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Ecrire, c?est s?engager
par Vèle Putchay
La table ronde autour de l?écrivain, conscience du monde qui s?est déroulée récemment au Centre culturel Charles Baudelaire, animée par Sedley Assone (avec la participation de Carl de Souza, Shenaz Patel, Umar Timol et Rishi Bukoree), a de toute évidence, interpellé plus d?un. Elle mérite qu?on s?y attarde davantage.
Dans la mesure où elle est une entreprise qui réunit les deux réalités idéologiques que sont l?écrivain et l?engagement, la littérature est concernée par la notion de ?conscience du monde? qui sous-entend ici la position active de l?homme des lettres dans les affaires du monde. Dans sa présentation des Temps Modernes, Jean-Paul Sartre, dont nous célébrons cette année le centenaire de sa naissance, écrit que ?l?écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi.?
D?une part, l?écrivain qui se tait dans une société menacée par une instabilité politique, donc sociale, est responsable de ce qui adviendra. Par son mutisme, il s?est débarrassé d?un souci de l?avenir. L?engagement et ses horizons se révéleront donc être des aspects lacunaires dans ses écrits. D?autre part, l?engagement même de l?écrivain suppose aussi que celui-ci se sente impliqué, interpellé par une situation vécue activement. Et cela montre combien la tentation d?agir chez ce dernier trouvera son fondement dans sa condition sociale même.
Cependant, au-delà de ce simple constat ? alternative pas toujours évidente à distinguer ? il est nécessaire à la littérature d?aujourd?hui de reconnaître qu?elle est, malgré elle, un mode d?engagement. Car la notion même d?homme de lettres sous-entend, outre un état, un acte. En écrivant, l?écrivain dévoile son monde, soulève l?interrogation sur la nature de son évolution, et l?offre non seulement à être vu mais aussi à être changé. Inévitablement, il prend position. Qu?il le veuille ou non, il est par nature un homme engagé. Même si son engagement est avant tout littéraire.
Par définition, et comme l?écrit Michel Butor, ?toute ?uvre est engagée.? Il ne peut y avoir d?écrits purement littéraires. L?écriture en elle-même est une aventure qui, en embarquant tous les hommes avec elle, les met en cause. C?est pour cela d?ailleurs que tout écrit implique de la part de celui qui écrit un devoir qui consiste à accompagner l?homme dans sa marche vers une meilleure situation. L?écrivain d?aujourd?hui se doit de le reconnaître et, qui plus est, de l?assumer pleinement. Au-delà de la paternité de son ?uvre, il a des responsabilités envers son lecteur. Il ne doit pas oublier qu?en écrivant, il exerce une fonction dans cette même société avec laquelle il a une relation morale (entre autres). Et, dans cette perspective éthique, il est un intellectuel qui prend position malgré lui.
C?est tant mieux d?ailleurs ; car c?est bien la seule possibilité qui lui est donnée pour définir son ?uvre par rapport à une valeur transcendante. À moins qu?il ne préfère que son ?uvre se donne elle-même comme fin, comme valeur ? dans lequel cas son acte d?écrire sera un choix qui se limite à la fonction de l?Art pour l?Art alors même que les temps modernes réclament un renouvellement de l?art qui équivaut à la rupture d?un idéalisme littéraire.
Il importe que notre société soit elle-même la condition qui permet à l?écrivain de se donner pour fondement l?essentiel, de revendiquer sa responsabilité d?homme engagé et d?éviter une insoutenable légèreté. Il faut que les écrits de celui-ci soient un engagement pour une reconstruction de la société dans laquelle il vit. Si la situation, telle qu?elle se dévoile, exige de l?action, il doit s?y investir en se débarrassant de son manque de pragmatisme. Mieux : son ?uvre doit devenir elle-même une condition de l?action. Autrement, elle flottera, relèvera du pur abstrait, de la théorie stérile, de la littérature de consommation, et reflétera par-là même une certaine négativité intellectuelle.
À l?écrivain, il ne lui est pas nécessaire de se débarrasser de sa culture et de ses traditions, pas plus qu?il lui faut être riche pour se jeter dans l?action. Ce serait un complexe d?infériorité vis-à-vis de l?action. Ce qu?il doit retenir, c?est que dans l?acte d?écrire, ce n?est pas l?être qui prime mais le faire. Et tel doit être son objet littéraire.
Cependant, nous ne devons pas oublier non plus que le problème de l?engagement n?est pas qu?un problème d?écrivain : il est aussi celui du lecteur visé par l?écriture, donc la société. Nous sommes quelque peu responsables des limites de nos écrivains?
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