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Le bon naturel

11 décembre 2004, 00:00

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C?est un universitaire pas comme les autres. Son domaine : l?écologie, la conservation de la biodiversité. Rien de végétatif cependant chez lui. Vincent Florens, la trentaine discrètement souriante, a toujours eu les pieds sur terre, à la ville comme sur les sentiers. Les pieds sur terre, c?est, pour lui, avoir le nez dans les feuilles. A explorer inlassablement les espaces négligés de notre vie quotidienne. C?est encore poser son regard incisif sur le petit monde grouillant autour d?une racine d?arbre. A observer les merveilles insoupçonnées là où nous ne remarquons rien. Rien que ce quelque chose que nous pensons posséder et dont nous entendons user de plein droit, qui nous appartient depuis toujours et que nous nommons, comme pour nous en excuser, Dame Nature. Quoi de plus normal, l?homme est, on le sait bien, roi de la Création. La terre, les animaux, les fleurs, et la feuille de vigne, lui doivent tout, même leur raison d?être.

Vincent sait pourtant que l?homme ne peut agir envers la nature à sa guise. «Les Etats-Unis se refusent toujours à signer le protocole de Kyoto. Pourtant, les glissements de terrains que l?on rapporte par exemple en Asie-du-Sud-Est sont une conséquence directe de la déforestation et du non-respect de l?environnement.» Ce qu?on enlève à la forêt on le paye en nature. Ainsi en est-il de la forêt de Ferney, menacée par le passage de l?autoroute reliant Plaine-Magnien à Belle-Mare. Une espèce endémique de Vacoas, que l?on croyait disparue, y a été récemment redécouverte. Quelle importance, ce petit carré de forêt ? Vincent sourcille et nous fait voir l?exemple de «Rodrigues, sans même un filet d?eau, là où passaient des rivières qui ont creusé des vallées». Tout est lié dans un écosystème. Il ne s?agit pas seulement de quelques plantes endémiques, d?une valeur inestimable. Ce sont des acteurs de la biodiversité qui vont disparaître. «La forêt est une éponge. Sans elle, l?eau boueuse qui n?est plus retenue s?en va directement vers la mer, compromettant le gradient des pentes, l?agriculture et tuant les récifs.» On a mis quelques décennies pour détruire le visage verdoyant de Rodrigues. Aujourd?hui, il ne reste plus que des souvenirs et que des regrets.

Nous le rencontrons sur le sentier menant aux Trois-Mamelles. Se ballader en compagnie de Vincent, c?est ouvrir un livre dont il serait le préfacier et dont le sujet serait tout, mais vraiment tout ce qui nous entoure. De la forêt endémique à la poule d?eau, du dépotoir dans le lit du ruisseau qui s?épuise, au sac poubelle que Vincent improvise à flanc de montagne. Pour sensibiliser, il faut être soi-même une conscience aux aguets, pas se contenter de l?habit du boy-scout. L?écologie, en effet, comprend le monde comme une grande demeure («éco», du grec oikos veut dire «maison»). Chaque élément naturel est une pierre qui a sa valeur dans l?édifice. «On peut en enlever une brique ou deux, et le système ne s?en ressentira pas. Mais il arrive un moment où on détraque la machine, où l?édifice s?écroule.» C?est l?homme, le plus grand prédateur que notre monde ait connu, qui est stone, nous fait-il comprendre. Peut-il imaginer un monde sans arbre ? «Quelqu?un a dit qu?il existerait encore une algue, mais c?est une perspective qu?on voudrait ne pas avoir à imaginer.»

L?ÉTAT DES LIEUX DE LA BIODIVERSITÉ

Coiffé d?un vieux chapeau d?homme des bois, rangers aux pieds, Vincent poursuit sa visite dominicale aux Trois-Mamelles, la moindre des choses quand on pense que l?écologie, il est tombé dedans quand il était petit. Sa mère, Maryse, l?a entraîné à courir comme à s?épanouir dans le merveilleux jardin jouxtant la maison. La grande s?ur, Danielle, esprit ferme et farouchement attaché à toute forme de vie, a aussi guidé Vincent dans ses premiers pas d?écologiste.

Et puis, il y a eu cet enseignant au Collège du Saint-Esprit, Karl Narainsamy, qui l?a encouragé. Les rencontres décisives avec Wendy Strahm, de la Mauritius Wildlife Appeal Fund, l?ancêtre de la Mauritius Wildlife Foundation, avec Jean-Michel Probst, un chercheur de La Réunion. Un parcours riche, mais non semé d?embûches. Enfin, c?est le coup de foudre pour Claudia, écologiste comme lui et qu?il épouse. Il travaille avec elle en parfaite complémentarité.

Cette promenade dominicale n?est pas grand-chose à côté des tâches souvent ardues qui attendent le professionnel. Herboriser, collecter, transplanter, dresser l?état des lieux de la biodiversité, repérer les endroits prioritaires là où le permet la topographie. Pas de tout repos, comme ce premier travail effectué comme volontaire à 16 ans : 10 000 graines de bois de chandelle à ramasser sur l?Ile aux Aigrettes pour être semées sur l?Ile Ronde. Persévérant, cet ancien sprinter l?est assurément.

Et, où qu?il soit Vincent a l??il grand ouvert. Il nous présente, ici, où nous pensions tomber sur une touffe verte, une espèce rare de Trochetia, là, à l?endroit où nous nous sommes adossés, un tronc de tambalacoque. Des noms que nous ne pensions pas rencontrer, comme des bruyères. Notre regard déchiffre un Courpa, lui nous indique une peste, espèce comestible toutefois. Après tout, ce sont des escargots, ces Giant african landsnails introduits bien maladroitement à Maurice vers 1845. Certains en ont même fait commerce. Lui leur a consacré une maîtrise en «Applied Ecology and Conservation» de l?Université d?East Anglia, Norwich.

Cela a-t-il un sens d?entreprendre de telles études pour ensuite vivre à Maurice? «Mes cours attirent un bon nombre d?étudiants», laisse-t-il échapper. L?intérêt est réel. Depuis qu?il a poursuivi des études universitaires dans le domaine, d?autres lui ont emboîté le pas, nous confie-t-il également. Mais cela a surtout un sens quand on sait que la conscience écologique, c?est la conscience de la survie à long-terme des espèces, et bien sûr, de l?homme. «On doit toujours penser aux prochaines générations». Sinon, il ne nous restera plus qu?à chanter «Les Feuilles mortes», sans les feuilles.

Fort heureusement, le travail de Vincent ne s?arrête pas à rêver aux joyaux animaliers ou floraux protégés du périmètre prédateur des hommes ou à constater les désastres irréparables de leurs interventions. Vincent Florens siège au sein de plusieurs comités, dont celui du Wildlife National Parks Advisory Council. Un travail de longue haleine avec, cette fois, tous les acteurs principaux de l?aménagement du territoire, des ministères à la police de l?environnement, sans oublier la Conservation des bois et forêts. Une lueur d?espoir donc pour ceux qui considèrent des projets tels que l?autoroute du Sud-Est comme des opérations kamikazes.

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