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Pas assez de manioc pour la biscuiterie Rault

14 juin 2005, 00:00

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Veuillez classer la Biscuiterie Rault dans la liste des victimes des cyclones de l?été 1979-80, ces indésirables visiteuses nommées Claudette, Hyacinthe, Jacinthe, Hennie. Que se passe-t-il donc aux Délices, à la Ville-Noire, aux portes de Mahébourg, au-delà du pont Cavendish-Boyle ? Rien de plus qu?une simple mais totale pénurie de manioc. Philippe Sénèque et son épouse Thérèse, petite-fille d?Hilarion Rault, le fondateur de la Biscuiterie, n?ont plus de manioc à donner à manger à cette doyenne industrielle, qui ne cesse pourtant de produire de succulents biscuits, faisant partie intégrante du savoir-vivre mauricien.

Philippe Sénèque a 81 ans en juin 1980. Son épouse est sa cadette d?une vingtaine d?années. Ils arpentent sans cesse la cour de leur usine mahébourgeoise désormais déserte et oisive après avoir été continuellement une ruche débordante d?activités depuis sa création en 1870 et même avant car c?est en 1849 que Hilarion met au point sa pâte à manioc (devenue depuis un secret de famille jalousement gardé) pour en faire les délicieux biscuits au lait de coco, à la cannelle, à l?anis, au son, au chocolat, au beurre, que les vrais Mauriciens connaissent bien et savourent avec un plaisir renouvelé.

Au départ Hilarion prépare quelques biscuits pour épater la galerie dont ses nombreux amis et connaissances Mahébourgeois, Grandporiens et d?ailleurs, aimant retrouver ce descendant de corsaire pour parler de tout et de rien mais surtout du bon vieux temps, attablés autour de quelques tasses de thé et, bien sûr, d?une assiettée de biscuits manioc. Hilarion fabrique aussi ses fameux biscuits pour les enfants des environs. Puis pour leurs parents. Puis pour les parents des parents. Puis pour les connaissances des parents des parents des enfants des environs. Il fait ses comptes et s?aperçoit que sa générosité illimitée lui coûte de plus en plus cher en achats de manioc. Il songe alors à en faire une activité industrielle et commerciale. Nous sommes en 1870, l?année qui voit la fondation de la Biscuiterie Rault.

Elle fonctionne à merveille avec des pointes extraordinaires pendant les deux guerres mondiales de la première moitié du XXe siècle. L?approvisionnement de la population mauricienne en denrées alimentaires connaît quelques difficultés en raison du blocus naval ennemi. Elle est trop contente alors de pouvoir joindre l?utile à l?agréable, c?est-à-dire se nourrir avec quelque chose d?aussi goûté et d?aussi succulent que les biscuits manioc des Délices.

Tant qu?il y a du manioc à bon prix dans le pays, la Biscuiterie Rault n?a pas de mouron à se faire. Les nuages s?amoncèlent quand des planteurs de manioc se mettent à lorgner sur des plantations de légumes plus rentables et mieux rémunérées avec l?amélioration du pouvoir d?achat des Mauriciens. Jusqu?en décembre 1979, la Biscuiterie Rault parvient à produire jusqu?à 15 000 biscuits par jour. L?avenir devient plus sombre avec la série cyclonique de l?été 1979-80. On estime que 80 % des plants de manioc ont été détruits par ces cyclones successifs. Le manioc ne vient plus à la Biscuiterie Rault et elle n?a ni la force ni les moyens d?aller le chercher aux quatre coins de l?île, d?autant plus que le réseau routier n?a rien de comparable avec le nôtre, bénéficiant de nouveaux procédés d?asphaltage, rendant le bitume aussi lisse qu?un tapis de billard.

La Biscuiterie Rault se voit donc contrainte, en juin 1980, d?afficher relâche en attendant des jours meilleurs. Ceux-ci ne tarderont pas à faire bien vite leur apparition, chassant à jamais, espérons-le, les méchants nuages noirs d?il y a 25 ans. D?une part, plusieurs établissements sucriers feront preuve d?une solidarité de bon aloi, en mettant sous culture de manioc quelques uns de leurs arpents, au bénéfice de la Biscuiterie Rault. Elle parviendra aussi par la suite à faire venir du manioc de Madagascar. Il ne se laisse pas faire aussi facilement que le manioc de Maurice. Mais il faut davantage pour faire peur aux descendants d?Hilarion Rault. Serge, le fils de Philippe et de Thérèse Sénèque, saura plier le manioc malgache, plus sec que celui de Maurice, aux exigences de la Biscuiterie Rault et de sa renommée séculaire bien établie. Celle-ci va aujourd?hui sur ses 135 ans. Pas de crainte à nourrir à son endroit. She?s still going strong ! Il suffit de lui donner sa ration quotidienne de manioc.

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