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“Paycheck”
“L’idée d’adapter ce roman de Philip K. Dick offrait bien des perspectives, toutes fascinantes, et il est assez dommage de constater qu’aux yeux du réalisateur, les scènes de poursuite et les explosions auront primé sur tout le reste.”, commente un critique du Chicago Sun-Times. Sans nécessairement connaître l’œuvre de Philip K. Dick, on peut, fort de quelques renseignements glanés çà et là, avancer que ce dernier est considéré comme l’un des meilleurs auteurs de science-fiction du XXe siècle au même titre que Isaac Asimov ou Arthur C. Clarke. De plus, ceux qui ont une certaine connaissance de ses écrits parlent d’une œuvre traduisant pour l’écrivain, une existence qui serait en elle-même un “drame métaphysique”, pour citer un article paru sur le net. Cet article parle aussi d’une œuvre dans laquelle “le littéral et la métaphore se mêlent pour peindre des tableaux souvent cauchemardesques, des mondes oniriques régis par des puissances incommensurables…”. Il faudrait ajouter à cela la dimension philosophique, voire même spirituelle, attribuée par tous aux romans de Philip K. Dick.
L’ensemble de son œuvre, étalée sur trente années (de 1951 à 1981), est considérable : 48 romans et 115 nouvelles, cinq de ses romans ayant dans le passé, fait l’objet d’une adaptation pour le cinéma : Minority Report, Planète Hurlante, Total Recall, Confessions d’un Barjo et Blade Runner. C’est dire à quel point l’idée d’un sixième roman porté à l’écran, qui plus est, par un maître cinéaste, était en elle-même attrayante. Hélas, Paycheck, thriller de science-fiction signé John Woo, est un film décevant. Ce n’est pas qu’il soit mal fait, loin de là. Ce n’est pas qu’il soit ennuyeux non plus (il ne manquerait plus que ça !). C’est tout simplement qu’on était en droit de s’attendre à plus.
Pour expliquer la consternation du critique cité au début, il faut dire que l’histoire originale, en fait le véritable sujet de Paycheck semble tourner autour du choix moral que fait le personnage principal, Michael Jennings – Ben Affleck.
Magnat de l’informatique</B>
C’est un génie de l’informatique qui pratique l’espionnage industriel pour le compte du plus offrant. Il faut dire, étant en pleine science-fiction, qu’afin de garantir la discrétion la plus totale à ses clients, ce Jennings travaille d’une manière assez particulière : toute opération est effacée de sa mémoire, une fois que le client a dans sa poche ou dans sa mallette toutes les données concernant le projet de son concurrent avec améliorations comprises. Jennings perd ainsi deux ou trois mois de souvenirs de son existence, évidemment, mais disons qu’il est largement compensé par le montant de ses honoraires.
Voilà qu’un ancien camarade d’université, Rethrick – Aaron Eckhart un magnat de l’informatique genre Bill Gates, lui achète trois ans de son existence. C’est-à-dire que Jennings devra s’infiltrer dans une entreprise concurrente et refaire surface au bout de trois ans pour lui livrer le projet ultra confidentiel et ultra onéreux de cette entreprise. Il accepte pour une somme de 90 millions de dollars et aussi pour les beaux yeux de Rachel Porter – Uma Thurman, une biologiste travaillant dans cette entreprise concurrente.
L’acteur Aaron Eckhart est tout ce qu’il y a de plus crédible dans son rôle d’affreux chef d’entreprise, ne cherchant ni plus ni moins qu’à s’approprier toute la planète. Crédible au point de justifier en fin de générique des propos selon lesquels toute ressemblance avec des personnages réels serait fortuite et involontaire. Pour les autres, après avoir tenu le rôle d’une tueuse à gages experte en arts martiaux et assoiffée de vengeance dans Kill Bill 1&2, voilà Uma Thurman dans ce qui ressemble à s’y méprendre à un rôle de potiche.
L’actrice porte des lunettes dans certaines scènes pour avoir l’air d’une savante et étant Uma Thurman, elle y parvient mais c’est surtout parce qu’on la sait une personne intelligente. Autrement, elle ne fait pas grand-chose dans cette histoire, à part rencontrer le héros, tomber amoureuse de lui et le tirer d’affaire une seule fois (mais c’est bien trouvé) au cours d’une bagarre.
A propos du héros, peut-on réellement considérer Ben Affleck comme crédible dans son rôle ? Celui d’un génie en informatique, rappelons-le. L’acteur respire la santé, mais ceux qui ont vu ses films précédents savent qu’il a un registre assez limité d’expressions faciales, corporelles – et vocales (pour ceux qui l’ont entendu en VO). Il porte bien des lunettes comme Uma Thurman dans certaines scènes, lui aussi, mais force est de reconnaître que contrairement à sa collègue, il lui manque un certain physique de l’emploi, certaines méchantes langues n’hésitant pas à dire qu’il lui manque l’air intelligent.
Ce sont quelques défauts qu’on aurait volontiers pardonné au film de John Woo, s’il avait comporté un véritable suspense faute d’avoir la dimension philosophique ou morale que l’on devine propre au roman. Ce ne sera gâcher la surprise de personne que de révéler qu’après trois ans et, une fois la mission effacée de sa mémoire, le héros découvre qu’il aurait lui-même échangé la colossale fortune qu’il a en banque contre une enveloppe contenant quelques objets des plus usuels tels une montre, un ticket d’autobus, une pièce de monnaie, une clé, etc.
Il se trouve aussi qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt et que son ancien client a lancé des tueurs à ses trousses. La trame, et donc le suspense, aurait pu tourner autour du projet sur lequel a travaillé le héros (une lentille assez puissante pour voir loin, très loin, jusqu’à remonter la courbe du temps et donc voir dans le futur ; il paraît que d’un point de vue strictement théorique, ce serait envisageable), avec à l’arrière-plan toutes les questions morales et philosophiques (qui contrôle le futur contrôle le monde, un futur pré ordonné ou conséquence de notre présent, la vraie nature du temps, etc.) qui découlent d’un tel sujet. Le suspense aurait aussi pu tourner autour de ces objets se trouvant dans l’enveloppe. Vu qu’on apprend assez tôt que le héros a eu la possibilité de voir l’avenir, aura t-il cherché à s’envoyer un message ou à se préserver un avenir ? Si oui, lequel ?
Une fois l’usage de ces objets révélé, on trouvera que l’idée de base du scénario est astucieuse et qu’elle est bien menée et qu’elle justifie les scènes d’action. On se demandera aussi pour quelles raisons, le héros ayant su ce que lui réservait l’avenir au moindre détail près, n’a t-il pas prévu des moyens moins exténuants pour s’en sortir, autres que ces incroyables cascades qui rappellent tant les films de John Woo. Ceci d’autant plus que ces scènes d’action sont sans surprises. Nous sommes loin des films d’Hitchcock et les affreux dont le spectateur aura prévu la mort et qui mourront comme attendu et au moment escompté.
Reste que tout cela est magistralement mis en scène avec tout le style et les éléments de mise en images propres à John Woo. La scène de la poursuite à moto est un vrai régal et l’usage que fait Uma Thurman d’un bras mécanique lors d’une bagarre ressemble presque à un gag, un clin d’œil aux films de Kung Fu.
Sans surprises, donc, mais on ne s’ennuie pas pour autant. Reste encore une fois, qu’avec un sujet aussi formidable, on se retrouve au moment du happy end de rigueur, bel et bien devant une montagne ayant accouché d’une souris. Cela s’appelle une déception et c’est bien dommage.
<B>Gilles Noyau</B>
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