’une République qui désespère de savoir ce qu’elle est. Parce qu’il y a aussi des «résultats» qui font honte…

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