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Silence, on coupe

22 avril 2005, 20:00

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Le tableau dérange, fait enrager. La route côtière entre le centre communautaire de Ferney et l?usine sucrière, jadis une belle avenue bordée d?arbres majestueux, porte désormais les cicatrices du «progrès». Toute la végétation sur un côté a été rasée pour céder la place à une autoroute qui accueillera, selon les estimations officielles, pas plus de 4 000 voitures par jour. Ce n?est que le début de la triste chronique d?une déforestation annoncée.

Plus près de la vallée, dans les champs de canne, les signes annonciateurs de l?arrivée imminente d?une armée de poids lourds sont également visibles. Des supports en métal ont été posés par terre pour soutenir la charge des machines. Les parois de virages ont été écrasées pour permettre leur passage.

Un grillage empêche l?accès à la forêt. Mais de gros bulldozers jaunes de l?entrepreneur chinois, la Beijing Chang Chen Construction Corporation, eux y ont accès. Ils tachent les flancs verts de la vallée. L?air est pesant, comme si toute la flore et la faune de l?endroit retenaient leur souffle avant la destruction de leur habitat. L?intransigeance des «obligations» politiques prend toute son ampleur.

Lors de sa visite du site en février, le Premier ministre avait affirmé que l?autoroute du sud-est passerait à travers la vallée de Ferney. Dans le même souffle, il avait également annoncé qu?il attendrait le rapport des deux experts étrangers, David Hammond et Susan Laurance, avant de décider lequel des deux tracés de la Road Development Authority (RDA) (tous deux passent dans la vallée) serait choisi.

Voilà un mois que le rapport a été soumis et que le public ne sait toujours pas ce qui a été décidé. Aucun des partenaires non gouvernementaux n?est en possession du document. Un journal dominical a révélé que le rapport recommande qu?entre Rs 200 et Rs 500 millions soient investies dans des mesures d?atténuation d?effets. Il suggère d?établir un système de péage pour pallier ces coûts. Mais du côté du gouvernement, l?opacité persiste. Un Conseil des ministres spécial sur le projet d?autoroute du sud-est a été annoncé le mois dernier. Depuis, silence à ce sujet. On coupe.

<B>MARGINALISATION</B>

Même les membres de l?Environmental Monitoring Committee, qui ont effectué deux études officielles sur l?impact écologique du projet, sont dans le flou. Un rencontre devrait avoir lieu dans deux semaines, mais rien n?est sûr. Pour eux non plus, pas de copies du rapport. Ils se sont montrés peu favorables au projet dans leurs études et ont même suggéré, dans la première, que la forêt soit transformée en Conservation Management Area. Serait-ce la raison de leur marginalisation ?

Nature Watch a également été écartée des procédures. Dans les milieux gouvernementaux on dépeint cette organisation non gouvernementale (ONG) comme un groupe de jeunes contre toute forme de développement. Rien n?est plus faux, a expliqué son président, Alvin Brigemohun. Il précise que Nature Watch n?est pas contre un projet d?autoroute, mais seulement contre un projet qui va détruire l?une des dernières forêts endémiques du pays et coûter plus de Rs 1 milliard. L?ONG a d?ailleurs proposé un tracé qui évite la vallée. Elle estime qu?il coûtera moins de la moitié de ceux de la RDA. Le Premier ministre a répondu avec véhémence que cette proposition n?a «rien à voir» avec le projet actuel.

Le ministre des Finances a donné un indice lors de sa présentation du budget : Rs 200 millions seront allouées aux mesures d?atténuation des effets liés au projet d?autoroute du sud-est. L?opposition, habituellement ravie d?avoir de telles occasions de s?insurger contre les dépenses du gouvernement, n?a pas soufflé mot sur le sujet lors des débats budgétaires.

Le bailleur de fonds du projet, la Banque africaine de développement (BAD), devait également prendre en considération le rapport. Dans une lettre à Nature Watch, le directeur du département transport de la BAD, J. Rwamabuga, a écrit : «(...) La banque finance uniquement des projets qui respectent l?environnement et qui sont conforment avec sa politique environnementale». Si les représentants de la BAD ont affirmé, lors de leur visite de supervision, que la banque peut ni financer un projet pouvant nuire à l?environnement, ni forcer un pays à agir contre son gré, elle semble peu encline à se retirer du projet.

<B>RÉPUTATION</B>

Le Premier ministre a aussi annoncé que se rétracter du projet à ce stade serait néfaste pour la réputation internationale du pays. Les détracteurs de l?autoroute estiment qu?aller de l?avant avec la destruction d?un tel site ferait énormément de tort. Plusieurs organismes internationaux, telle la World Conservation Union (IUCN), ont écrit au Premier ministre pour lui exprimer leurs inquiétudes. En jetant une lettre du président de la IUCN «à la poubelle», Paul Bérenger a porté un coup à la réputation internationale du pays.

Du tunnel de 600 mètres qui transpercera la montagne de Grand-Port, pas de nouvelles. Ni de l?audit de sûreté, ni des mesures de sécurité, tels extracteurs, aires de stationnement et sorties de secours. Se voulant rassurant, un des experts de l?entreprise de consultants qui a conçu le projet, la compagnie indienne CES, a déclaré dans une interview à l?express qu?un audit serait effectué avant l?ouverture du tunnel.

Si le ministre de l?Environnement, Rajesh Bhagwan, a déclaré jeudi que Maurice est signataire de «pas moins de 36 conventions internationales», il a également souligné que, «signer une convention internationale exige en même temps son application». Maurice a d?ailleurs été le premier pays au monde à ratifier la Convention des Nations unies pour la diversité biologique en septembre 1982. La forêt de Ferney ne se qualifie-t-elle pas pour de telles considérations ? Il y a souvent une vallée qui sépare la parole des actes ?

<B>Marche contre le projet</B>

Nature Watch ne renonce pas. Elle organise une marche dans Port-Louis jeudi à midi. Point de départ : la cathédrale St Louis. Alvin Brigemohun, le président, invite tous les Mauriciens à s?habiller en vert et à rejoindre cette marche pacifique.

«Il faut dénoncer la dépense de près de 1,5 milliard de roupies dans un projet qui n?a pas de sens» déclare-t-il. Nature Watch, à l?origine de la polémique sur l?autoroute du sud-est, a tenu une conférence de presse, hier, pour souligner le silence des élus.

Nature Watch exige que le rapport des deux experts américains, David Hammond et Susan Laurance, soit rendu public. Il devait mesurer l?impact qu?aurait une autoroute dans la vallée de Ferney. «Même les partenaires du projet ne sont pas au courant de ce que contient ce rapport».

Paul Bérenger, lors de sa visite du site du 27 février, aurait promis à l?organisation une rencontre pour discuter d?un tracé alternatif.

«Un tracé que nous avions proposé et qui coûte bien moins cher : entre Rs 350 millions et Rs 550 millions (voir tableau)» A ce jour, Nature Watch a recueilli 15 000 signatures contre le projet d?autoroute.

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