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Le grand bluff

1 octobre 2005, 20:00

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C?est une belle anecdote historique qui donne son plein sens à l?administration régionale. Elle remonte à 1943 et elle est racontée par le regretté Freddy Appassamy. Le pays est alors en proie à de graves troubles sociaux. À la faveur d?une commission d?enquête, le gouvernement parviendra à en identifier la raison : un profond malaise qui tient à l?absence de structure administrative servant de lien entre le peuple et le pouvoir dans les régions rurales. Il admettra la lacune en ces mots : « Aucun gouvernement ne peut se contenter d?une bureaucratie centrale pour fonctionner avec efficacité. »

Être ce lien essentiel qui assure l?équilibre social? La grandeur de la mission conférée aux conseillers ne pouvait être mieux exprimée. Ceux qui aspirent à un tel mandat pourraient puiser là la raison d?être de leur présence ce matin face à l?électorat. Ce serait là une bonne prédisposition. Hélas, sans doute, les messages dont ils ont été imprégnés, durant toute cette campagne, sont aux antipodes de celui-là. De quelque bloc qu?ils soient, leurs piètres mentors censés leur transmettre la flamme se sont révélés être très peu touchés par l?esprit de la démocratie locale qui animait hier leurs pairs.

Il ne s?est pas passé un jour sans que l?on n?entende des appels de l?Alliance sociale à voter pour elle sous le prétexte qu?elle « contrôle le gouvernement central ». Autrement dit, seul un conseil municipal rouge pourrait bénéficier de l?aide du gouvernement. C?est un affligeant chantage, une pression à peine voilée sur l?électeur, un abus de pouvoir. Il n?y a pas de démocratie sans la reconnaissance tacite que le gouvernement et les collectivités locales sont des partenaires qui agissent conjointement dans l?intérêt de la nation ; l?un soutient l?autre et le promeut, il ne doit pas le contrôler abusivement. Or, les membres de ce gouvernement ne font rien de moins que menacer de gêner l?action d?une administration régionale qui ne serait pas de leur bord. Outre de violer l?esprit de la démocratie, l?Alliance sociale révèle que ses discours sur l?autonomie ne sont que du bluff.

L?adversaire n?a été guère plus respectueux des principes sur lesquels se fonde la démocratie régionale. L?alliance MSM-MMM trompe ses candidats novices et son électeur quand il lui fait croire qu?il peut réduire drastiquement les revenus de la taxe immobilière et lui garantir un même service. Cette taxe, minime, est une des principales sources d?approvisionnement de la caisse municipale, avec les redevances et le « grant-in-aid ». Et l?autre drame des collectivités locales, après l?obligation de composer avec les freins du gouvernement central, est précisément qu?elles ne disposent jamais de revenus suffisants pour assurer les services essentiels. Il n?est que de voir l?environnement de certains quartiers urbains pour se rendre compte de la limite des moyens.

L?opposition, acculée par la popularité que le gouvernement s?est forcément acquise en distribuant des sucreries, a tenté la même stratégie. Mais c?est une pilule amère qu?il a réservée au futur conseiller. Non seulement celui-ci ne peut honorer son mandat que s?il dispose de moyens financiers, mais il s?en sort avec une belle leçon de populisme. Voila un conseiller qui se mettra vite fait à l?organisation des déjeuners du 3e âge, bouffeurs de fonds, au lieu d?apprendre l?administration rigoureuse qui seule garantit une gestion efficace de la ville.

L?esprit de la démocratie régionale a été perverti, sans doute davantage cette fois que les précédentes. On tolérait hier ? non sans embarras certes ? que les élections municipales puissent être réduites à un test de popularité. Mais qu?y a-t-il aujourd?hui à « tester » quand le gouvernement n?a eu, à l?intention de ce pays, que des mesures populaires ? Ce serait une anomalie si ce scrutin ne le révélait pas plus fort qu?il y a cinq ans dans les villes. Aux précédentes joutes, on déplorait par ailleurs que les thèmes évoqués relevaient du débat national, et non de l?administration municipale. En 2001, on parlait de mesures économiques. Ce ne fut même pas le cas cette fois.

La vacuité des discours, leur faiblesse, aura témoigné de l?absence d?enjeu à ces municipales. L?Alliance sociale parle de « changement ». L?argument est pertinent quand celui à qui on l?adresse est tenaillé par le doute, cherche un mieux-être, a peur de l?avenir. Ce fut le cas avant les élections générales. Mais le citadin électeur ne cultive aucune illusion face à l?administration municipale. C?est à ce désintérêt qu?il fallait s?adresser. L?opposition, elle, a évoqué le « gouvernman kouyoner » mais avec très peu de conviction. Encore vautré dans la grâce des 100 jours, le citoyen retient surtout de ce gouvernement qu?il a honoré sa parole. Il fallait déployer de plus grands efforts pour convaincre l?aveugle qui s?ignore que les mauvaises surprises surviendront après les élections.

Ainsi, après avoir tué à petit feu les villes en y plaçant leurs fidèles agents, les politiques viennent de leur donner encore un coup au flanc. Ils ont fait croire que conquérir Port-Louis est l?enjeu, mais ce n?est qu?un symbole et Port-Louis, une ville comme les autres. Cette joute n?aura servi d?une part à nous montrer plus que jamais l?urgence de la réforme. Les municipales ne doivent plus être une planche de « monopoly », où les partis s?amusent à mesurer leur force en fonction de l?espace occupé. Elle nous aura encore fait douter de leur volonté à initier cette réforme. Ce sont bien les travaillistes qui avaient promis en 1995 qu?ils ne profiteraient jamais des municipales pour une revanche politique.

Ce serait le comble si l?électeur contribuait à cette perversion, s?il poussait la moquerie de l?exercice démocratique jusqu?à refuser d?aller voter. La leçon du malaise de 1943, après tout, vaut d?abord pour lui.

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