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Le Noël en noir de Mirella
Une brise légère fait virevolter un bout de tissu sombre pâli par le temps, et qui sert de rideau. À l?entrée d?une bicoque en tôle rose, l?obscurité règne en maître. Ici, l?électricité n?existe pas. Un compteur non utilisé, des câbles qui pendent le long des murs : derniers fantômes d?une connexion qui ne s?est jamais faite, faute d?argent.
À l?intérieur, le spectacle n?est guère engageant : un lit rouillé, une armoire aux battants chancelants et une poutre métamorphosée en oratoire trônent dans la pièce. Des dizaines de gravures, et un calendrier à l?effigie du Christ, rafistolé par des bouts de scotch, tentent d?apporter une note de gaieté aux parois de tôle. Sur le sol, un bazar indescriptible de vieilles reliques : boîtes, bouchons, un matelas gris, des sacs en plastique empilés. Sur la table recouverte d?une nappe crème, deux bouteilles d?eau, une boîte de lait rouillée transformée en bougeoir et une lampe en terre se regardent en chiens de faïence.
Et au milieu, le seul luxe de la maison : un poste de radio noir ! Véritable trésor ! Cette babiole a une valeur inestimable dans leur c?ur. Elle distille cette musique qui noie la nostalgie, l?impuissance et le désespoir. D?un geste furtif, un garçonnet manie les boutons pour changer de station. Boucles noires, petits yeux rêveurs, vêtu d?un t-shirt à l?effigie de « Pikachu » (personnage du dessin animé Pokémon) bleu usagé et d?un short gris, Wilson, 8 ans, se dandine au son d?un séga, pieds nus, sous le regard de Mirella, sa mère de 24 ans.
Avec sa silhouette efflanquée, drapée dans une robe à carreaux marron et rouge et d?une chemisette en flanelle, Mirella a l?air d?une adolescente de 14 ans. Elle tremblote dès qu?un coup de vent fait grincer sa fenêtre en tôle, avant de baragouiner quelques mots à sa petite Lorianne, 4 ans, qui tire sur sa robe de chambre.
Toute la détresse du monde se lit dans les yeux de Mirella. Il y a deux heures, la mère et enfants ont avalé leur repas du soir? une malheureuse crêpe salée. « Pena narien pou manze ankor zordi? », marmonne Mirella. Il y a deux jours, elle n?avait rien à manger et s?était couchée, la faim au ventre, dans son grand lit froid avec ses enfants.
Soudain, une violente quinte de toux la secoue. Mirella n?arrive alors plus à articuler. Elle doit tout répéter, avec cette voix saccadée, séquelle d?un accident domestique qui l?a rendu invalide depuis un an. « Nek bondie ki kone ki pou ariv nou. Nou pas debtt are nou lavi me ziska kan ? », se lamente-t-elle.
Avec Jean et Eliette, ses parents avec qui elle vit dans la maison, Mirella se bat pour sa survie, et pour celle de ses enfants. Mais l?ombre de la misère vient encore et toujours la tarauder. Cette mauvaise compagne hante ses nuits de cauchemars. Pourtant, aux côtés de ses deux frères et d?une s?ur, Mirella a goûté, à une époque, à un semblant de bonheur.
Pour subvenir aux besoins de la famille, Jean accumulait les petits boulots. Comme la famille avait du mal à joindre les deux bouts, elle avait élu domicile dans un campement abandonné, mais après huit ans, celui-ci a été démoli. Suit l?hébergement temporaire chez un proche, puis cap sur une autre maison située dans la capitale. Les enfants ne sont pas scolarisés.
Pour passer le temps, Mirella, encore gamine, joue à la dînette et câline une poupée qui n?a jamais eu de nom. Ce sont là les seuls jouets qu?elle a reçus de toute sa vie. « Zame monn fet Noël. Mo pas kone ki ete sa », confie-t-elle, en haussant les épaules. Déjà à cette époque, la priorité était de survivre.
<B>La série noire continue</B>
Quelques années plus tard, Mirella devient mère? à 16 ans ! Elle a toujours tu le nom du père, prétextant un « Mo nepli rappel li ». Tout ce qu?on sait, c?est que le père de son enfant habitait la localité et qu?il était maçon. Mirella a vite succombé à son charme? et elle est tombée enceinte. Cette grossesse non-désirée vient alors s?ajouter à une série noire.
La cabane des parents n?est pas épargnée par les cyclones. Un soir, le toit en tôle prend la poudre d?escampette. Et voilà que le propriétaire vient ajouter son grain de sel. Il vend le terrain.
« Nous pas ti kone ki pou fer. Proprieter la pas ti dir nou narien. Nou finn bizin al rod enkor enn lot lakaz », relate Jean. Entre-temps, un fils et une fille se marient et partent vivre de leur côté.
Puis, Mirella donne naissance à Wilson. Will, le père de l?enfant, emménage avec eux, ce qui ne plait guère aux parents de la jeune femme, car Will, dont la moutarde lui monte souvent au nez, se dispute avec eux. Le pire, ce sont ces soirées où il revient ivre de la boutique du coin. Très vite, la vie de couple sombre dans la violence. Will se met à tabasser Mirella. Malgré cette situation pénible, elle poursuit sa vie conjugale. Mais Will récidive. Le corps couvert de bleus et d?ecchymoses, Mirella étouffe ses plaintes et souffre en silence.
Un soir, Will pousse le bouchon trop loin. Dans un nouvel accès de violence, il lui brise le nez. Jean et Eliette la conduisent d?urgence à l?hôpital et portent plainte contre l?irascible concubin. Ils le chassent ensuite de la maison.
Et voilà que Mirella attend une petite fille qu?elle prénommera Lorianne. Naissance, larmes, joie et peine.
Mais le malheur s?abat encore. Après avoir vu la haine céder à l?amour, un soir, Mirella voit la mort de près. « Ti 10 her di soir, mo tifi finn alim enn lalamp petrol me sa fine devir lor li. Li fine bien brile ler la. Nous fine amenn li vite lopital me so leta ti bien grav », relate Eliette. L?amertume s?empare de son c?ur. La voilà désormais une mère dans le néant, dorlotant une Mirella marquée à vie.
Pendant plus d?un mois et demi, Mirella reste à l?hôpital. Bien qu?elle récupère rapidement, certaines sé-quelles sont irréversibles. Elle devient presque muette, ne peut plus bouger ses mains et boîte. Pour s?exprimer, elle essaie de formuler des mots qui sortent difficilement.
Devenue invalide, elle vit en recluse dans une bicoque qui céderait au moindre cyclone. La location pour ces deux chambres et un coin kitchenette s?élève à Rs 1 100 ? une somme qu?elle paie avec sa pension d?invalidité de Rs 1 300. Son père Jean, qui souffre de diabète et de diverses complications de santé, éprouve du mal à travailler, ce qui rend leur survie encore plus difficile et précaire.
Pauvre, délaissée par la vie, Mirella essaie néanmoins de maintenir une petite lueur d?espoir. Pour ses enfants. Même si souvent elle s?endort tenaillée par la faim, ou que son c?ur saigne de ne pas pouvoir nourrir ses enfants ou encore d?envoyer Wilson à l?école avec une tente vide?
Une bonne âme la prend parfois en pitié et lui donne quelques abats de poulet. Des cheveux hirsutes noués par une barrette, la timide Lorianne se blottit contre une peluche verte, baptisée L?ours, alors que Wilson démonte une petite voiture bleue, cadeaux d??uvres caritatives. Ce sont d?ailleurs ces associations qui essaient de leur trouver des vêtements. Le petit garçon affirme que, devenu grand, il roulera dans une vraie voiture pour traquer les méchants. « Mo anvi vinn lapolis. Mo kontan sa iniform ble là », raconte-t-il. De sa petite voix, Lorianne dit vouloir travailler à l?usine plus tard.
<B>Mirella rêve d?un autre décor</B>
À Noël, le plus dur, c?est de devoir mentir aux enfants. « Pou nou, pena Noël, pena narien. Mo pas kone ki ete enn sapin, ki so kouler parski zame nou fin mete. Mo pa kapav donne banne zanfan kado. Kan zotte dimann moi si bolom Noël pou passe, mo bizin dir oui mem si mo konne ki zame sa pou arive », explique-t-elle.
Un jour, Wilson, féru du dessin, a illustré le Père Noël, descendu du ciel pour lui porter des cadeaux. Une voiture téléguidée pour lui et une poupée pour sa s?ur. Quand il l?a montré à sa mère, la souffrance a ruisselé de son c?ur. Elle ne peut pas leur dire la cruelle vérité : à savoir qu?ils n?ont pas droit à Noël !
Elle ne sait pas de quoi demain sera fait. Si même elle sera encore là demain pour veiller sur les enfants. Souvent, les larmes brillent dans ses yeux. Alors doucement, elle les ferme et caresse ses deux adorables petites têtes brunes qu?elle veut protéger au nom de l?amour.
Elle rêve d?un autre décor. D?une toute petite maison aux murs blancs qui lui appartiendrait, d?une télévision pour que Wilson puisse enfin voir Pikachu et les autres dessins animés qu?il n?a jamais vu de sa vie, d?un magnétoscope, et d?un sapin de Noël. Effondrée, sans espoir, dépossédée de tout sauf d?un semblant d?illusion, elle rêve de connaître un jour, pendant un court instant la magie de Noël !
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