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La presse au féminin
Quel est le sort réservé aux femmes dans les médias ? Qu'en est-il de la profession femme journaliste ? Quelles sont les attentes des lectrices ? Trois questions directes. Trois réponses directes. « Les femmes souffrent d'un déficit de visibilité dans la presse et même lorsqu'elles sont représentées, elles sont souvent stéréotypées », explique Loga Viraswmy, présidente de la Media Watch. « Le métier de journaliste se féminise de plus en plus mais les postes hiérachiques restent largement monopolisés par les hommes », concède Martine Luchmun, journaliste à l'express et animatrice à Radio one. « Les femmes lisent plus que les hommes mais elles lisent moins la presse quotidienne », analyse Natasha Bedaysee, Brand Manager chez Coca-cola. Ce diagnostic brièvement résumé reflète une situation plus complexe.
Le sexisme dans les médias est une réalité. « Pour rendre aux femmes la place qui leur est due dans les médias, pour rééquilibrer les choses, il faut d'abord qu'il y ait une reconnaissance du problème », analyse Mahen Motah, psychologue. On se dirige précisément vers cette reconnaissance. Le fait même que le ministère de la Femme ait choisi de placer, dans le cadre de l?Empowerment year, le mois de septembre sous le signe de « Women and Media » montre qu'une réflexion sur le sujet est amorcée. Le fait aussi que Media Watch ait lancé, vendredi, un annuaire avec des noms de femmes susceptibles d'être interviewées surtout dans des bastions masculins, est un autre signe de la volonté d'instaurer des mesures incitatives dans ce domaine.
La peur d?être masculinisée
Mais en fait, où en sont les femmes ? Pourquoi faut-il une guerre de sexe, si on peut l'appeler ainsi, pour qu?elles aient la place qui leur revient dans les médias ? Pourquoi seulement 17 % d'entre elles sont citées dans les journaux ? Certains vous diront que les journalistes ne cherchent pas assez d'intervenantes, que la presse est de toute façon dictée par une vision masculine des choses. Les journalistes de leur côté avancent que les femmes sont réticentes quand il s'agit de commenter l'actualité.
Dans la majorité des cas, les femmes, qui sont pourtant expertes dans leur domaine, ont du mal à se mettre à l'avant, sans doute freinées par une réserve inconsciente, comme le dit le psychologue Mahen Motah.
Comment expliquer cela ? Selon lui, la presse a tendance à exploiter la femme sous deux aspects. On la montre belle et gentille ou sinon on exhibe ses charmes et là elle frôle la vulgarité. « Elle a peur de donner son opinion ouvertement parce qu?elle ne sait pas comment la presse va l?interpréter. Elle a toujours peur qu?en filigrane qu?on attaque sa personne », explique le psychologue. Pour lui, la plus grosse crainte en fait, c?est qu?elle a peur qu?on l?identifie à l?image masculine. « Les femmes ont peur de perdre leur féminité en intervenant sur des sujets qui ont longtemps été considérés comme la chasse gardée des hommes. Elles ont peur qu?on les trouve masculines. »
Farhad Khoyratty, conférencier à l?université de Maurice, estime pour sa part que dans l?espace public, la femme n?a pas droit à l?autonomie, elle existe comme objet, soit elle est vue par les hommes soit elle n?existe pas. « Les femmes étant retranchées dans l?espace privé, finissent par croire qu?elles n?ont pas droit à l?espace public. » Il ajoute que dans cet espace public, où l?on trouve la presse, on « descend » plus facilement une femme ne serait-ce qu?en lui donnant de vilains attributs.
D?un autre côté, Farhad Koyratty considère que toute la société mauricienne n?est pas nécessairement patriarcale « Il y a eu des femmes comme Manda Boolell, Shirin Amerudee-Cziffra, Marie Josée Baudot ou Lindsay Collen qui ont fait figure de proue soit en travaillant dans les médias, soit en y étant représentées ou en étant politiquement actives. L?annuaire sera salutaire. Elle donnera à la femme la possibilité d?être plus visible, de coloniser l?espace public. Cela va permettre de démontrer deux choses. D?abord de démontrer aux femmes qu?elles sont capables, ensuite de prouver aux hommes que l?intelligence n?a pas de sexe et que les femmes ne sont pas intellectuellement inférieures à eux », soutient-il.
Les femmes ont souvent peur d?être cataloguées de grandes gueules dans le sens péjoratif, comme c?est le cas quand elles interviennent dans des réunions de travail. « Pour dépasser ce complexe, il faut leur donner des rôles modèles auxquels elles peuvent s?identifier », propose Mahen Motah. Farhad Khoyratty souligne néanmoins que s?il y a une révolution à faire, les femmes doivent compter sur elles mêmes avant tout. « Elles auront à faire face à cette société patriarcale qui ne voit la femme que dans deux rôles, celui de la vierge ou de la salope car la société ne leur reconnaît pas une identité multiple et autonome. Elles doivent toujours avoir l?air d?être fragiles et raffinées; si la femme se montre trop, on la qualifie de salope parce que c?est l?homme qui est sensé posséder le droit de juger. »
Pour remédier à ces préjugés, Farhad Khoyratty pense que la presse a un rôle à jouer et il est même partisan d?une discrimination positive dans un premier temps. « Il faut encore savoir la gérer, il ne suffit pas que 50% de femmes interviennent dans un article, il faut privilégier une présence qualitative sinon ça peut se retourne contre les femmes. » Il fait ressortir que dans un deuxième temps, il faut parvenir à banaliser la femme professionellement « on doit arriver à un stage où lorsqu?on sollicite quelqu?un c?est pour ses compétences et non pas parce qu?il est un homme ou une femme. »
Puisqu?on évoque les compétences, il faut dire qu?au niveau même de la profession, les choses ont progressé même s?il n?existe pas beaucoup de femmes rédactrices en chef. Femme et journaliste. il y a quinze ans, ces deux termes ne collaient pas ensemble. « Sans doute qu?à l?époque les contraintes d?horaires et la nature même du métier ne correspondait pas à l?image de la femme qui devait s?occuper de la famille aussi », explique Danièle Babooram, journaliste à La vie catholique.
Aujourd?hui le métier s?est féminisé. On trouve beaucoup de femmes dans les rédactions. « On trouve aussi des femmes photographes, des femmes dans la rubrique sportive », insiste-t-elle. En règle générale, on les trouve souvent affectées aux rubriques traditionnellement considérées comme féminines telles que le social, l?éducation, la famille. Loga Virasawymy fait ressortir néamoins que les verroux commencent à sauter. « On trouve de plus en plus de femmes qui vont au Parlement, qui couvrent le budget. »
Homme ou femme, qu?est-ce que ça change ? Peut-on parler de regard féminin dans le métier. Oui, considère, Martine Luchmun, journaliste à l?express et animatrice sur Radio One, qui trouve que les femmes transmettent plus d?émotions dans leurs reportages et qu?elles ont plus de flair. Pas forcément, avance Danielle Babooram. « On fonctionne et c?est tout, on ne chausse pas de lunettes de femmes. C?est vrai qu?il y a peut-être une sensibilité différente mais c?est valable pour les hommes aussi. On écrit selon ce que l?on porte en soi, notre expérience de la vie, notre enfance. »
La femme doit apporter plus
Martine ne se fait pas de souci pour la hiérachisation des femmes. « C?est parce qu?elles sont entrées dans la profession tard. La génération actuelle a plus de chances de grimper mais c?est vrai qu?elle aura à faire sa petite révolution. En plus de faire preuve de ses compétences comme ses collègues masculins, elle aura à apporter un petit plus. » Martine Luchoomun s?interroge toutefois sur le fait que les journalistes femmes sont pour la plus part célibataires « le journaliste sait à quelle heure il quitte sa maison mais ne sait pas à quelle heure il va rentrer. Il y a très peu de maris qui pourraient comprendre cela mais en même temps, la femme a beaucoup de réserves, elle peut être beaucoup de choses à la fois. »
Et les lectrices dans tout ça ? Parmi celles que nous avons interrogées au passage, beaucoup ne voient pas le problème de représentation car elles ont intériorisé le fait que c?est normal qu?il n?y ait que des hommes qui interviennent. Natasha Bedaysee de Coca- cola se dit consciente de cette lacune,
« La femme n?est pas mise en valeur dans la presse. » Elle avance même le fait que les femmes puissent ne pas se reconnaître dans la presse mauricienne. « je lis le journal, je survole tous les titres, les sujets institutionnels m?intéressent mais sans plus. Il manque à mon avis un équilibre. Les femmes aiment bien lire des sujets d?ordre domestique. »
« On n?a pas le temps de lire », précise Jennifer, employée dans une usine d?accessoires de textile « Quand elles rentrent chez elles, les femmes ont encore beaucoup à faire et ne peuvent pas se permettre de se jeter dans le fauteuil pour lire le journal du début à la fin. » Elle défend néanmoins bec et ongles la presse féminine qui selon elle est tout aussi enrichissante.
« Il faut bien qu?on innove dans notre cuisine, on a des recettes dans les magazines. Pour s?occuper du bébé, il y a des conseils pratiques que l?on peut suivre. Cette lecture est toute aussi importante puisqu?après tout c?est souvent à nous que revient le besoin de résoudre les soucis domestiques. » Féminisation sans féminisme ? c?est en tout cas ce que l?on retient des différents intervenants.
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