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Père Opeka :?J?élève la voix pour défendre les enfants?

9 mars 2005, 20:00

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● <B>Akamasoa serait parti d?une rencontre entre un missionnaire lazariste et un enfant mourant sur une décharge d?ordures?</B>

Pas un enfant, mais des enfants. Des milliers d?enfants mourraient. Ils mouraient de maladie, de faim et de manque d?humanité. Quand je suis venu ici à Andralanitra pour la première fois, j?ai ressenti comme une révolte en moi. Je me suis dit que de nos jours, il est inacceptable qu?on bafoue à tel point les droits de l?enfant. C?était choquant, révoltant. J?ai été envoyé ici par ma communauté pour m?occuper d?un séminaire de notre congrégation de Saint Vincent de Paul. Mais en voyant cette situation dans laquelle se trouvaient des milliers d?enfants, je me suis dit qu?il fallait faire quelque chose.

● <B>Qu?est-ce qui vous a le plus choqué, la condition de ces enfants ou l?indifférence des adultes et des autorités ? </B>

D?abord les enfants. Personne dans le monde ne peut rester indifférent en constatant qu?un enfant doit survivre dans une décharge avec les déchets des autres. On ne peut accepter cela. Sans moyen, sans être connu, on a commencé cette aventure pour humaniser ce lieu.

● <B> Vous aviez un plan ? </B>

Quand vous débutez, les choses ne sont pas claires. Mais, quand on vit au milieu des gens qu?on soutient, les idées surgissent. Un projet comme celui d?Akamasoa ne peut naître dans un hôtel autour d?un café. Il doit naître au milieu des pauvres. Ce n?est ni dans la sociologie, ni dans l?argent ni dans la formulation théorique des projets que vous trouverez les forces pour continuer. On ne peut persévérer dans l?action au service des pauvres, si on n?a pas un minimum de relation à Dieu.

● <B> Ce contact avec la pauvreté a été le déclic pour votre action?</B>

Je suis ici depuis quinze ans. Dans la brousse, j?ai vu beaucoup de pauvreté, mais pas de misère. Les gens étaient pauvres, mais ils avaient une dignité. Ils avaient le sens de l?autre. Ils s?entraidaient même s?ils étaient démunis. Quand je suis arrivé à Tana, j?ai rencontré l?indifférence à la misère. Dans cet endroit, il y avait quatre villages et les habitants se haïssaient. Je leur ai parlé, je leur ai dit qu?ils sont frères. Comme je suis prêtre, ils ont commencé à réfléchir à mes propos.

● <B> Le service des exclus est le meilleur moyen de s?approcher de Dieu, dites vous dans un livre. Cette profession de foi est-elle un reproche à l?Église ? </B>

C?est quand vous travailler avec les pauvres que vous êtes plus près de Dieu. Je ne vais pas faire des reproches à l?Église. Mais je dis à l?Église à laquelle j?appartiens, au sein de laquelle j?ai grandi et surtout à ma communauté de Saint Vincent de Paul, que nous sommes nés pour servir les pauvres. Jésus vivait au milieu des pauvres. C?est à partir de là qu?il a agi.

● <B> Croire en Dieu, c?est aussi croire en l?homme... </B>

C?est surtout croire en l?homme, croire dans ses capacités de se relever. Je fais rien d?extraordinaire. Je fais confiance aux pauvres. Je crois qu?ils peuvent se relever. Un pays qui oublie ses pauvres n?a pas d?avenir. Les riches vivent derrière des grilles. L?insécurité est la résultante de l?indifférence.

● <B> Vous a-t-on déjà demandé de partager votre expérience avec d?autres pays ? </B>

Mais on n?exporte pas le sacrifice. On n?exporte pas le renoncement de soi. On n?exporte pas le travail sept jours sur sept auprès des pauvres, surtout pas en Europe.

● <B> Vous avez déclaré dans une interview, ?je veux être un martyr?. Consacrer sa vie aux autres serait un moyen de se réaliser ? </B>

Quand j?avais dix-sept ans, c?est l?idéalisme qui me poussait à aller vers les autres. En Argentine, je voyais que mes compatriotes vivant dans les bidonvilles étaient oubliés par l?autre moitié de la population aisée et riche. En quittant mon pays, les pauvres représentaient 3 % de la population, aujourd?hui ils sont 45 %.

● <B> Et quelle est l?évolution de la situation à Madagascar ? </B>

En arrivant, il y avait 35 % de pauvres et aujourd?hui ils sont 80 %.

● <B> N?avez-vous pas le sentiment de vivre le mythe de Sisyphe ? </B>

Moi, je fais mon travail. Je suis un envoyé. Ce n?est même pas mon travail. C?est celui de Dieu. Je ne suis que son héraut. Si je vois la réussite, c?est bien. Si je n?en vois pas, je continue mon travail.

● <B> Vous vivez votre mission comme une option préférentielle pour les pauvres?</B>

Je vis ma mission contre tout espoir. Oui, c?est l?option préférentielle pour les pauvres. Donc, je n?ai rien innové. Je ne fais que ce qu?ont vécu les apôtres. L?église comme une institution vit au milieu des riches, au milieu des pouvoirs, mais à tout moment elle se ferait récupérer, si on ne fait pas attention.

● <B> N?avez-vous pas peur d?être victime de récupération ? </B>

À Akamasoa, on ne se fait pas récupérer. On ne peut qu?essayer. Même les gens de bonne volonté, les bienfaiteurs, même les bailleurs des fonds, tous veulent vous récupérer. Nous préférons renoncer à une amitié, à une aide très importante, si le donateur veut nous mettre en état de dépendance. Ici, nous avons toujours dit que les décisions nous concernant sont prises à Madagascar et nulle part ailleurs.

● <B> La pauvreté mène à la misère, c?est un cycle infernal... </B>

La pauvreté mène à la misère qui conduit à la déchéance et à l?inhumanité. Quand l?homme atteint cet état, il devient insensible à tout. On ne réveille pas quelqu?un qui a perdu tout repère humain, avec seulement de bonnes paroles, un kilo de riz ou un vêtement. Il faut être avec lui, tous les jours pendant des mois, des années. Cela me met en colère quand j?entends des gens dire qu?ils vont aider les pauvres rien qu?en faisant des dons. Ce n?est pas cela aider les pauvres.

● <B> C?est quoi aider le pauvre ? </B>

C?est être avec lui et l?aider à se mettre debout. Se mettre à côté de lui dans les mêmes conditions et l?encourager.

● <B> C?est pourquoi vous élevez la voix?</B>

J?élève la voix pour défendre la vie des enfants, le droit d?un enfant de manger à sa faim, d?aller à l?école, d?être soigné, d?avoir une maison et d?avoir un avenir.

<B>© L?express de Madagascar</B> <B> Propos recueillis par Jérôme BOULLE</B>

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