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Pologne la solidarité perdue

3 septembre 2005, 20:00

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C?est une impression de vide, une absence qui domine devant la porte nº 2 des chantiers navals de Gdansk. L?espace où, il y a vingt-cinq ans, se pressaient des milliers de personnes de part et d?autre de la grille pour acclamer le plus célèbre électricien du monde, Lech Walesa, est quasiment désert, en cette radieuse journée d?août.

Mais au détour d?une rue ombragée, entre carcasses de béton désarticulées et bâtiments industriels abandonnés, l?ancien centre de formation professionnelle des chantiers navals préfigure peut-être la renaissance. C?est l?antre de deux quadragénaires, Aneta Szylak et Grzegorz Klaman, deux artistes imaginatifs.

Leur liberté de ton dérange : hier les communistes, aujourd?hui les autorités bien-pensantes de Gdansk.

« L?intelligentsia est trop catholique et conservatrice, elle ne comprend rien aux arts visuels et ne jure que par la littérature et le théâtre », ricane Grzegorz. Professeur à l?Institut des beaux-arts, il était de toutes les manifestations durant les années 1980, aux côtés des ouvriers. « Jamais membre d?aucun parti, d?aucune institution officielle, je me battais pour ma conscience, c?était très émotionnel », dit-il. Entre deux coups de poing avec les Zomo, unités motorisées de la milice communiste, Grzegorz organisait des performances artistiques dans la ville, « des ?uvres éphémères et très symboliques, disparues à peine créées ».

À la chute du communisme, Grzegorz nourrit encore quelque illusion à l?endroit des nouvelles autorités démocratiques. Avec Aneta, ils se retrouvent à la tête de deux centres d?art contemporain de la ville parmi les plus innovants du pays. Trop libres, reconnus à l?étranger mais pas chez eux, ils sont renvoyés l?un et l?autre après une campagne de presse mêlant diffamation et critiques assassines contre leurs créations.

Paradoxalement, c?est le sacrifice des chantiers navals sur l?autel du libéralisme, qu?il désapprouve, qui lui offre une nouvelle chance. La société américano-polonaise chargée de réhabiliter la moitié des 150 hectares des chantiers offre des espaces aux artistes. « Le développeur a calculé que les retombées médiatiques des créations artistiques valent toutes les campagnes de relations publiques », analyse froidement Aneta Szylak.

Selon Grzegorz Klaman « le lieu intrigue, il attire un auditoire jeune et motivé ». En trois ans, Wyspa a fait son trou, soutenue essentiellement par des organisations étrangères et un petit milieu émergent de collectionneurs polonais d?art contemporain.

Changement d?atmosphère de l?autre côté du chenal qui coupe les chantiers navals. Roman Swierszcz, 54 ans dont trente-sept de maison, a connu l?époque où les chantiers Lénine sortaient 30 bateaux par an. « Seulement deux à présent », bougonne-t-il. Roman ne se doutait évidemment pas que ses chers chantiers allaient « en arriver là ».

L?entreprise a été rachetée à vil prix par les chantiers navals voisins de Gdynia en 1998. Les effectifs sont passés de 16 000 en 1980 à 3 000 aujourd?hui. L?avenir est incertain. L?agonie commencée dans les années 1990 n?en finit plus. « Membre de Solidarité avant même que ça existe », il livre son dernier combat au sein du syndicat. « Ce n?est pas le Solidarité dont [il] rêvai [t] pour préserver l?avenir. »

Du mépris pour la classe politique

« De nos revendications de l?époque, nous avons gagné la souveraineté et la liberté politique, c?est beaucoup mais ce n?est pas suffisant. Aujourd?hui, l?argent est roi. Les politiques et une poignée de gens se sont enrichis sur le dos des sociétés en organisant leur faillite. L?État nous a oubliés et trahis », lâche-t-il. Même le 31 août, devenu jour chômé, ne le réjouit plus.

Halina Suwala, non plus, ne se sent pas concernée par le ramdam des commémorations. Elle a enterré Solidarité lorsque son chef, Lech Walesa, a été élu premier président de la Pologne démocratique, en 1990. « Intellectuellement, il n?était pas à la hauteur », assène l?ancienne pasionaria de l?université de Varsovie. Petit bout de femme énergique, Halina est devenue sceptique.

Née en 1926 à Kalisz, elle est chassée de la ville par l?armée nazie. Elle rejoint les rangs de l?armée clandestine polonaise pour participer à l?insurrection de Varsovie, en 1944, comme infirmière.

« La guerre, le stalinisme jusqu?en 1956, l?état de guerre en 1981, la prison [elle fut arrêtée le 13 décembre 1981 au soir de la déclaration de l?état de guerre]. J?ai vécu, paraît-il, des périodes très intéressantes. Mais sincèrement je m?en serais bien passée ! » Aujourd?hui retraitée ? « une catégorie sacrifiée comme dans tous les anciens pays communistes » ?, elle peaufine un essai sur Guy de Maupassant. « Je trompe Zola, mon premier amour, avec lui, confie-t-elle. Maupassant est un vrai pessimiste, comme moi », explique-t-elle.

Ce qui la désespère, c?est que « les Polonais ne sont bons que pour la résistance, mais dès que ça se calme, nous nous entre-déchirons et ne pensons qu?à nos intérêts particuliers. À croire que l?histoire ne nous a rien appris ». Fidèle aux idéaux d?ouverture et de tolérance du Solidarité d?origine, elle n?a que mépris pour l?essentiel de la classe politique, et particulièrement pour une partie de la droite : « J?en crève d?entendre parler de renouveau moral, de notre polono-centrisme », juge-t-elle.

Le temps, c?est ausside l?argent

Slawomir Salomon, lui, n?a pas ces états d?âme. D?origine modeste, son père, survivant d?Auschwitz, lui a enseigné à tenir profil bas. Il s?est fabriqué une carapace. « Je suis un businessman », dit-il. Et son business c?est le cinéma. Plus précisément, la distribution des films de Walt Disney qui ont fait sa richesse dans un pays ébloui par la puissance américaine.

En 1985, il organise avec Roman Gutek et Stefan Laudyn, deux piliers du milieu cinématographique polonais, le premier festival de cinéma à Varsovie. « Le cinéma était ma seule fenêtre sur le monde extérieur », explique-t-il. Ce n?était pas encore un métier quand la roue de la fortune commence à tourner en 1989. « À 32 ans, je me disais qu?il était temps de quitter ma vie d?étudiant attardé pour entrer dans la vraie vie. »

Respecté dans le milieu du cinéma, il est contacté par les Américains. « Je connaissais les films, pas l?anglais », se souvient-il. Il devient alors le distributeur en Pologne des films produits par la Fox, Buena Vista International (Walt Disney) et Sony. En 2000, la société fait un chiffre d?affaires de 20 millions de dollars. Aujourd?hui, Slawomir Salo-mon vole de ses propres ailes.

Depuis 1989, le cinéma polonais est refroidi par le vent libéral qui laisse des pans de la culture sans moyens. Slawo-mir, lui, investit dans l?immobilier et produit Krzysztof Kieslowski. « De 1982 à 1990, nous avons vécu comme dans un Frigidaire, c?était une belle aventure, mais aussi du temps de perdu. » Pour l?homme d?affaires qu?il est devenu, le temps c?est aussi de l?argent.

Maciej Zieba est prieur de la provin-ce dominicaine de Pologne. Mais dans une autre vie, le frère fut pourtant un opposant actif, « considéré comme dangereux par la police secrète », sourit-il. L?Église était alors étroitement associée au mouvement Solidarité, à tous les niveaux.

Époque bénie où Solidarité unissait prêtres et « bouffeurs de curés ». Les choses se sont gâtées après le changement de régime. À tel point que le Frère Zieba n?hésite pas à parler d?« un climat d?hystérie collective anticléricale » au début des années 1990, d?« une guerre froide religieuse » orchestrée notamment par le quotidien Gazeta Wyborcza et son « ami » Michnik.

Le nombre de vocations ne faiblit pas

« En 1980, l?opposition nous demandait de nous impliquer davantage dans la politique. Mais brusquement l?Église était suspectée de vouloir établir un Etat religieux. Les ?rouges? étaient remplacés par les ?noirs?. Comme les communistes, les prêtres étaient accusés de diriger le pays dans l?ombre. » Au milieu des années 1990, la confiance envers l?Église est au plus bas.

L?institution a bien remonté la pente et affiche aujourd?hui une vigueur que « la mort de Jean Paul II n?a pas entamée quand certains pronostiquaient sa division ». Le nombre de vocations ne faiblit pas, ni la fréquentation des églises.

« Il faut sans doute repenser les valeurs du christianisme dans notre société, mais la démocratie a besoin de l?Eglise. » Frère Zieba y veille.

■ @ 2 005 Le Monde ? Christophe CHÂTELOT ? Distribué par The New York Times Syndicate

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