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Le mystère des dix cadavres

27 août 2004, 20:00

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Les habitants de Béchard Lane sont tétanisés. Ils voyaient bien que la maison occupée par Ravi Mawooa, 37 ans, alias Bhai, ses deux s?urs, Pritika et Mouna, son neveu Devesh, 11 ans, fils de Pritika, et leur mère, Kunti, 67 ans, était fermée à double tour depuis plusieurs jours. Mais Sakoon, une de leurs voisines qui habite cette impasse depuis 18 ans, était persuadée que les occupants s?étaient rendus en Inde comme ils l?avaient déjà fait dans le passé. Et même l?absence du mini-bus Camel Tours d?une trentaine de places que conduit régulièrement Ravi Mawooa pour le compte d?un employeur qui veut garder l?anonymat, ne leur a pas mis la puce à l?oreille.

En fait, s?il n?y avait pas eu les frères de Rajesh Dhayam, assistant administratif au Mahatma Gandhi Institute (MGI), disparu depuis le 6 août dernier, il se peut que les cadavres n?aient pas été découverts de sitôt (voir hors-texte). Ces derniers soupçonnaient une liaison entre Rajesh Dayam et Moona Mawooa. La famille Dhayam a fait part de ses soupçons à la Criminal Investigation Division (CID) de Quatre-Bornes. Deux membres de la CID, accompagnés des frères Dhayam, se sont rendus chez les Mawooa hier vers 13 heures et ont frappé à la porte, sans obtenir de réponse.

Celle-ci était fermée à clé. Quand ils ont brisé une imposte, ils ont été pris à la gorge par une odeur immonde de putréfaction. Une fois dans la maison, ils découvrent deux cadavres dans deux pièces au rez-de-chaussée. Dans une chambre, il y a celui d?un homme couché sur un lit et sur lequel ils trouvent la carte d?identité de Rajesh Dhayam. Dans la salle à manger, il y a le corps d?une femme en t-shirt et en sous-vêtements qu?ils pensent être Moona Mawooa, esthéticienne dans un hôtel du littoral nord.

La scène d?horreur est loin d?être terminée. A l?étage, ils doivent briser des cadenas sur les portes pour y entrer. Dans une pièce, trois femmes vêtues de robes et de churidars sont allongées sur un matelas. Dans l?autre chambre, ils découvrent la dépouille de deux femmes habillées de la même manière sur un matelas, le cadavre d?un homme sur un lit et celui d?un enfant sur un petit matelas. L?état de décomposition de tous les corps est tel que les proches des Mawooa, qui viendront aux nouvelles par la suite, ne pourront pas les identifier formellement.

Une personne a échappé au drame qui s?est joué dans cette maison. Il s?agit de Sushma Devi, 27 ans, la deuxième épouse de Ravi Mawooa, qui était partie chez sa mère à Queen Victoria, Flacq, depuis novembre 2003, en raison d?une mauvaise grossesse. Elle a accouché d?un petit garçon il y a quatre mois. Selon des proches, Ravi Mawooa était fou de joie d?être père et il s?était personnellement rendu chez plusieurs parents, dont son cousin Vinod qui habite Ph?nix, pour lui faire part de cette naissance. A chaque week-end, il rendait visite à sa jeune épouse et à son bébé et téléphonait régulièrement chez sa belle-mère pour prendre de leurs nouvelles.

Si cinq des cadavres de la maison s?avèrent effectivement ceux de la famille Mawooa et le sixième celui de Rajesh Dhayam, qui sont ceux des quatre autres occupants ? A leurs habits, les enquêteurs auraient tendance à penser qu?il s?agirait de travailleurs étrangers et peut-être même de ressortissants indiens.

<B>ODEUR PUTRIDE</B>

La dernière fois que Roomila Nirsimloo, s?ur de Ravi Mawooa, mariée et vivant à Saint- Pierre, a entendu parler de sa mère, c?était il y a environ 15 jours. Avec un débit saccadé, cette quadragénaire qui n?arrête pas de fixer la maison où elle a grandi et qui a été le théâtre de morts étranges, déclare avoir reçu un coup de téléphone de Kunti l?informant que toute la famille allait se rendre à Rodrigues.

Cette information est confirmée par Sushma Devi, l?épouse de Ravi Mawooa. Sauf que le dernier appel qu?elle a reçu de son mari pour l?avertir de ce fait remonterait à un mois. La raison invoquée pour ce déplacement était d?ordre professionnel. Le 25 ou 26 juillet dernier, Ravi Mawooa avait demandé et obtenu de son employeur un congé de 15 jours, pour des raisons de santé.

En voyant l?absence prolongée de Ravi Mawooa, son patron a essayé de le contacter par téléphone mais n?a obtenu aucune réponse.

Roomila Nirsimloo dit n?avoir rien remarqué d?anormal dans la voix de sa mère. «Li ti paret bien». N?ayant pas de nouvelles de la famille, elle s?est risquée à leur téléphoner hier mais personne n?a décroché. Elle en a déduit qu?ils étaient encore à Rodrigues. A sa connaissance, son frère n?a jamais eu de démêlés avec quiconque car il était de nature réservée.

Opinion partagée par Sakoon et d?autres voisins qui trouvaient les Mawooa «personnels». «Zis Kunti ki ti koz bien. Apar enn bonzour, bonsoir, lezot ti rest dan zot koin», précise un voisin.

Aussitôt les cadavres découverts par la CID de Quatre-Bornes, plusieurs unités de la police ont investi Béchard Lane, notamment des éléments du Scene of Crime Office (SOCO), de la Divisional Support Unit de Ph?nix, une douzaine de policiers du Groupe d?Intervention de la Police Mauricienne (GIPM) qui ont été chargés d?enlever les dépouilles une fois les prélèvements pris.

Les médecins légistes étaient pratiquement au complet sur place, en l?occurrence le Dr Abdool Khalick Mohungoo qui conversait avec les hauts gradés de la police, le Dr Satish Boolell, qui donnait de nombreuses directives aux éléments de la SOCO et aux policiers du GIPM. Ils étaient accompagnés du Dr Sudesh Kumar Gungadin et les médecins légistes stagiaires Maxwell Monvoisin, Salim Saib et Prem Chamane.

Parmi les hauts gradés présents, il y avait l?adjoint au commissaire de police Tangavel Seerungun et l?assistant commissaire de police Pritamsing Jawaheer, respectivement numéros un et deux de la Central Criminal Investigation Division, le surintendant Clifford Parsad, surintendant de la Major Crime Investigation Team,à et Anand Ramchandar, responsable de la CID de Curepipe. L?assistant commissaire de police Zakir Emamboccus, Central Divisional Commander, a supervisé l?opération. L?assistant commissaire de police Dhuneswar Ramparsad qui dirige les Central et Southern Command, a également fait une apparition remarquée.

Bon nombre de policiers ayant investi la maison en sont ressortis éc?urés par l?odeur putride et la vue de tous ces cadavres en état de décomposition avancée. L?un d?eux ayant arrêté de fumer pendant plusieurs mois a même exprimé le souhait de recommencer immédiatement.

Etant donné le nombre important de badauds agglutinés autour du domicile des Mawooa, les policiers ont mis près d?une heure pour enlever les cadavres et les placer dans deux vans mortuaires. Cinq dépouilles ont été acheminées à la morgue de l?hôpital Victoria, Candos et cinq autres à celle de l?hôpital Jeetoo, Port-Louis. D?après les premières indications recueillies, la mort remonterait à cinq jours.

<B>ELEMENTS TROUBLANTS</B>

Les enquêteurs soupçonnent fortement un acte malveillant, en l?occurrence, un empoisonnement induit (homicidal poisoning), parce que les portes des chambres au rez-de-chaussée et à l?étage étaient cadenassées de l?extérieur. Une planche a même été clouée sur les portes des pièces à l?étage.

Autres éléments troublants pour les enquêteurs : l?interrupteur général d?électricité était éteint et la cuisine minutieusement rangée.

A première vue, la police penche pour l?utilisation de cyanure qui aurait pu avoir été mélangé à la nourriture, de sorte que son effet soit plus lent.

Les examens toxicologiques devraient permettre d?y voir plus clair.

Le Dr Amah Charrya Gujjalu étant rentré au pays hier soir, tous les médecins légistes se réunissent ce matin à 8 heures avant de pratiquer les dix autopsies. Selon toute probabilité, une partie devrait avoir lieu à l?hôpital Victoria et une autre à l?hôpital Jeetoo.

<B>La carte d?identité d?un disparu retrouvée sur un cadavre</B>

Rajesh Dhayam, un cadre administratif du Mahatma Gandhi Institute (MGI) porté manquant depuis le 6 août dernier, pourrait être une des victimes retrouvées dans la maison de St.-Paul. C?est à la suite d?informations, fournies par la famille du disparu aux éléments de la Criminal Investigation Division de Quatre-Bornes, qu?une équipe de la police s?est rendue à cette adresse. Selon des proches, Rajesh Dhayam, pouvait s?y trouver parce qu?il entretenait une liaison avec une des victimes retrouvées dans le salon. «Nous nous doutions qu?il devait être dans cette maison car nous savions qu?il avait l?habitude de s?y rendre», explique son frère, Jayprakash. Le cadavre du disparu, qui avait sur lui sa carte d?identité, a en effet été retrouvé seul dans une chambre située au rez-de-chaussée.

Rajesh Dhayam, 49 ans, résidait à l?avenue Shiv Shakti à Solférino, Vacoas. Il était père de deux enfants et divorcé. Le jour de sa disparition, il avait un chèque de Rs 386 000 en sa possession. Selon les témoignages de ses proches, il serait rentré chez lui vers 16 heures comme d?habitude mais il serait reparti peu après 19 heures à bord d?un fourgon. Personne ne l?a revu depuis. Ce même jour, son fils était parti prendre des leçons particulières avant de se rendre chez sa mère à Flacq et chez un oncle à Montagne-Blanche pour des vacances. Il a constaté la disparition de son père à son retour. «Nous l?avons cherché partout mais en vain», ajoute Jayprakash. Inquiet de l?absence de Rajesh Dhayam de son travail, la direction du MGI lui avait écrit pour s?enquérir de ses nouvelles. Pas de réponse. Une déposition sur sa disparition a été consignée au poste de police de Quatre-Bornes quelques jours plus tard. «Nous avons vécu un véritable martyre pendant trois semaines», laissent entendre les proches de la victime.

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