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Micro-prétoire

5 novembre 2004, 00:00

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● Il y a celui qui estimait que l’enfer, c’était les autres. On a l’impression que, pour vous, les autres c’est une manière de gagner votre ciel…

(Rires) Je réponds oui à votre question, mais de la manière la plus simple qui soit. Si vous voulez dire par que j’ai besoin des autres pour exister, je réponds sans hésiter, oui. Par la force des choses. Les autres, c’est un peu une drogue, c’est ma drogue. Les autres, c’est ce qui me permet de progresser…

● En vous d’abord ?

Bien sûr. Les auditeurs me disent souvent que je leur apporte des choses. S’ils savaient combien ils m’apportent. C’est ce que je leur dis souvent : ils m’ont obligée à aller plus loin, à être encore plus curieuse.

● C’est cet aller-retour qui fait le bonheur de ce métier?

Oui, en grande partie. Je me décris comme une marchande de bonheur. En tout cas j’essaie. Il y a certains qui disent que je suis trop gentille, que je suis complaisante. Moi, je ne vois pas pourquoi je serais aggressive quand je peux faire passer le message avec gentillesse. Je sais aussi être incisive. Mais dans ce métier j’essaie surtout d’être une marchande de bonheur. Je crois que c’est important.

● Une marchande doit avoir la marchandise si elle veut en donner. On ne peut pas vendre ce qu’on a pas. J’en déduis donc que vous êtes heureuse ?

(Rires) Je ne sais pas si je le suis… Dans ce métier, on vend souvent du vent ! (Rires) Non plus sérieusement, moi, j’ai fait ce métier pour aller à la rencontre des gens. Au collège quand il y a avait les sports, je n’étais pas sur le terrain de volley-ball. J’étais ailleurs, à parler aux gens. Lorsque la MBC a lancé un appel aux étudiants pour venir présenter des disques préférés à la radio, je suis arrivée dans le studio et je me rappelle que je me suis dit : c’est ce que je veux faire. J’ai la chance de faire le métier dont je rêvais. Communiquer avec les gens, m’enrichir des autres.

● Jacques Chancel, un des grands profesionnels de la radio, affirmait ceci : le vrai déshérité, c’est celui que personne n’écoute. Cette phrase réveille un écho en vous ?

Ah oui ! C’est exactement ça. Il a raison. Tant de gens souffrent d’une absence de dialogue avec leur proches. Avec la radio, j’ai été comblée, même au-delà de ce que j’imaginais. Les auditeurs m’ont portée, alors que je m’imaginais que j’avais des choses à leur apporter. Et de ça, je n’en reviens pas encore. Est-ce dû au fait d’avoir grandi avec les auditeurs ? Je me pose la question.

Quand je suis arrivée à la MBC, j’avais quinze ans. J’ai cinquante ans demain. Cela fait une longue carrière que nous avons fait ensemble, les auditeurs et moi. Je dis cela sans prétention. Mais j’ai quelquefois l’impression de faire partie de la famille mauricienne. Je suis au micro avec eux depuis que je suis adolescente.

● Être aimée du public suppose des obligations ?

C’est possible, mais je ne le sens pas comme ça. On pourrait croire que cela suppose d’être dans la vie de tous les jours, avec tout le monde, la Marie-Michelle qu’on entend à l’antenne.Je n’ai pas ce problème. Car la personne qui est à la radio est la même dans la vie de tous les jours ! Il n’y a pas de coupure entre moi dans la vie et moi à l’antenne. Je ne me sens donc pas piégée. La seule manière de durer dans ce métier, c’est d’être authentique. L’esbroufe, ça peut faire son effet, mais ça ne dure pas longtemps. On peut bluffer, mais mine rien, les auditeurs ne sont pas dupes. Ils décèlent très vite ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. Je ne sais pas s’il y a du mérite d’être sincère, mais je sais que je le suis avec les auditeurs quand je suis au micro. Je suis sincère. Et je crois qu’ils le sentent et j’en suis très heureuse.

● Être en permanence en contact avec les autres, est-ce une manière de soigner une certaine peur de la solitude ?

Pas dans mon cas. Je n’ai pas peur de la solitude, même si je ne l’envisage pas de manière totalement sereine. Je n’ai pas fait de la radio pour combler un manque au départ. Mais elle a contribué à me “soigner”. Elle m’a aidée à traverser beaucoup de crises. On fait de la radio, mais comme chacun on a sa vie personnelle et comme pour tout le monde elle n’est jamais rose tout le temps. Dans ces moments gris, la radio m’a aidée. On ne peut pas arriver le matin et faire subir aux auditeurs ses problèmes personnels. On peut avoir chialé toute la nuit jusqu’à cinq heures moins cinq le matin, mais lorsque vous prenez l’antenne à cinq heures, tout doit être ok : ça doit rouler. Et cela, je n’appelle pas ça de la triche, mais simplement le respect des auditeurs.

● Vous avez été pendant de longues années dans le service public. Avez-vous eu des difficultés pour vous adapter au privé ?

J’ai eu très peur en faisant ce grand saut, car il s’agissait d’un grand saut. J’avais beaucoup de doutes. Je sais que j’ai une âme de service public. Mais la proposition était tentante et c’est devenu très vite un défi que je voulais relever. Je voulais, en quelque sorte, boucler la boucle et je m’en serais voulue de ne pas tenter cette belle expérience. Mais je dois avouer que c’était la corde raide. Ou je tombais ou j’avançais. Mais je crois que j’ai réussi mon adaptation dans le privé, pour une raison finalement assez simple. Je me suis demandée s’il fallait que je change, que je devienne une autre personne. Puis j’ai compris qu’il fallait que je reste moi-même.

Car finalement, si le privé est venu me chercher, c’est parce qu’il voulait ce que j’étais. C’était cette Marie-Michèle que les gens aimaient à la MBC qu’ils voulaient. Je n’avais aucune nécessité de changer pour devenir plus insolente ou je ne sais quoi. Mais comme toujours, quand j’ai une grande décision à prendre, je laisse, après avoir réfléchi, le coeur parler, décider pour moi. Et mon coeur m’a dit de rester ce que je suis. Et puis, je n’ai aucune honte à travailler dans une radio dite commerciale. Certaines personnes - elles ne sont pas nombreuses - m’ont dit sur le ton de la raillerie, avec beaucoup de mépris : “Alors, tu travailles pour une radio commerciale ?”

● Cela vous a blessée ?

Sans doute un peu. J’ai fait ce choix et je l’assume entièrement. Mais ces gens pensaient sans doute que travailler dans une radio commerciale, c’est aller se mettrre sur un podium pour aller vendre des produits. Etre dans une radio privée commerciale, c’est simplement travailler dans une radio qui a besoin de recettes publicitaires pour vivre.

● La radio privée vend des espaces de publicité et la MBC vend l’image du gouvernement du jour, c’est une question de produit ?

(Rires) Il y a quelqu’une qui m’a agressé dans une fête pour me parler du “commercial” comme elle disait. Et le matin même, dans Enquête en direct nous avions réussi à faire offrir un jardin d’enfants à des petits défavorisés d’un village. Je crois que si une radio commerciale peut faire ça, je suis très heureuse d’y travailler.

● On peut aussi voir la question sous un autre angle : Cela a-t-il été facile de travailler dans une radio de service public de propagande ?

Je vous répondrai par une pirouette, je sais, mais c’est quand même ça la réponse. Je ne sais pas si j’avais été journaliste au sein du service public si cela aurait été plus facile ou plus difficile… J’étais animatrice et je n’ai pas eu à me plaindre d’interventions. J’étais sauvée par le fait d’être animatrice.

● Pourriez-vous revenir dans le service public ?

Il paraît qu’impossible n’est pas français. (Rires) Non, je crois que je pourrais revenir dans un service public quand j’aurais dit au-revoir à la radio. Quelquefois, je pense que j’aurais aimé avoir plus de temps pour cultiver mon jardin.

● Vous êtes beaucoup identifiée aux émissions qui diffusent de la musique rétro. Il ne vous paraît pas dangereux de vivre dans la nostalgie de temps passé ?

Non, je ne vis pas dans la nostalgie. J’aime les chansons anciennes, mais aussi certaines nouvelles. Je dirais plus volontiers que je suis une grande romantique. Je crois, en effet, qu’il peut être dangereux de faire les gens ne vivre que dans le passé. Il ne faut jamais oublier ce qu’il y a devant nous. Mes émissions-phares ne sont pas seulement autour des oldies. J’ai beaucoup fait d’émissions de société et j’ai eu beaucoup de plaisir à le faire. Sans être prétentieuse, si j’ai pu durer et avoir une réputation dans ce métier, c’est sans doute en raison de tous ces dossiers de société. Si j’ai une fierté, c’est d’avoir fait, au cours de ma carrière, plus de 5 000 interviews de gens de tous les milieux : profesionnel et social. C’est une richesse incomparable, ce sont des archives qui sont dans ma tête.

● Comment vit-on en 2004, quand on est une romantique?

Cela rend la vie effectivement plus difficile d’être romantique au 21e siècle. Mais, je dois aussi ajouter que je suis romantique et réaliste. Je crois que ce n’est pas incompatible. Je suis un peu fleur bleue, de temps à autre, bien sûr. Mais quand je parle de romantisme, je parle de cette exaltation, de cette passion qui animent le romantisme. C’est dans ce sens que je suis romantique. Ce qui ne m’empêche pas d’être une femme d’aujourd’hui, une femme de mon temps. A l’époque déjà, j’étais une soixantehuitarde, j’étais aussi hippie autant qu’on puisse l’être, j’ai épousé toutes les causes féministes, de Gisèle Halimi à Shireen Aumeerudy à Vidula Nababsing. Je faisais partie du MLF…

● Et, c’est toute cette trajectoire de féministe qui vous mène aujourd’hui à l’antenne à pratiquer l’art du paraître et des apparences en animant des émissions expliquant comment perdre des kilos ?

(Rires) Non, non, non, tout ça c’est surtout une envie d’étonner. D’étonner les autres et de m’étonner moi-même. Un besoin aussi d’être mieux pour la santé.

● Je reviens à l’essentiel de ma question : le paraître est donc moins futile que voulait bien l’affirmer la militante que vous étiez ?

J’ai toujours dit que je me sentais bien dans ma peau. Mais le regard des autres est bien plus important qu’on veuille bien le dire. La même personne qui dira : “Mais tu es bien comme tu es Marie-Michèle, je ne t’imagines pas du tout mince”, dira cinq minutes plus tard, quand je serais pas là : “Aio ! je n’aimerais pas devenir comme Marie-Michèle!” J’ai toujours dit, en boutade, qu’à 40 ans je changerais de look : j’ai donc dix ans de retard ! Je n’ai jamais donné beaucoup d’importance au paraître, mais c’est malheureusement presque une loi de la nature humaine avec laquelle il faut s’arranger. Ce que je n’aime pas, c’est le culte du paraître par rapport à d’autres valeurs. Le paraître peut être une motivation, ça peut être rigolo de voir le regard des autres sur vous changer à cause de quelques kilos en moins. Je ne veux pas, non plus, me mentir à moi-même. C’est vrai que les apparences sont importantes aussi.

● Ne pas s’aimer, c’est quelquefois ne pas pouvoir aimer les autres ?

On ne peut pas aimer les autres si on ne s’aime pas. Si on ne se sent pas désirée. Sur un plan personnel, je pense avoir été en accord avec moi-même. Même, si aujourd’hui, je me sens, avec mes 25 kilos en moins, mieux dans ma peau et donc mieux aussi dans ma tête. Je suis très honnête et je le reconnais. On va pas se couillonner sur le paraître. Il n’y a qu’a regarder les yeux de l’autre lorsqu’il voit passer une femme bien roulée pour savoir que cela a son importance. Quelquefois, on a aussi envie d’être regardée de cette façon.

● C’est l’éternel jeu de la séduction, et c’est très bien ainsi?

C’est comme ça et cela ne me dérange pas. Ce qui me dérangerait, c’est qu’il y ait uniquement ça. Et qu’on ne parle plus du coeur, des sentiments et de l’âme.

● Ce pays que vous rencontrez dans l’émission “Enquête en direct”, il vous inquiète ?

Oui, un peu. Il y a plusieurs choses qui me font peur. Notamment cette misère et cet écart qui se creuse de plus en plus entre riches et pauvres. Et puis cette désintégration de la famille. Il y a toute une vie de l’arrière-pays qui m’inquiète beaucoup. Tous ces laissés-pour-compte, ces marginaux, ces drogués, ces jeunes qui sont en train de grandir avec la culture de l’alcool. Et nous, on fait souvent la sourde oreille. Il y a des auditeurs qui nous disent quelquefois : on ne peut pas tout le temps parler de problèmes. Peut-être. Je n’ai pas envie d’être catastrophiste, mais comment faire pour ne pas parler de la réalité.

On ne peut pas faire l’impasse sur des mamans qui viennent nous voir, désespérées, parce que leur fille de douze ans se prostitue. On ne peut pas faire l’impasse sur des femmes qui arrivent ici les plaies encore béantes d’avoir été battues et qui nous disent : “Aster-la ki mo pou fer ?” Cela aussi, c’est notre pays. On a beau dire qu’il y a eu des dérapages sur les radios privées au début – et je suis d’accord – mais les radios privées ont agi et agissent encore comme soupape de sûreté. Je me demande quelquefois comment et jusqu’à quand les gens qui ont tant de choses à dire, auraient tenu s’il n’y avait pas les radios libres. Cela m’affole quand j’y pense.

● En tournant dans le social, n’avez-vous jamais eu le désir de vous engager en politique ?

Non. Je n’ai pas été intéressée par ce monde un peu factice. Mais j’ai eu envie d’en faire pour avoir le pouvoir de décision. Mais la radio me donne le pouvoir d’essayer de changer les choses. La radio est un formidable outil de prise de conscience. Et c’est assez grisant.

● Vous évoluez, depuis de longues années, dans le domaine de la presse et dans le milieu des journalistes … c’est un univers que vous aimez ?

Je me contenterai de vous chanter : “Dallas, ton univers impitoyable!”

“Je ne vois pas pourquoi je serais agressive quand je peux faire passer le message avec gentillesse. Je sais aussi être incisive. J’essaie surtout d’être une marchande de bonheur.”

“Les auditeurs m’ont portée, alors que je m’imaginais que j’avais des choses à leur apporter. Et de ça, je n’en reviens pas encore.”

“Je ne sais pas s’il y a du mérite d’être sincère, mais je sais que je le suis avec les auditeurs au micro.”

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