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La fausse PÉNURIE
«Donnez-nous votre argent et on vous trouvera de la drogue. » C?est la cinglante réplique lancée par un habitant des Résidences Kennedy au commissaire de police. C?était en début de semaine aux Casernes centrales.
Derrière le stade Candos, à Quatre-Bornes, dans de sombres ruelles de Cité Kennedy ? rebaptisée Résidences Kennedy dans une tentative de se défaire d?une image toxicomaniaque ? les marchands de la drogue continuent d?agir malgré le tumultueux ras-le-bol exprimé lors du week-end dernier, les fréquentes patrouilles policières, et la vigilance organisée des habitants.
Ces trafiquants sont cinq. Tous « enfants de la cité » que les habitants connaissent. Ils emploient de jeunes chômeurs, qu?ils placent à chaque carrefour, immobiles malgré le soleil de plomb, à surveiller tout ce qui bouge.
À Résidences Kennedy, quoiqu?en dise la police, il n?y a pas de pénurie. Il suffit de demander à n?importe quel habitant pour constater le décalage entre la version des autorités et la réalité sur le terrain. D?ailleurs, la police, elle-même, préfère désormais éviter ce terme?
<B>Un combat inlassableau péril de leur vie</B>
« Pénurie ? Ce mot n?existe pas à Résidences Kennedy. Tous les drogués de Maurice le savent. Quand ils n?en trouvent pas chez eux, ils se ruent tous ici. Mais cette fois-ci, on ne va pas se laisser faire, on va leur barrer la route? », assène Teddy None, un de ceux qui militent pour que ce quartier quatrebornais soit lavé de ses tares. Un combat inlassable qu?il mène avec des jeunes, des vieux, des femmes, au péril de leur vie, malgré les menaces des trafiquants. À côté de lui, tout aussi déterminé, Christophe Troylukho qui mobilise ses amis au centre de jeunesse des Résidences Kennedy, pour se serrer les coudes, pour se donner du courage dans leur combat contre ceux qui répandent la mort et la violence dans leur quartier. « Nous voulons que tout le monde sache qu?il y a des gens de bonne volonté aux Résidences Kennedy », confie-t-il.
Les scènes de violence à Batterie-Cassée, à Karo-Kalyptis et à Cité-La- Cure, où habitants et drogués en sont venus aux mains et ont même utilisé des sabres, sont liées au débordement des Résidences Kennedy. Le détonateur commun est la drogue, plus précisément l?héroïne, aussi appelée Brown Sugar, poudre blanche, ou « Blanche-Neige », selon la forme qu?elle revêt et sa pureté. Mais depuis le début de l?année, dans les faubourgs de la capitale, la poudre se fait de plus en plus rare. Ce qui provoque une poussée de violence de la part de drogués, en mal de doses, ou en mal d?argent, puisque l?offre a diminué. Ainsi une dose est passée de Rs 200 à Rs 600, quand elle est disponible?
Or, à Résidences Kennedy, on en trouve à Rs 250, le « prix normal ». C?est pourquoi lors du week-end dernier, un contingent de drogués en manque, s?est rué à Quatre-Bornes, pour s?approvisionner. Résultat : le quartier a attiré des files de toxicomanes. « Il y en avait des centaines et des centaines, qui défilaient à toute heure de la journée. C?était effrayant. C?est pourquoi on est tous sortis dans les rues et on a manifesté contre ces envahisseurs en quête de drogue. Dans la manif, c?est vrai qu?il y a eu des débordements : plusieurs habitants s?en sont pris aux taxis qui venaient de Plaine-Verte, Roche-Bois, Curepipe, Rivière-Noire? On les a obligés à rebrousser chemin », explique un autre travailleur social, lui-même un ancien drogué, dont la mission aujourd?hui est de « protéger mes enfants ». Mais peut-on ainsi prendre la loi entre ses mains ?
Dans la capitale, la situation n?est plus explosive, grâce à une présence policière multipliée, à la suite des consignes données par le Premier ministre au commissaire de police. « Lors d?une réunion, M. Gopalsing a, plus d?une fois, réitéré le fait qu?on ne peut pas se permettre un autre débordement alors que la conférence sur les SIDS bat son plein. Il y a un crackdown dissuasif », confie un haut gradé des Casernes centrales.
Crackdown, ce mot est aussi utilisé par le ministre de la Sécurité sociale, Sam Lauthan : « C?est grâce à ce crackdown de la police qu?il y a eu pénurie sur le marché. Maintenant, il nous faut voir comment accueillir les victimes de ce fléau qui sont de plus en plus nombreuses. »
<B>Stratégie de marketing pour faire grimper les prix</B>
Mais ce constat de Sam Lauthan n?est pas partagé par Ally Lazer, connu pour son combat contre la drogue et pour la liste de trafiquants qu?il a compilée et soumise aux autorités : « Je ne crois malheureusement pas qu?il y ait pénurie d?héroïne dans le pays. Cette sécheresse artificielle a été provoquée par un gros trafiquant de Plaine-Verte dont le réseau s?étend dans tous les faubourgs de la capitale. » Selon Lazer, c?est une stratégie de marketing, visant à faire grimper les prix en ce début 2005.
Visiblement, ce qui a changé, c?est qu?on trouve de moins en moins de toxicomanes, regroupés dans les rues, attendant l?arrivée de la marchandise. « Le week-end dernier, il y avait jusqu?à 800 toxicomanes au sein de la cité, à la recherche d?une dose. Aujourd?hui, il y en a moins. La police les a fait partir. Mais le commerce se fait ailleurs », déclare France Labutte, membre des forces vives de la localité.
Le père Filip Fanchette, connu pour son engagement à Karo-Kalyptis et dans les autres quartiers défavorisés de Port-Louis, rejette lui aussi la thèse de la « pénurie ». « Si elle existe, elle ne peut qu?être artificielle. En tout cas, il y avait un stock à écouler à Karo-Kalyptis, et cela a ameuté des drogués qui ont terrorisé les habitants », explique-t-il.
Le prêtre est exaspéré. Cela fait longtemps qu?il a tiré la sonnette d?alarme sur le problème grandissant de la drogue et de ses corollaires : la violence, le vol et la prostitution. « Faut-il que tout cela nous explose à la figure comme en février 1999 pour qu?on se décide enfin à agir ? Ce combat doit mobiliser toutes les énergies. Seule, la police ne peut rien. » C?est ainsi que des habitants des quartiers appellent le père et lui signalent tout mouvement suspect. Celui-ci se charge de prévenir la brigade anti-drogue. Plusieurs arrestations ont ainsi été effectuées récemment.
Cette « pénurie » a cela de positif : elle a provoqué une prise de conscience. Autorités, forces vives et travailleurs sociaux travaillent de concert. Mais ce combat sera dur. Le prix de la drogue a définitivement connu une inflation.
« Mo ti bisin Rs 1 000 par jour pour soulage moi. Azordi pé bisin rode jusqu?à Rs 2 000. Pas pé kapav, vau mié sorti dan sa l?enfer. » Propos d?une jeune toxicomane, qui a commencé vendredi un traitement au centre de réhabilitation de Rose-Hill. Combien comme elles choisiront la voie de la guérison ? Mais combien d?autres, en crise, multiplieront les activités criminelles pour trouver leur dose?
Les gens qui touchent à la drogue ne voient pas le monde tel qu?il est. Ils ne sont pas vraiment présents. Ils peuvent vous faire courir de très grands dangers. Quand ils sont sous l?effet de la drogue, ils croient qu?ils « se sentent mieux », qu?ils « agissent mieux » ou encore que « c?est le seul moment où ils sont heureux ». Ce n?est qu?une illusion. Tôt ou tard, la drogue les détruira physiquement.
<B>Les folles moissons de la police</B>
Les habitants de Résidences Kennedy reprochent à la police de laisser faire. Pourtant, rien que pour les sept premiers jours de janvier, l?Anti-Drug and Smuggling Unit (Adsu) a arrêté trente-deux personnes. Dix-neuf d?entre elles avaient de l?héroïne en leur possession alors que quatre hommes ont été pris pour avoir dealé de la poudre blanche.
Mais le nombre d?arrestations n?a cessé de s?allonger tant chez les dealers que chez les consommateurs. Samedi, 8, 76 doses d?héroïne ont été saisies à Cité-La-Cure. Le lundi suivant, 88 doses d?héroïne ont été découvertes chez les Momus à Karo Kalyptis. Cette semaine, ils étaient une demi-douzaine à avoir été arrêtés pour des délits de drogue et une trentaine de plants de gandia ont été détruits à Mare-Longue et à Nouvelle-Découverte.
Depuis que les échauffourées à Cité-La-Cure, Karo-Kalyptis et Résidences Kennedy ont été répercutés dans la presse, les coups de fils ne cessent d?augmenter à l?Adsu pour dénoncer les dealers. Ils viennent surtout des régions classées comme points chauds de la drogue : Trèfles, Stanley, Cité-Barkly, Camp-Levieux, Cité-Beau-Séjour, Pointe-aux-Sables, Pailles-Plaisance, Petite-Rivière et Bel- Air-Rivière- Sèche.
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