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Neelam, 19 ans :« Jamais sans mon père »
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Neelam, 19 ans :« Jamais sans mon père »
Quelques couches de vernis rouge craquelé recouvrent ses ongles. Les cils légèrement revêtus de mascara et les lèvres peintes en rose, relèvent son churidar blanc, bordé de broderies. Pourtant, ce zeste de couleurs ne parvient pas à masquer la fatigue et la détresse qui se lisent sur son visage. Et ce regard injecté de sang trahit une profonde amertume, celle d?une petite fille en vacances qui a vu ce père qu?elle chérissait tant, enfourcher sa mobylette un matin pour se rendre au travail? et ne jamais revenir.
À l?époque, Neelam n?avait que 12 ans. Elle bossait dur pour sa deuxième tentative au CPE et menait une enfance paisible aux côtés de son frère Anoop qui avait alors 11 ans, et de ses parents, Sardanand, un laboureur, et Harountee, employée dans une usine textile. Dans la maisonnette familiale située dans un village du Sud, Neelam rêvassait. « J?a-dorais la lecture, et je voulais devenir avocate un jour. Je me disais que même si je n?y arrivais, pas, j?aimerais quand même avoir un travail de bureau », confie la jeune fille, qui a aujourd?hui 19 ans.
Mais la vie en a décidé autrement. Envolés tous les espoirs ! Ceux de réussir le CPE, d?enfiler la toge d?avocat, ou d?avoir une vie décente. Depuis ce fameux matin de juin 1998, le malheur est devenu une compagne aussi assidue que néfaste. Et la vie de Neelam a été anéantie. Péniblement, elle se remémore les événements : « Il était environ 11 h 30 ce jour-là. Quelqu?un a frappé à la porte et un homme se présentant comme un officier de la CID m?a dit qu?il voulait voir mon père. Je lui ai répon-du qu?il était au travail depuis très tôt. À ce moment-là, il est reparti ».
« Si je le pouvais, je ferais des recherches pour trouver les preuves de son innocence »
Neeelam ne s?inquiète pas pour autant, et continue à vaquer à ses occupations. Mais dans l?après-midi, c?est un ami de Sardanand qui rapporte sa moto. Aucun signe du père. Harountee, qui venait de rentrer, se renseigne auprès de lui. Et la terrible nouvelle tombe : Sardanand a été arrêté. Neelam ne comprend plus rien. Elle entend juste sa mère, éplorée, qui appelle dans divers postes de police pour savoir où se trouve son époux? en vain.
Quelques heures plus tard, Neelam et sa mère apprennent que Sardanand est soupçonné du meurtre d?Anju, 13 ans, leur voisine, portée disparue un mois et demi plus tôt. Le corps de la jeune fille, dont il ne restait plus que des ossements, venait d?être retrouvé. Dans une première déposition, Sarda-nand nie tout en bloc, affirmant qu?il aurait rencontré Anju en chemin et qu?elle lui aurait demandé de la déposer dans un village du Sud le 28 mars 1998. Elle aurait alors rejoint un jeune homme, dénommé Jean-Paul, avant de partir avec lui.
Dans une deuxième déposition, Sardanand avouera avoir emmené l?adolescente pour pratiquer des rites de sorcellerie et avoir entraîné involontairement sa mort. L?affaire passe au tribunal. Mais malgré cette arrestation, Neelam n?arrive pas à croire à la culpabilité de son père. « J?ai toujours été partout avec mon père. Il ne pouvait pas se rendre quelque part sans m?emmener, et nous étions très proches. S?il se livrait à la sorcellerie, je le saurais, et s?il a vraiment tué ma voisine, il doit payer. Mais je pense qu?il est innocent et qu?il fait des aveux sous la contrainte. Il m?a dit qu?il n?a pas commis ce crime. Si je le pouvais, je ferais des recherches pour trouver des preuves de son innocence. Je remuerais vraiment ciel et terre pour mon père », déclare-t-elle.
Entre-temps, la jeune fille et sa fa-mille doivent aussi supporter les sé-quelles de cette arrestation. Dans le quartier, les gens les stigmatisent, et les propos malveillants fusent à tout propos. Pour certains, Sardanand est coupable, sa famille aussi ! D?autres veulent se venger et la tension règne. Confuse, tourmentée par les événements, Neelam doit interrompre ses études et chercher du travail. Elle a peur, affronte le regard des autres qui la dévisagent. L?emploi de sa mère, qui est la seule source de revenus, ne suffit pas. Personne ne leur vient en aide. Vu son jeune âge, Neelam ne parvient pas à être embauchée. Il lui faudra attendre trois ans pour y arriver. Elle est employée dans un supermarché et y reste pendant deux ans. Les choses semblent alors se stabiliser.
<B>« Nous avions beaucoup de difficultés pour continuer à vivre et nous étions désemparés »
Mais voilà que le malheur frappe encore. En 2002, Sardanand, traduit aux assises, est condamné à 21 ans de prison. La tension monte d?un cran dans le voisinage. Harountee craque. Elle ne peut plus supporter cette haine qu?on lui voue et se réfugie chez des proches. Comble de malchance, l?usine qui l?emploie met la clé sous la porte et elle se retrouve au chômage. Neelam ne sait plus à quel saint se vouer pour s?en sortir. « Nous avions beaucoup de difficultés pour continuer à vivre. Ma mère essayait de retrouver du travail, mais en vain. Nous étions vraiment désemparés. » Confrontée à cette situation, Neelam tombe malade.
Elle souffre de douleurs d?estomac et de suffocations. Elle ne peut plus travailler et reste à la maison, avec la nostalgie d?un père à qui elle a rendu visite il y a un an. Neelam doit pourtant surmonter son chagrin car elle a alors de grandes responsabilités sur ses épaules notamment celle de son frère, Anoop, en Form V, sur le point de mettre fin à ses études, faute de moyens. « Nous n?avions même pas de quoi lui acheter des livres pour qu?il puisse étudier. Heureusement, nous avons pu solliciter l?aide des autorités pour qu?il bénéficie puisse emprunter des ouvrages et recevoir une allocation pour le transport », explique Neelam.
Depuis quelques mois, Harountee a retrouvé du travail. Elle est cleaner dans une autre usine. Mettant ses ennuis de santé de côté, Neelam lui a également emboîté le pas. Elle fait de la broderie dans une usine textile des Plaines-Wilhems. Mais elle ne touche que Rs 2 500 par mois et s?échine parfois sept jours sur sept. Épuisée par ce rythme de travail, la jeune fille sait qu?elle n?a pas le droit de céder. L?ave-nir de son frère en dépend. Puis il y a aussi sa mère qui compte sur elle, ainsi que son père, qui croupit derrière les barreaux de la prison de Beau-Bassin.
À la maison, Harountee et Anoop se murent dans le silence au sujet de la condamnation de Sardanand. Ils préfèrent oublier cette histoire sordide. Mais Neelam ne le peut pas. Innocent ou coupable, Sardanand demeure celui avec qui elle passait son temps à jouer ou à faire des balades à moto : « Depi tou sa la finn pase, mo bien dekouraze. Mo anvi alle get mo papa me mo letan fini dan travay mem. Mo sagrin, mo ti espere pou ariv ça. Li bien difisil pou moi. Mo ti anvi ki mo papa retourne, li pe mank moi. »
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