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Comment le tsunami a changé leur vie

10 janvier 2005, 00:00

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Comment les rescapés vivent-ils avec le souvenir du tsunami, celui d?un être perdu, le souvenir de la peur qui les avait saisis ? Récits sur trois continents.

?Retourner en Thaïlande en signe de remerciement?, Tanya Bensimon 30 ans, Australie

Tanya Bensimon sait qu?elle a eu de la chance. De retour à Melbourne depuis le 1er janvier, cette Australienne de 30 ans passe ses journées collée au bras de son futur mari, Leonard Hamerseld. Ensemble, ils parlent sans cesse du drame. Le 24 décembre, les deux amoureux sont sur l?île de Phi Phi, en Thaïlande. Leonard lui demande sa main.

Deux jours plus tard, à 10 h 30, une première vague géante s?abat sur leur hôtel, le Phi Phi Princess. Les murs en béton de la piscine où ils se baignent les empêchent d?être emportés par les flots. Avant l?arrivée des trois vagues suivantes, ils ont le temps de se réfugier sur le toit d?un bâtiment. Cinq longues heures s?écoulent avant l?arrivée du premier hélicoptère de secours.

?J?ai vu un homme se faire décapiter devant mes yeux, explique Tanya. Sur la plage, il y avait un bras et une jambe posés sur le sable.? La jeune femme porte secours à un père de famille originaire de la banlieue parisienne qui a perdu son épouse et son fils Alexandre dans la catastrophe. ?On se sent tellement impuissant dans de tels moments !?

Tanya estime que cette catastrophe a changé sa vie à tout jamais. ?Nous voulions un grand mariage. Mais nous avons depuis décidé d?organiser une fête entre intimes et nous souhaitons avoir très vite des enfants. Nous voulons donner la vie après avoir vu tant de gens perdre la leur.? Le jeune couple est également bien décidé à retourner prochainement en Thaïlande. ?La population locale a été extraordinaire durant ce drame. Les gens nous ont aidés et nourris. La pire des choses que l?on pourrait faire aujourd?hui aux Thaïs est de ne plus visiter leur pays, qui dépend tellement du tourisme. Durant l?année qui vient, tous les gens qui en ont les moyens devraient aller en Thaïlande en signe de remerciement.?

Frédéric THERIN

?La mer est notre dieu, on ne peut pas lui en vouloir?, Coumaraswamy Chetty 37 ans, Inde

Sur le sable noir des plages de Karaikal Medu, à 150 kilomètres au sud de Pondichéry, une multitude de coquillages jonchent le sol au milieu des détritus. Coumaraswamy Chetty, pêcheur indien de 37 ans, arpente les rues de ce village qui compte 3 000 familles. Il en est l?un des panchayat, c?est-à-dire l?un des cinq chefs de la communauté, un homme respecté.

Sa petite maison se trouvait à une trentaine de mètres du bord de l?eau. ?J?ai juste eu le temps de courir vers l?arrière du village avec mes deux enfants?, dit-il, en montrant le fond d?une ruelle où s?active un groupe de femmes chargées de brûler les matériaux emportés par le raz de marée. De la maison du panchayat, il ne reste plus qu?un tas de briques désarticulées. Il reconstruira en lisière, dans les terres. Cinquante personnes sont mortes au village, 30 sont portées disparues.

Avec quelques hommes, Coumaraswamy Chetty supervise les travaux de réhabilitation. Pas question d?abandonner la pêche, même si certains se disent réticents à l?idée de retourner sur l?eau. ?La mer est notre dieu, dit-il, on ne peut pas lui en vouloir.? Même si les pêcheurs, qui connaissaient déjà les cyclones et la mousson, n?avaient jamais vu pareille calamité.

Les pieds dans l?eau, deux hommes récupèrent un filet. ?Nous ne savons pas quand nous pourrons à nouveau pêcher?, s?inquiète Coumaraswamy Chetty. Vu les dégâts causés aux bateaux, la pêche, la récolte de coquillages, ne reprendront pas, ici, avant deux ou trois mois. Certains pensent aussi que le poisson, évoluant parmi les cadavres humains, serait impropre à la consommation.

?Nous attendons de voir ce que le gouvernement nous proposera comme aide financière?, dit Coumaraswamy Chetty, en pleine discussion avec d?autres personnes. ?Et puis, il n?y a pas que la pêche. On ne peut plus faire classe. Tous les livres de l?école ont été détruits. Comment nos enfants vont-ils étudier??

Jean-Michel DUMAY

?Comme un sentiment de culpabilité d?avoir survécu? Patrick Brundin 43 ans, Suède

Patrik Brundin, un neurologue de 43 ans, et sa compagne, Lena Larsson, médecin elle aussi, étaient partis en Thaïlande pour se marier. Une idée un peu extravagante, venue lors d?un précédent voyage dans ce pays où ils aiment se rendre, au milieu de l?hiver scandinave. Si ce nouveau périple a ?changé leur vie?, explique Patrik, ce n?est pas dans le sens qu?ils attendaient.

La cérémonie de mariage a bien eu lieu. Le 17 décembre, sur une petite île au large de la cité balnéaire de Khao Lak, en compagnie de la mère de Patrik et de quatre proches de Lena, un fonctionnaire thaïlandais leur délivre un document officiel estampillé par l?ambassade de Suède à Bangkok. ?Cette feuille de papier n?existe plus.? Emportée, comme le reste, par la vague géante qui, neuf jours plus tard, s?abat sur le littoral. Ce matin-là, Patrik perd sa jeune épouse. Du moins l?a-t-il cru ?pendant vingt-cinq heures?. Au moment de fuir la plage de Khao Lak, ensevelie par l?eau furieuse, ils prennent des trajectoires différentes. Indemnes l?un et l?autre, ils errent parmi les cadavres et les blessés. ?J?étais sûr à 90 % que Lena avait été emportée?, raconte Patrick, qui parvient à joindre la s?ur de sa femme, en Suède. ?Patrik, lui annonce-t-elle, Lena est vivante ! Elle est avec nous sur une autre ligne de téléphone.? Les époux peuvent alors se parler par combinés interposés.

De retour à Lund, dans le sud de la Suède, Patrik Brundin ne voit plus les choses comme avant. ?Je remercie tant la vie de nous avoir épargnés, nous et nos proches, mais je ressens une énorme tristesse et comme un sentiment de culpabilité d?avoir survécu à ce malheur collectif. Nous n?avons pas encore pu nous remettre psychiquement.? Ce drame, qui s?est pourtant déroulé à quelque 10 000 km de là, a surtout totalement changé sa perception de la société suédoise. ?Je suis tellement déçu parce qu?on appelait fièrement la société des nouvelles technologies. Notre gouvernement n?a même pas été capable de créer un site Internet pour aider le public à trouver des informations sur les Suédois présents en Asie !?

Dès le 28 décembre, Patrick et Lena, dans un message électronique envoyé aux médias du Royaume, dénonçaient aussi la lenteur des secours suédois. ?Il n?aurait pas été si difficile, explique Patrick, d?envoyer, dans les quarante-huit heures, des médecins et des infirmières équipés de téléphones portables. Au lieu de cela, les autorités ont traîné. Dire que, le soir de la catastrophe, la ministre des affaires étrangères, Laila Freivalds, assistait tranquillement à une pièce de théâtre à Stockholm...?

Antoine JACOB

?Sauvé par le surf?, Marco Tartaglia 45 ans, Italie

Marco Tartaglia, un Romain de 45 ans, doit à sa passion de la glisse d?être toujours en vie et d?avoir retrouvé son appartement au Lido d?Ostie où, durant la saison estivale, il exerce le métier de... sauveteur.

Le 26 décembre, vers 8 h 30, à Ikkadua, au Sri Lanka, Marco est déjà dans l?eau avec un ami australien pour ?faire quelques vagues avant le petit déjeuner?. Sa fiancée, Stefania, enceinte de six mois, barbote non loin sur une planche de body-surf.

?J?attendais une vague, quand je me suis soudain senti monter d?une dizaine de mètres?, raconte-t-il. Son copain le regarde : ?Qu?est-ce qui se passe ?? Puis ils voient l?eau envahir la plage, emporter sièges et parasols, ?en l?espace de dix secondes?, avant de refluer violemment.?Il y a vingt-cinq ans que je pratique le surf, rappelle Marco. J?ai su que c?était un tsunami et qu?il y aurait une deuxième vague plus forte.?

Le reflux de la première vague est si violent que sa compagne manque d?être engloutie : ?J?ai réussi à l?agripper et à l?installer sur ma planche.? En équilibre instable, il doit aussi calmer un jeune Cingalais qui s?accroche à leur esquif. Le courant les entraîne à plus de 1 kilomètre au large. Pendant près d?une heure, les deux surfeurs, la jeune femme et l?adolescent attendent que la mer se calme. Profitant d?une vague, ils se laissent glisser vers le rivage, où ils découvrent l?horreur. ?Stefania et moi, nous avons encore couru jusqu?à un temple dans la forêt où des gens nous ont accueillis de façon incroyable ; ils étaient pauvres mais ils nous ont donné l?hospitalité. Ne les oublions pas, il faut les aider.?

Jean-Jacques BOZONNET © Le Monde News Service

BILAN DES VICTIMES

On déplore plus de 156 000 morts

■ Le dernier bilan officiel du séisme de magnitude 9 et des vagues géantes qui ont frappé l?Asie du Sud s?élevait samedi à 156 060 morts selon les autorités gouvernementales et sanitaires. On dénombre 7 500 étrangers, essentiellement des Européens, morts ou portés disparus à la suite de la catastrophe.

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