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Lucky Luke malgré lui

10 avril 2005, 00:00

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Ça devait être un banal match de Coupe du monde, un match de poule sans grandes incidences sur la suite de la compétition. D?un côté, l?Uruguay, pâle copie de ses glorieuses devancières des années 30. De l?autre, l?Ecosse, dont on se demande encore comment elle avait pu atterrir au Mexique.

Ça devait être un match banal sauf que, ce 13 juin 1986, dans un Estadio Neza vide de public et de passion, un homme, le 23e acteur, l?arbitre français Joël Quiniou, n?était pas forcément d?humeur à plaisanter.

Les tacles par derrière, c?est interdit. C?est écrit dans les règlements. Et les lois sont faites pour être appliquées.

José Batista, coupable d?un véritable attentat sur Gordon Strachan avant même que le match n?ait vraiment commencé, allait l?apprendre à ses dépens. 45 secondes de jeu et carton rouge ! Jamais dans les annales du football, un joueur n?avait été expulsé aussi rapidement.

Dix-neuf ans après, Joël Quiniou, rebaptisé depuis Lucky Luke par une presse française amusée, assure qu?il ne cherchait pas à faire son entrée dans les livres des records. « C?était un tacle méchant qui méritait sanction. José Batista voulait visiblement blesser Strachan, priver l?Ecosse de son meneur de jeu. Je me devais de lui montrer le rouge ».

Sans doute aussi que l?Uruguayen avait pensé, à tort, qu?il échapperait à la vindicte de l?arbitre en accomplissant d?entrée sa sale besogne.

« Ça n?a pas été facile à vivre. Pendant le match, après le match. Le camp uruguayen n?a pas compris ma décision et a crié au complot. Tant pis pour eux, je ne leur ai pas demandé de comprendre. Je n?ai fait que mon devoir », explique Quiniou, rencontré, jeudi, dans les vestiaires du stade Anjalay après qu?il a arbitré, à la perfection, le match de gala Foot du Monde-Maurice 85.

La Coupe du monde, le sifflet français connaît bien, lui qui a eu la lourde charge de succéder à Michel Vautrot au plus haut niveau du corps arbitral. Après 1986, il y a eu 1990 et 1994.

En 1990, en Italie, c?est vers lui que la FIFA s?est tournée pour diriger le match le plus chaud de la décennie, un Argentine-Brésil qui, quinze ans après, hante encore les mémoires, match décidé sur un coup de génie de Claudio Caniggia.

« A un tel niveau, on n?a pas droit à l?erreur. Argentine-Brésil, ce n?est pas qu?un match de football. Des vies sont en jeu. Dans ces pays-là, il y a des gens qui se suicident parce que leur équipe a perdu », explique Joël Quiniou, qui s?en est sorti avec les honneurs et qui, cette année-là, a également arbitré le match de classement entre l?Italie et l?Angleterre.

Et Diego Maradona ? « Vous savez, j?étais tellement concentré sur mon sujet que je n?ai pas vraiment eu le temps de le voir jouer. Tout va tellement vite qu?on se doit de faire abstraction du reste. »

<B>« Evidemment, Maradona c?est quelque chose. Il distribue le jeu avec science. Je garde de lui un très bon souvenir. Contrairement aux idées préconçues, il n?était pas du tout vindicatif.»

Mais Quiniou fait quand même l?effort de fouiller dans ses souvenirs. Il sent bien qu?on ne lâchera pas le morceau : « Evidemment, Maradona c?est quelque chose. Il distribue le jeu avec science. Je garde de lui un très bon souvenir. Contrairement aux idées préconçues, il n?était pas du tout vindicatif. Il était au contraire très respectueux du jeu, des règles et de l?arbitre. »

Quatre ans plus tard, c?est encore lui qui a la charge de représenter le corps arbitral français aux Etats-Unis, où la Coupe du monde a posé ses valises. Le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, il dirige un huitième de finale insolite entre le Brésil et les Etats-Unis, remporté plus difficilement que prévu, 1-0, par les auriverde, futurs lauréats de l?épreuve.

Cette année-là, Quiniou est proche de la perfection. Rien d?étonnant que la FIFA songe à lui pour la finale. Seulement voilà, le lobbying est également le propre du corps arbitral. Et Quiniou, dont le seul crime est peut-être d?être Français, en fait les frais. C?est le Hongrois Sandor Puhl, porté par la vague de l?Est, qui le remplace presque au pied levé.

Joël Quiniou, fin diplomate, prétend ne pas avoir connaissance de ce fâcheux incident. Parfois, mieux vaut avoir la mémoire courte, histoire de ne pas réveiller les morts. « Il y avait tellement de prétendants pour diriger la finale », se contente-t-il de dire.

A défaut de finale, il se voit proposer une demi-finale. « Ce qui n?est pas rien », comme le rappelle fort justement Joël Quiniou. Et quelle demi-finale : un somptueux Italie-Bulgarie dans un Giants Stadium bondé de 72 000 spectateurs.

Le match est chaud-bouillant. L?Italie, portée par un doublé de ce diable de Roberto Baggio, s?impose 2-1. Mais les Bulgares ne sont pas des enfants de choeur. L?arbitre français sort cinq cartons jaunes, dont trois pour l?ancien état communiste (Kostadinov, Letchkov et Inakov).

En 1994, aux Etats-Unis, Quiniou se lie d?amitié avec un certain Alain Lim Kee Cheong. « C?est que les francophones ne traînaient pas les rues là-bas », explique-t-il, amusé. « Alain était égal à lui-même. Jamais un mot de plus que les autres. Et puis, il avait, sur le jeu, une autorité naturelle qui lui valait d?être respecté par les joueurs. Il avait la faculté de sourire au sortir d?une action chaude, ce qui dédramatisait le match. »

Lim Kee Cheong lui rend le compliment. « Quiniou, c?est quelqu?un. Trois Coupes du monde, ce n?est pas rien. Et puis, il était avide de partager son expérience, ses connaissances. Avant de diriger Brésil-Russie, je me souviens lui avoir demandé conseil. Je savais que je pouvais compter sur lui. »

Pour Alain Lim Kee Cheong, Joël Quiniou était, à coup sûr, un des meilleurs arbitres de sa génération. « Il était calme, jamais pressé de prendre une décision. Mais il prenait toujours la bonne. Et puis, surtout, il n?avait jamais peur de sortir le carton. Quiniou savait lire le jeu, anticiper l?action », analyse le plus célèbre des arbitres mauriciens.

Aujourd?hui, Joël Quiniou a rangé son sifflet. Et du haut des 398 matches qu?il a dirigés, le premier ayant été un modeste Lille-Sochaux en 1979, il lui reste quelques souvenirs et, surtout, le sentiment d?avoir toujours pris ses décisions en son âme et conscience.

« J?ai la satisfaction du devoir accompli. Mais je sais que la perfection, à ce niveau, n?existe pas. Une des qualités premières d?un bon arbitre est de savoir faire son autocritique. Et moi, je sais que je n?ai pas toujours pris des décisions correctes », admet celui qui, en 1986, changea malgré lui le cours de la finale de la Coupe de France entre Bordeaux et Marseille. Son crime : n?avoir pas sanctionné une faute de main pourtant évidente de Jacky Bonnevay dans la surface de réparation olympienne.

« J?aurais dû avoir sifflé penalty. Tout le monde a vu qu?il y avait main, sauf moi. Les Bordelais étaient furieux. Alain Giresse en tête, ils m?ont encerclé pour contester ma décision », raconte Quiniou.

La moustache grincheuse, le président Claude Bez s?en offusqua au micro de TF1 après le match. Mais l?emblématique président bordelais, pourtant réputé pour ses excès de colère, ne donna jamais suite à la réclamation qu?il menacait de faire.

Sans doute savait-il, au fond, que l?intégrité de Joël Quiniou ne saurait être remis en question.

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