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Franc
● Le pays que vous quittez après trois ans correspond-il aux fiches du quai d?Orsay que vous avez étudiées avant de prendre vos fonctions?
A travers un rapport, on ne saisit jamais vraiment l?épaisseur d?un pays. On a une idée assez précise, mais on ne se rend pas compte de la vraie vie du pays, du comportement de sa population. Les rapports restent en surface même s?ils sont nécessaires. Il n?y a que le séjour sur place qui donne la vraie image.
● Avec la circulation rapide de l?information, le rôle des ambassadeurs n?a-t-il pas radicalement changé ?
Tel que je le conçois, le rôle de l?ambassadeur est de comprendre le pays de manière à pouvoir, lorsque survient un événement, expliquer avec précision, les tenants et les aboutissants de la situation. Et de là donner un conseil qui soit approprié et judicieux. Par exemple, je pense à cet arraisonnement de deux bateaux de pêche dans la région de Tromelin. J?ai expliqué à mon autorité quel était le contexte et je pense qu?elle a tenu compte des répercussions locales et de la spécificité de Maurice. C?est cela le rôle de l?ambassadeur.
● C?est expliquer que, finalement, les contextes sont aussi importants que les événements eux-mêmes ?
Expliquer que les événements se situent dans un contexte. Qu?on ne peut pas les dissocier. Et le contexte, on ne peut le comprendre qu?en étant sur place. Et c?est là un peu le piège. On doit rester longtemps pour comprendre, mais pas trop lontemps, pour ne pas perdre le tranchant de ses analyses. On devient trop sensible au contexte local, on perd du recul. Les Anglais ont une bonne description lorsqu?ils reprochent à leurs diplomates de ?turn native?. Il ne s?agit pas pour moi d?être l?ambassadeur de Maurice auprès de la France, mais l?ambassadeur de la France auprès de Maurice ! Et dans un pays aussi complexe que Maurice, cela prend du temps.
● L?ambassadeur ressemble au romancier : il s?approche très près du sujet, mais il reste observateur ?
Non, l?ambassadeur agit. Il a une certaine marge de manoeuvre. Bien sûr, à l?intérieur de paramètres fixés par Paris. L?ambassadeur n?est pas qu?un simple observateur, il n?est pas un journaliste qui observe et décrit. Il est un acteur. Pour en revenir à votre question, c?est vrai qu?il y a 20 ans, un ambassadeur transmettait beaucoup d?informations. Aujourdhui, ce qui se passe d?important à Maurice est connu dans le monde entier en quelques minutes. Ce rôle a donc forcément changé. L?ambassadeur, aujourdhui, passe des informations digérées, mises en perspective. Cela a beaucoup influencé la nature même de notre métier. Certains pensent que cela l?a rendu moins intéressant. Par exemple, c?est courant que, de nos jours, un ministre français téléphone à son homologue mauricien sans passer par l?ambassade. Ce qui rend la vie de l?ambassadeur pas trop facile.
● L?impression que les choses passent au-dessus de votre tête ?
Cela peut arriver. Ici ça va. Mais en Tunisie, par exemple, où j?étais en poste, cela se passait régulièrement. Mais je reviens à ce que je disais. En vivant sur place, pendant longtemps, l?ambassadeur a un regard plus pointu sur les choses. Il a des éléments d?analyse que n?ont pas ceux qui ne viennent que pour quelques jours, pour une visite. Et c?est là son rôle : communiquer son analyse. Les rapports humains vous permettent de sentir la sensibilité des gens et, par conséquent, les problèmes.
● Des négociations importantes ont actuellement lieu sur l?avenir du sucre et du textile mauriciens. Comment entrevoyez-vous l?avenir du pays que vous quittez ?
Maurice entre dans une phase difficile. Ce qui me paraît bien enclenché, ce sont les efforts de toutes les parties mauriciennes : gouvernement, secteur privé, pour mener ce combat. Ils agissent de la manière la plus intelligente possible. Maurice, à la différence de beaucoup de pays en développement, comprend les enjeux, sait où sont ses intérêts et est capable, de manière remarquable, de prendre les initiatives les mieux calculées. Je le dis sans flagornerie. Mais la difficulté, c?est que Maurice est un petit pays et son influence dans le monde et sur le cours des négociations est très faible, sur le plan des négociations internationales. C?est cela sa limite.
● Maurice trouvera-t-elle, sur ce plan, un allié sûr en la France si tant est qu?en diplomatie existent des alliés sûrs?
Maurice est un pays émergent de l?océan Indien. La France est un pays développé européen. Nous ne pouvons donc avoir toujours des positions identiques. Dire le contraire serait tromper les gens. Et je n?aime pas la langue de bois. Même si j?essaie de parler avec prudence et responsabilité. Plus généralement dans les relations entre pays developpés et pays émergents, il y a des conceptions convergentes. Au bout de ses négocations sur l?accord multi-fibre, des jours difficiles s?annoncent pour Maurice. C?est une conjoncture internationale qui, objectivement, va à l?encontre des intérêts de Maurice. La libre conccurence, c?est quand même la loi du plus fort. Il faut réserver aux pays africains une sorte ?d?option préférentielle? pour ne pas les pénaliser. C?est ce que propose le président Chirac. Pour en revenir à nos deux pays, je ne connais pas franchement de sujet où nous avons, entre la France et Maurice, des intérêts divergents.
● La revendication de l?île de Tromelin, peut-être??
Oui, vous avez raison? La position de la France est que Tromelin fait partie de son territoire. Elle est donc une île française avec sa zone économique. Maurice estime que Tromelin est à elle, de même que les eaux territoriales. Il y a eu des discussions entre les deux pays qui n?ont pas, jusqu?ici, abouti. En décembre 1999, à l?occasion du sommet de la Commission de l?océan Indien et devant la persistance du désaccord sur Tromelin et les îles éparses, il avait été décidé de soumettre ces îles à une coopération renforcée.
● La formule paraît alambiquée? Elle veut dire quoi, en clair ?
En 2002, nous avons soumis des propositions au gouvernement mauricien ? qui avait changé entre-temps ? pour mettre en oeuvre cette coopération renforcée, notamment en menant des actions conjointes sur le plan de la météo par exemple. Ces propositions ont été présentées par le ministre de la Coopération, Charles Josselin, au gouvernement mauricien. Le Premier ministre de l?époque, Sir Anerood Jugnauth, et son adjoint, Paul Bérenger, ont tous les deux refusé la proposition. Ils voulaient discuter de la souveraineté. Les choses en sont restées là. Au cours de son voyage en France, en 2004, le Premier ministre Paul Bérenger a soulevé la question avec le président Jacques Chirac en indiquant qu?il voulait discuter de la souveraineté. Monsieur Chirac lui a dit qu?il souhaitait lui parler de coopération renforcée? Voilà, on en est là. Sur la question de Tromelin, il n?y a pas d?accord. Pas de terrain d?entente entre la France et Maurice.
● La position de la France à l?égard de la revendication mauricienne sur Tromelin vous donne-t-elle, du coup, un regard particulier sur la revendication mauricienne sur Diego Garcia?
Les deux cas sont différents, même s?ils présentent quelques similarités. Tromelin est un îlot inhabité, les Chagos sont quand même un archipel d?où l?on a déporté des gens. Il n?y a pas la même déchirure. Je comprends la position de Maurice sur Diego Garcia. Je pense que la Grande-Bretagne et Maurice devraient traiter ce problème dans le même esprit que le différend entre la France et Maurice. Je trouve choquant que la Grande-Bretagne refuse le dialogue sur Diego Garcia allant même jusqu?à prendre des mesures unilatérales contre Maurice. Mais c?est un problème qui ne concerne pas la France.
● D?où vient l?impression que l?action culturelle française à Maurice a ralenti ?
Je ne sais pas, mais ce que je sais, c?est que les crédits consacrés à la culture sont restés les mêmes. Il y a peut-être la personnalité des différents intervenants qui joue aussi. Certains sont plus dynamiques que d?autres. Nous sommes toujours désireux de mener une action culturelle forte à Maurice. Nous travaillons activement sur un projet de relocalisation du Centre Charles Baudelaire afin de le rendre plus accessible. A l?heure actuelle, nous travaillons sur une installation éventuelle à côté de la cybercité, à Ebène, sur un terrain qui nous serait concédé à des conditions favorables par le gouvernement mauricien. Nous projetons d?installer le Centre d?information, de formation, d?orientation et de documentation (CIFOD), notamment dans ce centre culturel, de manière à avoir une utilisation plus rationnelle. Tout cela pour vous dire qu?il n?y a pas le moindre désengagement culturel de la France à Maurice.
● Votre mandat d?ambassadeur a aussi été marqué par le conflit sourd et larvé entre France Telecom et Mauritius Telecom?Quel est l?état des lieux aujourdhui ?
Conflit larvé me semble excessif. Le ciel est un peu dégagé entre Mauritius Telecom (MT) et France Télécom (FT) même si le fond du problème n?est pas réglé. Et ce, grâce à la visite à Maurice, de Thierry Breton, le P-DG de FT. Il a été reçu par le Premier ministre et je crois qu?il a compris la nature politique du problème. Il a admis qu?il ne pouvait, pour le moment, obtenir ce qui est l?objectif de FT, contrôler mieux son investissement. Quoi qu?on dise et au risque de froisser l?orgueil mauricien, FT est à la pointe de l?industrie mondiale des télécommunications, ce qui n?est pas le cas de MT. J?entends dire quelquefois que FT n?a rien apporté à MT. C?est tout à fait faux. Elle a apporté sa techique et sa capacité de gestion. J?ai vu un journal qui parlait de recolonisation économique. Cela ne correspond pas à notre époque. Une économie de marché est une économie ouverte où les entreprises agissent selon les lois du marché. Cela n?a rien à voir avec les Etats.
● Peut-on imaginer une entreprise de la taille de France Télécom opérer de grands mouvements stratégiques sans en avoir discuté avec les autorités politiques françaises ?
Tout à fait. C?est un point important que vous soulevez là. L?Etat francais est minoritaire et FT est gérée comme une entreprise privée. Elle fait ses investissements comme bon lui semble. Regardez l?investissement de Total en Birmanie. Il cause des problemes politiques au gouvernement, mais l?entreprise Total continue son travail. Qu?il y ait des dialogues entre ces entreprises et l?Etat est une chose, mais ce n?est pas le gouvernement qui dit aux entreprises d?aller investir là ou là. Les divergences entre France Télécom et Mauritius Telecom ne sont pas des divergences entre le gouvernmement mauricien et le gouvernement français. Même si, à tel ou tel moment je peux offrir mes bons offices pour faciliter certaines choses.
● On a assisté, quelques jours après les résultats des élections de septembre 2000, à la signature, en temps record, d?un contrat entre FT et MT. Est-ce dans cet accord conclu rapidement que se trouve la réponse aux relations tendues entre FT et MT ?
Je n?étais pas là. Je n?ai donc pas de commentaires à faire sur cette question. Mais tel que je l?ai compris, il y avait des discussions qui duraient depuis longtemps. Mais comme je viens de vous le dire, je n?étais pas là?
● Le dossier des visas est aussi un des éternels points de contentieux entre les mauriciens et l?ambassade de France depuis de longues années?
Concernant les visas, nous faisons de notre mieux. Les choses auraient été plus faciles si ceux qui venaient pour frauder les autorités, portaient sur leur front la mention ?immigré illégal?. Il faut savoir que sur les 15 000 visas qui sont demandés, seulement 12 % sont refusés. Dans le passé, il y a 5 ou 10 ans, on en refusait beaucoup plus : Jusqu?à 30 à 40 %.
● La France est partie prenante de la Commission de l?océan Indien. Considérez-vous cet organisme comme performant ?
Puisque vous posez la question en ces termes, non, elle n?est pas performante ! Elle est utile et nous souhaitons qu?elle fonctionne un peu mieux?
● Utile à la France pour sa présence au sein d?un organisme régional ?
C?est une facon de contribuer à notre présence. Mais nous n?avons pas besoin de la COI pour être présents dans la région. Ce n?est pas un instrument français. C?est un regroupement de pays qui ont des intérêts communs. Et qui sont soutenus à travers la COI par la France et l?Union européenne.
● Mis à part d?avoir, après plus de 20 ans d?existence, trouvé un logo, quelle est la grande réalisation que l?on peut mettre à l?actif de la COI ?
Depuis deux ans, il y a eu des rapports pour réviser ses orientations fondamentales. Le premier rapport a été balayé d?un revers de main par le ministre mauricien de l?époque, Monsieur Gayan, et mis dans un tiroir. Dès la réunion suivante, les Etats membres ont créé un comité des sages qui a fait un deuxième rapport qui a été soumis au conseil des ministres en 2003, mais qui a été un conseil des ministres rapide de ce que j?en sais. Donc les mesures ne sont pas encore appliquées dans leur ensemble. Début mars 2005, il y aura un sommet de la COI à Madagascar et j?espère que ce sommet constituera comme une sorte de butoir pour favoriser un travail effectif. Il y a des projets de coopération qui ont été réalisés et d?autres qui le seront. Il ne faut pas assigner à la COI un rôle au-dessus de ses compétences.
● Il y a, dans les relations entre Maurice et la France, une part d?affectif dont on se demande si elle est un atout ou un handicap, si elle aide ou si elle pèse sur cette relation?
Elle aide sans aucun doute ! C?est clair, Maurice jouit d?une image extraordinaire en France. Je veux le dire ici. Les Mauriciens qui vivent en France y contribuent beaucoup. On ne le réalise pas souvent Ils sont intégrés et sont très appreciés des Français. Et puis les relations entre nos deux Etats sont teintées de beaucoup d?affection.
?Maurice est un pays émergent de l?océan Indien. La France est un pays développé européen. Nous ne pouvons donc avoir toujours des positions identiques. Dire le contraire serait tromper les gens.?
?Sur la question de Tromelin, Il n?y a pas d?accord. Pas de terrain d?entente entre la France et Maurice.?
?Je trouve choquant que la Grande- Bretagne refuse le dialogue sur Diego Garcia allant même jusqu?à prendre des mesures unilatérales contre Maurice.?
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