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Au c?ur de la chair chagossienne
Les Éditions de l?Olivier donne la parole à Shenaz Patel et publie une nouvelle ?uvre de cette femme des lettres talentueuse. Ce n?est certes pas un rameau d?olivier qu?elle tend à ses lecteurs. Il s?agit plutôt d?un brûlot, tendu menaçant vers une poudrière nommée Diego, une poudrière nommée Nordvaer, une poudrière nommée trahison, une trahison qui crie vengeance, un cri qui refuse de s?arrêter.
Shenaz Patel se met à l?école de Carlo de Souza et excelle autant que lui à extirper une âme d?un fait divers, d?une tranche de vie, d?un phénomène, folklorique pour certains, sinon pour une majorité de compatriotes, pour la masse, mais une blessure ouverte et qui ne se cicatrisera jamais pour une infime minorité de personnes, ne cessant de ressentir dans leur chair la violence sourde d?un coup qui ne pardonne, d?une velléité meurtrière sachant qu?elle a l?éternité devant elle et que rien ne presse parce qu?un homme, une femme, un enfant, ne fera jamais le poids pour contrecarrer les magouilles des puissants, ayant droit de vie et de mort sur l?âme et l?esprit de leurs semblables. Carlo de Souza a jeté son dévolu sur la Maison qui marche vers le large ou encore sur Les jours Kaya, Shenaz Patel promène son regard et sa vive sensibilité spirituelle sur le déracinement de nos « frères et s?urs » chagossiens. Mais avons-nous seulement le droit d?appeler frères et s?urs, ces êtres humains que nos parents n?ont pas su défendre quand ils ont été déracinés par une magouille politique impardonnable, impliquant pareillement dans une même honte sans fin Anglais, Américains, Mauriciens de la majorité politique et numérique, Mauriciens de la minorité économique, religieuse et ethnique.
Shenaz Patel procède par tableaux successifs pouvant donner l?impression de ne pas avoir de points communs entre eux. Mais ne nous fions pas à cet effet de distanciation dans le temps et l?espace.
Son récit demeure à tout instant la sourde respiration, le halètement oppressé, d?une commune blessure, d?une souffrance collective qui transcende l?âme de tout un chacun pour aboutir au calvaire, au martyre d?un peuple.
La vilenie des Mauriciens
Ces vivants témoins des excès auxquels peuvent aboutir la méchanceté humaine, la roublardise de certains décideurs tout-puissants, une lâcheté incommensurable descendant en cascade d?un échelon à un autre pour finalement enfermer dans un même filet tous les responsables à différents niveaux, ces témoins vivant ne cesseront jamais d?interpeller la vilenie des Mauriciens et des dirigeants politiques qu?ils élisent aux plus hautes fonctions. Ces témoins ne cessent de hurler à la face du ciel et du soleil que non seulement les Mauriciens ont accepté de vendre leurs s?urs et frères chagossiens au bon plaisir des Anglais et des Américains, mais encore ils n?ont pas fait le geste qu?il fallait pour adoucir un tant soit peu leur exil forcé à Maurice, loin de leurs îles paradisiaques, au sud de l?équateur.
Ils étaient des princes et des princesses au royaume des cocotiers, des poissons qu?on attrape à la main, des tortues qu?on renverse sur le dos pour mieux les dépouiller de leurs ?ufs.
On les a jetés comme de vulgaires colis à fond de cale à bord du Nordvaer et du Nordvaer dans les longères de Roche-Bois ou de la Pointe-aux-Sables. En guise de remerciements et de gratitude, on leur a jeté quelques piécettes. Des roupies qu?ils voyaient pour la première fois et dont ils ont cruellement appris par la suite à apprendre la réalité indispensable.
« Tu as eu tes sous. Débrouille toi comme tu peux, désormais ! » Mais comment se débrouiller quand on est dépouillé de sa maison, de son île, de son environnement, de son avenir, de son espoir, de sa raison de vivre, bref de son âme.
La romancière Shenaz Patel n?oublie jamais qu?elle est aussi journaliste et, à ce titre, la porte-parole privilégiée des plus cruelles misères infligées à la race humaine, à l?humanité souffrante.
Elle n?oublie pas qu?avant d?être porte-parole, elle doit se mettre à l?écoute de toute souffrance et avoir l?humilité voulue pour écraser son égo, ses arguments d?intellectuelle pensant pouvoir argumenter sur n?importe quel sujet, pensant avoir raison en esprit sur ceux et celles qui souffrent dans leur chair. Son effacement devant la souffrance nous fait d?instinct comprendre qu?il peut y avoir une solution agaléenne à un déracinement d?îlois.
Shenaz Patel devient presque ethnologue quand elle se fait raconter les us et coutumes des îles à huile, des ziles là-haut. Il est peut-être dommage qu?elle ne prenne pas la peine de compléter son procès-verbal de la souffrance chagossienne par un glossaire précisant la nature de certains termes îlois comme kotomidor, sécherie, calorifère, coprah, manoeuvrage, sérage, baka, etc. La romancière, qu?elle est, sait marier harmonieusement des traits aussi disparates que la fierté d?une indépendance non pas conquise mais imposée par le maître colonialiste et la canonnade du 12 mars, martelant les coups de marteau enfonçant le clou du déracinement dans une chair chagossienne. Elle confronte douloureusement mais avec la retenue qu?il faut le petit Mauricien ayant enfin décroché un job de vigile portuaire et le désespoir de cette Iloise revenant sans cesse surveiller l?arrivée du navire messianique pouvant la ramener dans sa Terre Promise, dans son Paradis perdu.
D?un accouchement à une nausea
Elle sait se montrer impitoyable quand, avec ses yeux, que rien ne saurait fermer, elle épingle la lâcheté des hommes, la lâcheté des Européens et assimilés, n?osant pas annoncer à la Chagossienne qu?il n?y a plus de bateau pour son île natale, la lâcheté des hommes prétendument administrateurs ou infirmiers, mais à coup sûr menteurs et assez vils pour enrober un exil définitif à Maurice dans le papier d?emballage d?une croisière, d?un voyage d?agrément. De lâcheté en lâcheté, d?un accouchement à bord du Nordvaer à une nausée à bord d?un navire de pêche, on ne finit pas, dans le Silence des Chagos, de descendre toujours plus bas dans le désespoir pouvant étreindre une vie humaine.
Il faut une dose de courage pour aller jusqu?au bout du récit de Shenaz Patel.
À moins d?être aussi veule que cette faune mauricienne qui, nouveau Ponce Pilate, se lave les mains de toute cette souffrance, en se disant qu?elle est le fait de Pierre, de Paul et de Jacques, bref de tout le monde mais pas de moi. La vérité exige que nous lisions chaque page du Silence des Chagos en se répétant sans cesse : « Je suis ce commis ricanant ki banne ziles ine fermé. Je suis cet infirmier menteur prétendant que cette diarrhée est une dangereuse crise d?appendicite aiguë. Je suis cet administrateur assez lâche pour espérer atteindre la fin de mon contrat sans avoir à dire la vérité à ces hommes, à ces femmes, à ces enfants, ayant sué sang et eau pour des hommes ayant des roupies à la place des yeux, pour des hommes au c?ur de marchand de tapis ».
Le Silence des Chagos ne rendra pas les Ziles là haut à leurs propriétaires îlois. Mais nous ne pouvons plus ignorer que nous Mauriciens avons permis aux Anglais de leur voler leurs îles et aux Américains de receler leur bien le plus précieux, ce bout de terre insulaire où leurs parents ont enterré leur nombril.
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