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La tournée du “fou chantant” dans l’île Maurice d’il y a 50 ans

31 janvier 2005, 00:00

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En janvier 1955, il y a un demi-siècle, la presse de l’époque était en mesure d’annoncer un événement peut-être sans précédent : la venue d’un chanteur occidental aussi populaire que Charles Trenet. Seule, peut-être, la tournée, dans les années 1960, d’un chanteur, aussi emblématique que Jacques Brel, a pu susciter un enthousiasme aussi consensuel. On peut et on doit comparer l’engouement suscité et provoqué par Charles Trenet et Jacques Brel aux séjours à Maurice des chanteurs et acteurs les plus mythiques de Bollywood.

La presse de l’époque se déchaîne. Le “Fou chantant” (surnom donné à Charles Trenet) prend la route du Stella Clavisque (référence à la devise mauricienne si peu connue et si peu mobilisatrice alors qu’elle nous invite à l’excellence et à être un phare pour cette partie du monde). “Un bel oiseau (l’avion d’Air France) nous amène une des vedettes mondiales de la chanson !” Elle (la presse) cite Françoise Giroud : “Il faudrait pour le décrire, tremper une plume de rossignol dans de l’encre bleu ciel, tant il ressemble à ses chansons”.

Charles Trenet passe une semaine à Maurice du lundi 10 au samedi 15 janvier 1955. Il y donne quatre récitals. Beaucoup et peu à la fois. Les Mauriciens sauront se contenter de ce qu’ils ont. À l’époque, soit on à la chance d’assister à une représentation, soit on rate le tout et on doit supporter les appréciations répétitives des plus chanceux. Il n’y a ni télévision, ni enregistrement audiovisuel, pouvant recréer les charmes d’une telle tournée pour ceux n’ayant pu disposer de l’indispensable billet d’entrée. L’on fait aussi remarquer qu’écouter Trenet à la radio, ou encore sur disque de gramophone à manivelle n’est rien comparé au plaisir de le voir sur scène mimant ses chansons, distillant sa gaieté, multipliant les clins d’œil et les pirouettes.

Roger Merven devient lyrique : “En deux chansons, ce prestidigitateur est capable de nous faire faire le tour de ses rêves enfantins, des mondes merveilleux qu’il habite depuis toujours et où vivent des filles et des garçons rieurs, des étoiles et des papillons, des fantômes et des fées, des fleurs et des vagabonds…” A croire que le regretté Rog a pu pressentir, dès 1955, la création à venir du chef-d’œuvre que sera “C’est un jardin extraordinaire…” Il ajoute : “Il nous conte tout cela au cours d’une comédie aux cent actes divers, avec cet immense talent où se disputent la sensibilité et la plus charmante des loufoqueries, la philosophie d’un gamin de plus de 40 ans et l’ébouriffante insouciance d’un vieillard de 12 ans”.

Il n’y a pas que les chansons ni la joie qu’elles distillent. Il y a aussi la manière de les présenter, les mots charmants offerts gentiment, en faisant rouler ses gros yeux pleins de rire. Il est amusant comme tout car il s’amuse de tout en commençant par lui-même. Chez Trenet les blagues les plus drôles sont toujours émouvantes car toujours prises au sérieux.

“Loufoqueries aimables”

Le succès a fondu tout d’un coup sur ce chanteur impénitent avec Y a de la joie qu’interprète génialement Maurice le Chevalier, Edith Piaf, Tino Rossi et… Charles Trenet. Il a créé depuis (et avant 1955) 300 autres chansons toutes aussi belles et aussi étincelantes mais qui pâtissent quelque peu du succès de La mer qu’on voit danser le long des golfes clairs… de longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues…, de mes jeunes années courent dans la montagne…, de douce France, cher pays de notre enfance…

Il dit ne pas connaître grand-chose de la musique et de se contenter que la musique le connaît très bien. Le thème de ses chansons ? Il ouvre sa fenêtre de grenier et chante ce qu’il voit autour de lui. Il chante la marquise voulant danser, les roseaux mouillés, le boulanger battant la pâte à pleins bras, le métro qui sort de son tunnel à Javel, la tour Eiffel part en balade comme une folle, les amours mortes d’une chanson d’automne, les serments au fond des bois, un bonheur fané, des baisers volés, un rêve mouvant, le cher visage de notre passé.

Yves Ravat déclare que Maurice n’a d’yeux que pour Trenet et pour ses “loufoqueries aimables”. Il salue son impatience enfantine, sa poésie débordante, ses yeux “aux reflets changeants qui boivent la vie”.

Charles Trenet est accueilli à sa descente d’avion par le consul de France, Fernand Saugon, et par Amédée Poupard. Après Maurice, il doit se rendre à la Réunion, à Nairobi, au Congo-Brazza (comme on disait à l’époque pour distinguer ce pays du futur Zaïre de Joseph Désiré Sese Seko Mobutu) et puis au Caire pour que 40 siècles puissent enfin le contempler.

La presse de l’époque rappelle les temps forts de sa carrière déjà phénoménale à une époque où la presse-people n’existe pas avec la virulence et le sensationnalisme actuels. Certains étudiants mauriciens de l’avant-guerre se souviennent du triomphe de ses concerts dans l’austère Angleterre. Avec trois chansons, il parvient à dérider ces glaçons que sont certaines Anglaises de la High Society. Trois chansons et la glace est rompue. Ils se souviennent de ses débuts à l’ABC à Paris et de Françoise Giroud qui prédit le plus grand succès à “ce grand et joyeux garçon surgissant comme un épi neuf”. Elle parle d’un président chilien (heureusement pas le sinistre Pinochet) jouant La mer sur son xylophone.

Trenet est fils d’un notaire de Narbonne, pas loin de la Nationale 7 qu’il faut prendre pour aller à la Sète. Il chante d’abord pour s’amuser. Il est aussi poète et barbouilleur. Il publie ses premiers vers au Coq catalan. Il conserve ses poèmes dans un gros cahier intitulé “Recueil des idées folles”. Il vivote jusqu’au jour où il compose Y a de la joie et l’offre à Maurice le Chevalier. On connaît la suite.

Il vaut un orchestre

Le 11 janvier 1955, le théâtre municipal de Rose-Hill, plein à craquer, refuse du monde et du beau monde. On impose aux “trenetistes” enragés le pensum d’un documentaire “la vallée des castors”. D’autres spectateurs dans d’autres salles auront droit à un autre documentaire de la même veine mais au titre sans doute plus approprié… “l’île aux phoques”. On raconte, dans les salles de billard, autrement dit loin des chastes oreilles, qu’un jeune messenger portlouisien comprendra le message… Méchantes langues va !...

Et puis le miracle du lever de rideau ensorcelle un public déjà acquis à sa cause. Défilent Coin de ma rue, J’ai ta main, le gendarme et l’âne, les coupeurs de bois, la java du diable, Mamzelle Clio, C’est un serpent python, c’est un python serpent, l’Ame des poètes. La foule trépigne et réclame La mer. Elle obtient de surcroît Y a de la joie et Douce France.

Bref, une soirée parfaite, œuvre d’un artiste complet, d’un chanteur convaincu et convaincant, d’un mime génial, d’un charmant poète, d’un musicien lumineux. L’accompagnateur vaut à lui tout seul un orchestre.

Le deuxième récital a lieu en soirée le mercredi 12, au Pathé-Palace à Curepipe. Suit un troisième en soirée au Luna Park, à Port-Louis et une quatrième au Pathé-Palace, le vendredi 14 heures à 16 h 30. Partout, le même succès, le même enthousiasme, un public qui continue, aujourd’hui encore à fredonner ses chansons pleines de rêves et de bonheur.

Il ne faut pas s’étonner outre mesure du report d’autres représentations publiques prévues en cette semaine de 10 au 15 janvier 1955, tel celui d’une troupe d’acrobates chinois. On vous l’a dit : l’île Maurice n’a d’yeux que pour ce fou chantant de Charles Trenet.

“En deux chansons, ce prestidigitateur est capable de nous faire faire le tour de ses rêves enfantins, des mondes merveilleux qu’il habite depuis toujours et où vivent des filles et des garçons rieurs, (...)”

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