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Al-Qaida au pied de la lettre
Cette fois c?est sûr, le niveau baisse. Dès l?origine, certes, le mouvement islamiste s?est construit en vitrifiant la foi musulmane dans ce qui fait sa splendeur doctrinale. Mais tandis que ces prédicateurs intraitables conservaient parfois le souvenir de la tradition qu?ils figeaient, leurs héritiers actuels n?en retiennent plus qu?une formule de batterie de formules vides.
En atteste l?anthologie intitulée Al-Qaida dans le texte, qui sera en librairie dans quelques jours. Pour la plupart collectés sur Internet, traduits de l?arabe par Jean-Pierre Milelli, présentés et annotés par des chercheurs de la chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences-Po Paris (Omar Saghi, Thomas Heggham-mer, Stéphane Lacroix et Jean-Pierre Milelli), les textes rassemblés ici sont attribués à quatre figures centrales de la mouvance Al-Qaida : Adballah Azzam, Ayman Al-Zawahiri, Oussama Ben Laden et Abou Moussab Al-Zarkaoui.
?On peut trouver ces textes faibles, voire débiles. Nous avons voulu nous inspirer de la méthode mise au point par Hannah Arendt pour l?analyse du totalitarisme : il ne s?agit pas de dénoncer, mais de comprendre?, nous explique Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po Paris et initiateur du projet.
Et si ces écrits s?avèrent effectivement assez creux, ils n?en sont que plus énigmatiques. Car leur pauvreté même témoigne que la plus sanglante effectivité historique s?accommode parfaitement d?une extrême indigence intellectuelle.
?Al-Zarkaoui (a) rejoint pour de bon Ben Laden : sous sa plume se repère le même souci de soigner son image, et donc de donner du grain à moudre aux médias...?
Voyez Oussama Ben Laden, sans conteste le plus décevant de tous. Mises à part quelques évocations de la première fraternité militante, sur le front afghan (?Nous priions ensemble, nous prenions les décisions ensemble, nous mangions au même endroit?...), on relèvera simplement, chez lui, la récurrence de la métaphore animalière. Ce lexique est banal dans le champ religieux, mais il prend chez lui une tournure quasi obsessionnelle : l?ennemi est un ?loup? ou un ?crocodile?, les Américains sont des ?criquets? ou des ?sangsues?, les chrétiens et les juifs des ?mulets?...
Curieusement, le bestiaire d?Abou Moussab Al-Zarkaoui paraît beaucoup moins fourni que celui de son maître : il se réduit à quelques ?vipères?, pour désigner les musulmans chiites qui comploteraient, selon lui, au service de leurs ?maîtres juifs?. Pourtant, ce truand jordanien, ?ambassadeur? d?Al-Qaida en Irak, a bâti sa renommée sur les sauvages mises en scène dont il entoure l?exécution de ses prisonniers ? égorgés devant une caméra. C?est d?ailleurs là qu?Al-Zarkaoui rejoint pour de bon Ben Laden : sous sa plume se repère le même souci de soigner son image, et donc de ?donner du grain à moudre aux médias?...
Tout cela ne fait pas vraiment une politique, dira-t-on. De ce point du vue, mieux vaut en effet se tourner vers les deux intellectuels de la troupe : Abdallah Azzam et Ayman Al-Zawahiri. Formé parmi les Frères musulmans palestiniens, le premier était diplômé de la prestigieuse université d?Al-Azhar (au Caire). Pionnier de la guerre ?sainte? en Afghanistan, il a laissé des ouvrages qui font référence parmi les pédagogues du djihad armé.
Il faut citer M?urs et jurisprudence du djihad, dans lequel on trouvera les recommandations indispensables à qui veut savoir quand et comment tuer les moines, ou encore ce qu?il faut ?faire? des femmes et des enfants. Mais également le fameux Rejoins la caravane !, publié par Azzam en 1987, soit deux ans seulement avant son assassinat : s?y élabore la conception internationaliste d?un combat qui doit se déployer à partir d?une ?base solide?, et où l?urgence première n?est plus d?abattre ?l?ennemi proche? (les régimes prétendument musulmans) mais de détruire ?l?ennemi lointain?.
On retrouve cet ordre de priorité chez Al-Zawahiri, même si l?activiste égyptien, qui est aujourd?hui l?idéologue en titre d?Al-Qaida, ne s?est rallié à une telle option que tardivement. Il y a ajouté une conception résolument avant-gardiste de la lutte, qui entend tirer les leçons des expériences passées : contre les ?trahisons? des Frères musulmans, coupables d?avoir reconnu la légitimité de certains gouvernements, il réaffirme que ?le pouvoir revient à Dieu seul?. Contre les militants du FIS algérien, qui ont accepté de participer aux élections, il rappelle que l?unique solution est l?élimination des ?ennemis juifs et chrétiens de l?oumma?, et donc la rupture avec les musulmans ?serviles? qui leur font ?allégeance?.
Ces mots sont tracés fin 2001, peu après les attentats du 11-Septembre, dont Al-Zawahiri passe pour être le cerveau. L?ouvrage s?appelle Cavaliers sous l?étendard du Prophète, et les extraits qu?on pourra en lire sont sans doute les plus intéressants de l?anthologie. Là s?énoncent les questions qui taraudent toute guérilla digne de ce nom. Celle de la propagande, d?abord : faut-il miser uniquement sur la fibre religieuse et ethnique ? Doit-on l?articuler à un discours nationaliste, voire anti-impérialiste ? Ou bien convient-il de conjuguer ces divers registres dans un opportunisme attrape-tout ?
Les questions stratégiques, ensuite : comment une poignée de partisans peuvent-ils ?réveiller? les ?opprimés? ? Comment éviter que les actions de l??avant-garde musulmane? ne l?isolent des ?masses? ? De la résolution de ces problèmes dépend le sort de l?entière humanité, selon Al-Zawahiri, qui mêle arguments politiques et citations du Coran pour tracer des perspectives.
Aussi la lecture de ce recueil laisse-t-elle parfois une impression de malaise. Car l?appareil critique qui l?accompagne se contente le plus souvent d?expliciter le propos de Ben Laden et de ses compagnons : quatre présentations restituent leurs itinéraires militants, et des notes situent leurs arguments, tout en référençant leurs citations.
Çà et là, bien sûr, tels ?excès discursifs ou politiques?, ou tel ?léger anachronisme d?Al-Zawahiri? se trouvent relevés. Mais les auteurs de l?anthologie se gardent de relever les mystifications les plus énormes des hommes dont ils ont choisi d?éditer les écrits : ?Notre travail, explique encore Gilles Kepel au Monde, était essentiellement de montrer comment la machine fonctionne. Quand Zawahiri ou un autre disent une chose d?une tierce personne, qui s?appuie sur des éléments incorrects, et que nous avons les moyens de le savoir, on le signale. Pour ce qui est des éléments les plus grossiers, je pense que le lecteur s?en rend compte lui-même.?
Un lecteur non averti est-il vraiment en mesure de décrypter par lui-même les présupposés d?une rhétorique islamiste martelée sur des centaines de pages ? Ce n?est pas si évident. Voilà en partie la raison pour laquelle un projet de livre équivalent a récemment suscité une polémique aux Etats-Unis.
C?est également pourquoi la publication de cette littérature haineuse en français aurait gagnée à être entourée de plus amples éclairages. Lorsque les plumes d?Al-Qaida délirent à propos de l?Amérique, par exemple. Lorsqu?elles prétendent énoncer la vérité éternelle de l?islam, aussi.
Un seul exemple : Abdallah Azzam affirme à plusieurs reprises que ?le mot jihad signifie uniquement le combat armé? ; il assure également que celui-ci est un devoir imprescriptible pour chaque fidèle et qu??il n?y a pas de différence entre celui qui abandonne le jihad et celui qui rompt le jeûne du mois de ramadan sans excuse?.
Les auteurs du recueil auraient peut-être pu replacer ces assertions (péremptoires) dans la longue histoire de la théologie musulmane. Rappeler, surtout, les diverses significations (spirituelles) que l?islam a attachées à la notion de djihad, et qui sont pour le moins irréductibles aux ?recommandations tactiques? façon ben Laden.
Faute de quoi, c?est la tradition islamique tout entière qui risque d?être définitivement assimilée à sa caricature meurtrière, telle qu?Abdallah Azzam la formulait de façon assez lapidaire : ?Le jihad, le fusil et c?est tout. Pas de négociation, pas de conférence, pas de dialogue.?
© Le Monde 2005 Distribué par The New York Times Syndicate
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