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Le prix d?une cuite au grand cru
Pourvu qu?il ne soit pas bouchonné ! Un grand vin français servi dans un hôtel quatre étoiles peut coûter mille fois plus cher qu?un vin local. Une fois que la bouteille est ouverte, si le client la refuse, pour un goût de bouchon, si le vin est « piqué », ou pour un simple caprice de riche, elle retourne chez l?importateur. C?est assez rare, mais le serveur est stressé : une goutte à côté, c?est son salaire qui dégouline?
Entre les deux extrêmes ? Rs 40 000 pour 75 petits centilitres et Rs 40 pour un vin « pays » bien sirupeux ? on trouve une culture, un savoir-faire, un terroir, un long voyage et? des droits de douanes de 80 % ! Une histoire à boire jusqu?à la lie pour comprendre pourquoi le pinard gagne chez nous de la place sur le whisky.
Ce n?est certainement pas une affaire de snobisme si les importations de vins frisent aujourd?hui le million de litres par an. Ce marché représente en effet près de deux cents millions de roupies. Seulement, sur le prix d?une bouteille, il faut retirer le fret, les taxes, la casse, le stockage et le prix d?achat. Ce vin, pour ne pas dépasser Rs 200 sur les rayons, doit être acheté moins de deux euros (Rs 70), comme nous l?explique Allan Oxenham, directeur du marketing d?Oxenham E. C & Co. Et c?est là que le problème se corse pour les importateurs.
Ils sont une dizaine à se partager le marché, et de plus en plus de petits qui tentent leur chance. Encore faut-il placer son vin et le faire circuler. Une rotation mensuelle est nécessaire chez les détaillants. Le marketing doit être agressif pour pénétrer les hôtels et placer un maximum de caisses dans les hyper et les supermarchés : visites hebdomadaires, dégustations, ristournes? Certains se sont déjà cassé les reins en pensant avoir trouvé le bon petit blanc australien pas cher. Mais au bout du compte, s?il ne rentre pas dans le circuit, il faut le brader ou le vendre à perte.
Le client lambda ne comprend rien aux circuits vinicoles. S?il est amateur mais pas connaisseur, il se perd dans le dédale des étiquettes, des producteurs et des cépages.
Alors il regarde d?abord le prix. Entre Rs 25 et Rs 70, il devra se contenter d?une boisson fabriquée localement à partir de moût venu de l?extérieur. Il s?agit d?un concentré de raisin à partir duquel on fabrique un breuvage plus ou moins moelleux mais qui reste bas de gamme. Ce n?est pas un sacrilège de le boire frappé? Pour un pommard, c?est une autre histoire : Un premier cru classé de ce bourgogne rouge servi aux Rolling Stones dans un restaurant français il y a quelques années leur a valu une expulsion en règle. Le restaurateur n?a pas apprécié qu?ils y mettent des glaçons.
À moins de Rs 100, le client a accès à du vin importé et mis en bouteille à Maurice. Pour un vin de table français, il faut compter Rs 130 à Rs 190. À ce stade, c?est donc un produit acheté moins de deux euros. Il s?agit alors d?un vin de coopératives, de mélanges de plusieurs jus qui peuvent être agréables servis frais.
La route des vins mène au terroir
Jusque-là, c?est limpide. La plupart des importateurs proposent des gammes entières de rouges, blancs et rosés plus ou moins secs ou doux. Les choses se compliquent quand on franchit la barrière des Rs 230 à Rs 280. Choisir une bouteille devient alors un vrai casse-tête. Le prix ne garantit pas la qualité et la variété des vins à ce tarif est importante. Qui plus est, les vins espagnols et chiliens font une percée et jouent aux trouble-fête, car avec la remontée du rand, des produits qui offraient un bon rapport qualité/prix franchissent désormais la barre des Rs 300.
Pas simple ! Vous êtes invités à dîner, le supermarché ferme et vous faites les cent pas devant autant de bouteilles. Vous hésitez entre un sauvignon sud-africain (pas très original), un bordeaux mis en bouteille au château (votre dernière expérience s?est soldée par un horrible goût de bouchon) et un espagnol corsé à 13 °C. Comme la jeune fille qui offre une dégustation vous lance une ?illade sensuelle, vous laissez le choix à l?irrationnel.
L?avant-dernière étape de cette route des vins nous mène plus près des terroirs. Pour Rs 350 à Rs 500, on se rapproche de ces breuvages qui racontent une histoire, une fois libérés de leur cloison de liège. Ceux-là, en principe, ont quelque chose à dire : une couleur véritable, des parfums détectables, un goût qui se prolonge. Mais attention, si votre médoc vient de faire une incursion dans votre congélateur, il va se transformer en picrate de foire. Enfin, au-delà de Rs 600, vous avez accès, en principe, à ce que les connaisseurs appellent le bon vin. Mais çà, c?est une autre histoire?
Au risque de démythifier la boisson des dieux, soyons humbles devant Bacchus. Si vous voulez boire pour un prix abordable d?excellents vins italiens, français ou espagnols, prenez l?avion et allez à leur rencontre. Un grand cru à Rs 10 000 maltraité ne vaut guère mieux qu?un vinaigre. Ce qui devrait laisser de beaux jours à notre bonne vieille bière.
Ils en connaissent un rayon
Au supermarché, n?hésitez pas à vous adresser au chef de rayon, s?il existe. Au London Spar de Rivière-Noire, Gérad Yagabarum assume ce rôle avec plaisir. Il connaît les vins, pour les avoir goûtés, et sait conseiller les clients. Il lui faut parfois dérouter certains habitués qui une fois devant le rayon, mettent toujours « la main sur la même bouteille ». Certains savent exactement ce qu?ils veulent, comme ce propriétaire de chevaux qui « dévalise » la réserve de brouilly lorsqu?il gagne des courses? Chez Oxenham, à Ph?nix, c?est une vraie bordelaise qui vous guide. Sophie Constantin a la patience et la culture nécessaire pour vous permettre de choisir en toute sécurité. Les autres grands importateurs comme Eastern Trading, Grays, Scott, ou les plus petits comme Bacchanale ou Tap Wine, peuvent aussi offrir ce type de service. Enfin, dans les hôtels, les sommeliers comme Anil Mohabir, qui officie au Beau Rivage, prodiguent des conseils indispensables. Après avoir fait le tour de la planète et vécu longtemps en Italie, Anil constate que les best-sellers, à Maurice, sont les vins du Nouveau monde. Il travaille avec une douzaine de fournisseurs et propose un vin maison à partir de Rs 550. Son conseil : n?hésitez pas à mettre votre rouge au frais (pas au congélateur) une heure avant de dîner. Débouchez dix minutes avant de le servir et mettez-le en carafe, si c?est un vin jeune. Sinon, laissez-le décanter dans la bouteille. La réserve de l?hôtel conserve les vins à 23 °C pour les servir, au pire à 26 °C.
Nouveau monde contre vieille Europe
Pour résumer, au risque de caricaturer, l?Afrique du Sud, l?Australie et la Californie, ont tiré profit des plus anciennes traditions vinicoles pour fabriquer des produits commerciaux très compétitifs. Ils ont utilisé, optimisé, les cépages, cabernet, pinot, sauvignon, shiraz, et créé des blends, des mélanges, grâce à une combinaison gagnante entre la technologie et la tradition. Du côté de la vieille Europe, le savoir-faire millénaire associé à la présence de climats et de terroirs particuliers a permis de développer des vins riches, complexes et inimitables. Des règles strictes permettant de garantir une conformité à la tradition ont été établies, d?où les « appellations contrôlées » les crus, grands crus, premiers grands crus? Le Nouveau monde a acquis une réelle expertise, souvent en débauchant des spécialistes européens. Il a pris de l?avance sur les vins de cépages, ceux que nous retrouvons dans les supermarchés à des prix « abordables » et qui peuvent satisfaire le plus grand nombre. Du côté de la France, de l?Italie, de l?Espagne, la demande en bons vins a créé une surexploitation, et même souvent une surestimation, mais aussi des trafics et des mélanges transgressant les règles. Depuis peu, les Européens mettent de l?ordre dans leurs étiquettes. Ils font aussi de plus en plus de bons petits vins commerciaux, en s?appuyant s?il le faut sur le développement de leurs voisins. De son côté, le Nouveau monde sait qu?il ne pourra jamais produire des grands vins à une grande échelle. Il développe donc des vins de terroirs, c?est-à-dire sur des parcelles de terre plus petites et selon des règles très strictes au niveau du climat, de l?ensoleillement, et de l?arrosage. Il existe donc un rapprochement à deux niveaux entre les deux mondes : une mondialisation de la production avec une forme d?uniformisation, mais aussi une valorisation du plus haut de gamme et de la notion de terroir. Le vin et l?amateur sortent gagnants.
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