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Filles de joie femmes sans droits
«C’est Rs 350 la passe et Rs 800 pour une heure. » Fiona a 28 ans et vient de Quartier-Militaire. Elle s’adresse à l’homme qui vient l’aborder, au jardin de la Compagnie, en plein après-midi. L’individu hésite, marmonne quelques mots, puis finit par tourner les talons et disparaître dans la foule. La prostituée s’assoit un moment sur un banc du jardin. Il est devenu le territoire des filles de joie.
Fiona prend une cigarette de son sac à main, l’allume, et tire quelques bouffées. La fumée lui brûle les yeux qu’elle a noircis au khôl. « Travay la pe vinn difisil… mé samem prix. » Elle arpente le sentier depuis des heures et pas un client en vue. Pourtant elle s’est donné du mal aujourd’hui pour aguicher le badaud : vernis à ongles orangé, rouge à lèvres vermillon et jupe moulante.
<B>Le visage et le corps tailladés au cutter</B>
La plupart des clients sont des habitués. Parfois il en arrive de nouveaux : jeunes, vieux, célibataires, mariés. « Mo travay toussel », dit-elle pour faire comprendre qu’elle n’est pas sous le joug d’un proxénète. Elles disent toutes ça.
« Lakoz sa mo bizin guet bien avan amenn klian ». Elle choisit toujours l’hôtel pour éviter les mauvaises surprises. « Metie la tro danzere. »
Avant de faire ce travail méprisé par la société, elle a suivi le difficile parcours de la misère. Orpheline à 12 ans, abandonnée par ses frères et sœurs, elle est recueillie par des « amies » mal intentionnées de Ste-Croix. « Zot ti amenn mwa disco Grand-Baie pou al rod lavi. » C’est ainsi qu’elle débute, sans le sou. C’était une façon de s’en sortir et de contribuer aux frais du groupe. Faute de quoi, on l’aurait jetée à la rue.
Fiona se retrouve enceinte à 15 ans. Elle croît pouvoir chasser son blues en se shootant. La drogue lui est procurée par le père de ses enfants, aujourd’hui en taule. « Mo ti trouv sa bon. » Sa santé en prend un coup, et elle tire un trait sur les stupéfiants. Il lui sera plus difficile de sortir de l’enfer de la prostitution. La pension de Rs 1 900 ne suffit pas, alors elle racole. « Mo pa fer sa par plezir. Me bizin expose, samem metie mo conn fer… »
Raymonde tient le même discours. À 40 ans, cette habitante de la Tour-Kœnig en est réduite à faire le trottoir pour son concubin, violent et sadique.
À 36 ans, elle a cru dénicher l’amour de sa vie, à l’usine où elle était machiniste. La désillusion a pris le pas sur le rêve. « Enn zour mo kopin amenn moi Beau-Bassin. Li dir mo pou gagne cass. Me ti enn maizon cloz. »
Elle est contrainte de se donner à plusieurs hommes. Et lorsqu’elle refuse, il la bat comme plâtre ou lui taillade le visage et le corps au cutter. Traumatisée, Raymonde doit suivre un traitement à l’hôpital psychiatrique. Elle connaît un court répit quand son bourreau la quitte. « Selma li revini pou rod larzan. Dernie fois li ti rod trangle moi parski mo ti refize. »
<B>Se donne rà des désaxés</B>
Les entailles sur sa peau finissent par cicatriser, mais celles faites sur son âme sont toujours sanguinolentes. Elle ne voit pas d’autre choix que de continuer à se malmener ainsi. « Mo pena manze. Mo la pou gagne enn ti cass pou ki mo capav nourri mo zenfan. Mo pa kontan fer sa, mo senti moi abaise, mo leker fer mal. Se larzent fasil me capav zoinn la mor. »
Elle sait de quoi elle parle. Parfois lorsque le client se fait rare, elle accepte de se donner à des désaxés. « J’ai failli être enlevée par un client qui voulait me partager avec ses copains. Je me suis débattue et il m’a lardé le visage. » Des risques, elle veut bien en prendre pour nourrir ses enfants. Mais meurtrie, dans sa chair et dans son cœur, elle préférerait arrêter.
<B>Maison close à l’antillaise</B>
Les Antilles néerlandaises ont choisi la formule hollandaise adaptée à la situation insulaire. À Sint Maarten, la prostitution de rue est inexistante. Les maisons closes sont légales et fonctionnent comme des hôtels. La prostituée payesa chambre et est libre d’accepter ou non un client et de partir quand elle veut. Chaque semaine, elle reçoit la visite d’un médecin et est protégée sur son lieu de travail.
Ces femmes font certes un métier que d’aucuns peuvent trouver déshumanisant, mais il leur laisse au moins le choix. En général, elles ont fui une réalité déjà déshumanisée : précarité, violence conjugale, viol, misère et exploitation. Parfois, elles réussissent à se faire une vie acceptable et cet aspect est systématiquement occulté par les abolitionnistes.
<B>Journée internationale des travailleuses du sexe en Inde</B>
Au Bengale, le Durbar Mahila Samanwaya Committee (DMSC) est la plus grande association de travailleuses du sexe au monde, avec plus de 60 000 membres. Fondée en 1995, son quartier général est à Kolkata et elle organise, en mars, un gigantesque festival. Ce groupe de défense des droits des prostituées a tenu son premier congrès en 2001 dans une ambiance « chaude », vu le contexte politique. La police avait donné l’autorisation, mais des groupes de pression de femmes s’y sont opposés, certains très puissants venus de Delhi pour rencontrer des dirigeants. La veille du festival, les autorités ont retiré le permis, mais les travailleuses du sexe ont obtenu le feu vert, le 3 mars. Depuis, cette date est décrétée, par le DMSC, Journée internationale des travailleuses et travailleurs du sexe. Elle a été reprise à Montréal par la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe.
<B>« Je vends mon corps pour nourrir mes petits »</B>
En décembre 2003, une jeune maman de 26 ans enterre son enfant de trois ans, tombé dans l’escalier. Elle fait alors le serment de ne plus jamais se prostituer. Son concubin, avec qui elle a fugué à l’âge de 14 ans, est derrière les barreaux pour un hold-up. Elle ne sait pas comment elle va nourrir ses petits âgés d’un, sept et huit ans. Dans son appartement NHDC, le garde-manger est vide et l’électricité coupée. Sa pension de Rs 1 900 n’est pas suffisante. Pour s’en sortir, elle reçoit des visites à domicile, des hommes qui lui laissent Rs 800 à Rs 1 000 pour la nuit. Sa clientèle est mauricienne, des « cadres d’origine indienne ». Elle refuse les marins, de peur d’attraper une « vilaine maladie ». Il lui arrive de faire deux passes par jour, parfois rien. Mais depuis que ses proches ont promis de l’aider à s’en sortir, elle a cessé ses activités.
<B>Souffre-douleur et « machines à sous »</B>
Début juin, dans la soirée, une femme est retrouvée dans une mare de sang près de l’Amicale de Port-Louis, à La Chaussée. La prostituée vient d’être agressée. Le « client » lui a tailladé le visage au couteau. Son cas n’est pas isolé. Les filles sont souvent agressées mais ne portent pas plainte, de peur d’être poursuivies pour racolage. La loi contre la prostitution s’inscrit dans un schéma patriarcal, confesse un haut responsable de la police. C’est toujours les prostituées qui se font arrêter, jamais leurs clients. Certains mystères n’ont jamais été élucidés. Ainsi le 5 septembre 2003, des ossements humains sont retrouvés à Balaclava. Ils appartiennent à Cindy Koomanikooa, 23 ans. La jeune fille tapinait depuis l’âge de 13 ans. Elle a été entraînée dans cet enfer malgré les tentatives de sa mère pour la tirer de là. Elle arpentait les rues de Grand-Baie et le jardin de la Compagnie. Les hommes qui ont partagé sa vie avaient fait d’elle une « machine à sous », selon l’aveu de sa mère. Régulièrement tabassée, elle sera portée disparue pendant cinq mois avant que ses restes ne soient retrouvés dans les bois de Balaclava.
Pour la police, sa mort est due à une overdose…
<B>SOS mineurs en détresse</B>
Les chiffres font peur. En effet, 2 600 mineurs se livrent à la prostitution. C’est ce que révèle une étude réalisée en mars 2003 par l’université de Maurice pour le ministère de la Femme. L’étude dévoile aussi que 3 900 adultes se prostituent. La prostitution infantile touche des enfants qui ont une moyenne d’âge de 12 ans. Issus de familles en difficulté, pauvres, en échec scolaire, ce sont les raisons avancées par ces mineurs pour expliquer leur situation. La prostitution infantile est particulièrement répandue à Port-Louis et sa périphérie, Quatre-Bornes, Rose-Hill, Grand-Baie, Flacq et Mahébourg. Les clients, dont la plupart sont Mauriciens, sont prêts à débourser entre Rs 1 000 et Rs 2 000 pour assouvir leurs désirs sexuels. Les touristes français, sud-africains, allemands, réunionnais, italiens, anglais et indiens comptent aussi parmi la clientèle. Ceux-là sont prêts à débourser trois fois plus…
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