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Ressortir de l?anonymat
De ses années lumineuses, Mary-Ann a conservé ses yeux de braise et sa voix rocailleuse qui sied si bien au chant gospel. Par contre, à 39 ans, ses rondeurs ont fondu comme neige au soleil. Elle n?est pas osseuse mais presque?
Même si elle a vécu son chemin de croix ? elle était alcoolique ? et qu?elle n?en est vraisemblablement pas au bout ? elle n?a toujours pas d?emploi de chanteuse ?, elle ne garde aucune amertume de ces épreuves. Seulement de la lucidité.
«Ici, la majorité des gens vous jugent sur votre vie privée et pas sur vos capacités. Une fois que vous êtes tombée, ceux qui pourraient vous aider à vous relever ne le font pas. Au contraire, quand vous êtes dans le trou, ils vous enfoncent davantage.»
Elle refuse toutefois de juger ceux qui l?encensaient et qui se posent désormais en censeurs. «Ce n?est pas à moi de les juger».
Mary-Ann n?a jamais été préparée à vivre la gloire qui lui est venue assez rapidement. Cette Portlouisienne est issue d?une famille modeste de huit enfants. Elle découvre qu?elle possède un potentiel vocal quand sa défunte mère Irène lui fait rejoindre la chorale animant la messe dominicale à l?église de Cassis. Ces rendez-vous sont sa bouffée d?oxygène.
<B>VOIX RAUQUE ET PUISSANTE</B>
Le père Roger Cerveau, muté à la paroisse, est un grand amateur de gospel. C?est lui qui met en relief sa voix noire. Il fonde d?ailleurs le groupe «Gospel Feeling» et Mary-Ann s?y exprime pleinement en tant que soliste. Quand elle ne chante pas, elle gagne sa vie comme employée d?usine.
Les Mauriciens découvrent sa voix rauque et puissante au cours du Festival de la Mer de 1987. A partir de là, les choses s?enchaînent. Le metteur en scène Patrick Pongahet recherche des artistes pour monter la comédie musicale Hair. Mary-Ann passe l?audition aux côtés de Jenny McKay. Elles sont immédiatement acceptées. Toutes les représentations se jouent à guichets fermés. Des étoiles sont nées.
Cette comédie musicale connaît également un succès retentissant à la Réunion. Mary-Ann y est alors régulièrement conviée pour se produire dans des fêtes foraines et d?autres animations.
Elle doit faire un choix : conserver son emploi ou continuer à chanter. Le chant l?emporte haut la main. Les hôtels de l?île la sollicitent. Elle a pleinement sa place dans leurs équipes d?animation. C?est d?ailleurs elle qui y popularise la chanson gospel O Happy Day.
<B>DÉSILLUSIONS ET DÉRIVE</B>
La jeune femme côtoie les vedettes de passage. Elle a même l?occasion de travailler avec Maxime Leforestier. A force de s?entendre répéter qu?elle a un avenir à l?étranger, Mary-Ann tente sa chance en France. Elle n?y trouve que des désillusions. N?ayant pas été au conservatoire, elle n?a pas les contacts voulus pour intégrer le milieu musical. Elle n?a pas non plus les moyens de se payer un manager.
Mary-Ann est alors obligée d?accepter une place d?employée de maison. De temps à autre, en week-end, elle chante dans des bars-karaoké et joue les choristes pour des artistes confirmés dans le studio d?un ami. Au bout de trois ans de cette vie à tirer le diable par la queue, Mary-Ann rentre au pays, ses rêves de gloire à jamais enterrés.
Les propositions comme chanteuse n?affluent pas puisqu?elle a été hors-circuit pendant des années. Et elle ne travaille que sur contrat de longue durée, refusant de faire de la variété. Elle traîne un mal-être et perd carrément le nord quand sa mère décède. «J?ai cherché le réconfort dans des paradis superficiels comme l?alcool.»
Pendant sept ans, Mary-Ann dérive. «Je m?abrutissais. Si j?avais trouvé le courage de me suicider, je l?aurais fait.» Quelques personnes croient encore qu?elle se ressaisira, notamment Aldo, son deuxième mari et ses amis de toujours, Jean-Claude Augustave et Rama Poonoosamy.
Mary-Ann accepte finalement de suivre une cure de désintoxication. Si elle réussit à se sevrer, sa convalescence psychologique est nettement plus longue. Au contact de Gaëtan Abel, elle décide de composer la chanson Anonymous qui relate son succès et ses déboires. Sa participation avec ce titre à la Gamme d?Or en 2001 lui vaut de remporter la palme.
A l?issue de cette reconnaissance, le producteur Richard Hein lui fait enregistrer un album. Il contient ce titre phare, mais aussi d?autres compositions dont celles de Marcel Poinen et de Gaëtan Abel. Mary-Ann trouve dommage que cet album, encore chez les disquaires, n?ait pas vraiment fait l?objet de promotion.
Tout comme elle considère que les artistes ne se serrent pas suffisamment les coudes. «Si nous nous entraidions, il n?y aurait pas eu d?artistes au chômage. L?Etat ne les protège pas assez, surtout les interprètes.»
De temps à autre, Mary-Ann refait une apparition publique. On l?a vue à l??uvre l?an dernier lors de l?inauguration du centre Chrysalide. Le mois dernier, c?était au cours de célébration de la Journée internationale de la Femme. Il n?y a pas de doute : la puissance vocale est encore là, pratiquement inentamée. En l?entendant, une personne s?est dit disposée à lui accorder une nouvelle chance dans la chanson. Mais en y attachant des conditions spécifiques. Mary-Ann a refusé, estimant que sa liberté est en jeu.
Aujourd?hui, elle vit de la générosité des uns et des autres. L?espoir de jours meilleurs chevillé à l?âme. «Je garde espoir que Dieu mettra sur ma route une personne qui me proposera de me produire sans réclamer de contre-partie».
Elle est prête à chanter de la variété, pourvu qu?on la laisse se produire. «Les gens prétextent que j?habite Cité Vallijee et que je n?ai pas de téléphone pour dire qu?ils n?ont pu me joindre. Mais vous, vous avez bien réussi à le faire. Qu?on me redonne ma chance?»
Mary-Ann Both-John peut être contactée au 8, Milton Lane, Cité Vallijee ou chez sa belle-mère au 241 14 91.
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