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Longanistes : ils ne sont pas si sorciers !

14 août 2004, 20:00

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«Il avait mis le travail pour votre mari et votre fils devant votre porte. Le travail a été fait sur une tombe dans le cimetière. Ils ont découpé un animal, un coq? Pour casser le travail, donnez-moi Rs 500 et Rs 600 pour les fournitures? » : ces mots pèsent sur le c?ur de Lila, une jeune femme âgée d?une trentaine d?années. Ces petites phrases assassines se gravent dans son esprit et la tourmentent sans relâche. Approchée par une longaniste, elle pensait que ses problèmes personnels allaient s?envoler, mais c?est sans doute un vol qui l?attendait au détour, en échange de quelques incantations.

Vaudou, envoûtement, décoctions, rituels et autres intrigues : les sorciers usent de tous ces moyens pour, selon leurs dires, extirper le mal. Si bien qu?aujourd?hui, la sorcellerie est bien ancrée dans nos m?urs.

À l?étranger, les rites incantatoires varient en fonction des croyances et des pays. Par exemple, en Égypte et dans la Mésopotamie anciennes et jusqu?à nos jours à Haïti, en Australie ou en Afrique, beaucoup pensent que les sorciers ont le pouvoir de tuer à distance lorsque plusieurs personnes en pleine santé décèdent subitement. On murmure alors qu?elles ont été victimes d?un sort?. En lançant des sortilèges, en invoquant les démons, en traçant un cercle à la craie blanche, certains pensent même que les adorateurs du diable peuvent jeter une malédiction. À Maurice, les cimetières sont devenus les lieux de prédilection de ces longanistes.

Un « traiteur » à chaque coin de rue

Mais que font donc ces « traiteurs » pour influencer tant de gens ? Eh bien, ce n?est pas sorcier ! Sadasiven Coopossamy, psychologue, souligne que plusieurs facteurs en sont responsables : « En 30 ans de carrière, j?ai vu beaucoup de patients venir me voir et avouer avoir eu recours à la sorcellerie et l?ont regretté ensuite. Le fait est que nous vivons dans un monde dépersonnalisé où de fausses valeurs prédominent. La jalousie et l?hypocrisie règnent en maître et on se bouscule chez les traiteurs. »

Parfois, les visites chez les longanistes se transmettent de génération en génération ou se multiplient lorsque d?autres alternatives, comme des consultations chez des médecins, psychologues ou psychiatres, ont échoué. « Il y a aussi des personnes qui ne croient plus dans les chefs religieux car ils croient qu?ils ont dévié de leur mission. Ainsi ils se réfugient dans la sorcellerie », déclare-t-il.

De son côté, Ustad Rajah, de son vrai nom, Goorooduth Chuttoo, président du Mouvement d?aide aux victimes de la sorcellerie (MAVS), soutient que les sorciers sont au nombre de 500 à Maurice. Selon lui, si les gens ont un problème de santé, d?argent, des peines de c?ur, ils se ruent chez le dokter nipat. « Ils pensent que les sorciers peuvent régler leurs problèmes, mais ils se trompent. Quand on est malade, on va voir le médecin et quand on a des soucis financiers, c?est vers la banque qu?il faut se tourner et non vers la sorcellerie. Si on n?y fait pas attention, il y aura bientôt un longaniste à chaque coin de rue ».

Un « esprit » pour le moins lubrique

Nombreux sont ceux aussi qui se sont endettés en échange des services des longanistes. Il faut savoir que les frais se situent dans la fourchette de Rs 100 à Rs 10 000, voire plus. Parfois, des « traiteurs » exigent des biens en nature tels que des bijoux, ou encore des terrains. Le plus dramatique, c?est que dans certains cas, ils font subir des sévices sexuels à leurs clients.

« Beaucoup de femmes deviennent inconsciemment des victimes. Je me souviens d?un cas où une jeune femme, venue consulter un longaniste pour un problème, a appris du longaniste que l?esprit qui l?animait, avait besoin de communiquer », poursuit le responsable du MAVS. Mais ne vous méprenez pas, la communication n?avait rien à voir avec des paroles mais il plutôt d?une relation sexuelle ! Heureusement, la jeune femme a eu le réflexe de s?enfuir.

Les risques de se faire plumer jusqu?au dernier sou sont réels. Le plus dur, c?est que les clients ne réalisent pas qu?ils peuvent se faire avoir en beauté. En fait, le sorcier développe une certaine emprise. Il tâche de faire en sorte pour que la victime soit convaincue de son infaillibilité et que la société adhère à ses croyances.

«Bann longaniste pe tromatiz dimounn. Zot fer zot plis dekouraze et pe appuye dans zot soufrans. Se ene moyen pou gaigne larzan fasil. Mo finn pass par la, mo konne ki boukou sorsie fer kroir ki zot ena enn don pou kapav soulaz dimoun. Mais li fauss. La sorselri pe vinn enn fleau pire ki ladrog. Se enn eskrokri qui pe kontign fer ravaz », confie Étienne Lemaine, ancien longaniste. Reconverti depuis sept ans dans la construction, cet habitan de Chemin-Grenier affirme que les « traiteurs » cultivent l?art de manipuler les gens (voir encadré). Le subterfuge est tel que souvent, la vie de ceux qui ont recours à la magie noire est complètement perturbée.

Ce qui corse davantage la situation, c?est que la sorcellerie est difficile à prouver. Par exemple, saisir des pièces à conviction utilisées par lors des incantations est quasi-impossible. Devant cette absence de preuves, l?accusation ne tient guère la route ; ce qui donne libre cours aux longanistes de poursuivre leur tâche?.

Témoignage

Neerunjun, l?oncle d?Asha : « Fode pas mars avek longanis ek fer dimal »

Le corps rongé par les brûlures qu?elle s?est infligé en juillet dernier, Asha, 27 ans, fait des révélations acerbes à son oncle, Neerunjun : « Mo nies dir moi ki so belmer finn amenn li kot enn longanis. Apre sa, so latet ti vremen fatige. Li ti pe tann enn ta tapaz asoir, li pas ti pe kapav rest kot li. Li tine revinn kot so mama. »

Revenant au foyer conjugal, les problèmes de la jeune femme empirent et la contraignent à rentrer chez sa mère. Mais le 8 juillet 2004, cette dernière sent une odeur de brûlé envahir une des pièces. Lorsqu?elle essaie d?en connaître l?origine, elle tombe nez à nez avec sa fille.

Elle vient de s?immoler. Transportée à l?hôpital, la jeune femme est admise aux soins intensifs et ne montre aucun signe de souffrance. Elle se met même à parler normalement. « Mo ti trouve sa drol, li pena soufrans. Li ti inkonsient seki finn passe », poursuit l?oncle d?Asha. C?est sur son lit d?hôpital qu?elle lui avoue les agissements de la belle-mère.

Quelques jours plus tard, Asha rend l?âme. Déterminé à voir la lumière au bout du tunnel, Neerunjun consigne une déposition à la police et essaie de retracer le sorcier en question mais en vain.

« Bann fami longanis là finn dir nou li nepli reste la. Ler là nou finn fer banne resers dan la rezion et noune appran ki li la mem et ki li pratik sorselri mem. Kan nou finn ressi gaign so nimero telefon, linn dimann enn ta renseignman lors nou apre linn dire li nepli pratik sa. Avan mo mem, mo pas ti kroir dan sa bann zafer la me depi ki Asha fine alle, li bien difisil. Aster la mo kroir. Mo sey reget lapolis me narien pa pe arrive. Enn tifi pas enn fardo pou so fami. Fode pas mars avec longanis pou fer dimal. Mo souete ki dimounn pa fer enn zafer koumsa kar zot pe fer zanfan soufer ek so fami aussi », dit-il.

Ce que dit la loi

En vertu du code pénal, la sorcellerie est illégale. L?alinéa 1 de l?article 26 de cette loi stipule que tout citoyen arrêté pour sorcellerie est passible d?une peine d?emprisonnement d?un mois et doit payer une amende n?excédant pas Rs 2 000.

Victimes : comments?en sortir ?

Honte, gêne, humiliation, trahison : ces sentiments animent diverses personnes manipulées par les sorciers. « Quand une personne qui a perdu sa fortune réalise qu?elle a été bernée, elle est en conflit avec elle-même. Elle refoule ses colères et ne peut se mure dans le silence. Elle ne peut se confier car cela pourrait davantage la faire souffrir », confie Sadasiven Coopoosamy. Il peut sembler difficile de s?en sortir mais ce n?est pas impossible. Avec un soutien de son entourage et un accompagnement psychologique, vous pouvez recommencer. Le MAVS procure aussi une assistance aux victimes. Vous pouvez contacter les responsables sur le 627.44.86.

Questions à

Étienne Lemaine, ancien longaniste

Comment avez-vous débuté la magie noire ?

J?ai acheté des bouquins sur la sorcellerie. Cela m?intriguait. Je voulais savoir comment cela se passait. Aussi, j?ai mis les recettes en pratique. En essayant, je réussissais. Après cela, une ou deux personnes sont venues me voir pour les aider à sortir de leur galère. Vu que cela marchait, j?ai continué. Bien vite, d?autres amis, également sorciers, m?ont rejoint et c?est ainsi que notre magie se propageait. Par semaine, je voyais environ une vingtaine de personnes.

Qu?est-ce qui vous a permis d?en sortir ?

Au fil du temps, j?ai réalisé que je détruisais de plus en plus ma famille. Je me consacrais à mes clients, mais je négligeais les miens. Je ne voyais même pas mes enfants grandir. Et puis, je prenais aussi conscience d?une chose importante : je faisais souffrir énormément. Je crois que l?on ne peut pas prendre le fardeau des autres et se dire qu?on peut les soulager. Aujourd?hui, je sais qu?il y a vraiment une porte de sortie. Il y a des médecins, des psychologues qui peuvent vous venir en aide. Lorsque les gens viennent vers moi, je les oriente vers ces spécialistes.

Comment réagissez-vous face à l?ampleur de la sorcellerie ?

Je crois que les sorciers eux-mêmes sont malades. Aveuglés par le gain, ils ne songent pas au mal qu?ils causent. Les longanistes peuvent vraiment cesser cette pratique. Je leur lance un appel pour qu?ils arrêtent de berner les gens. Il y a des centres d?écoute qui peuvent assister les victimes, mais aussi les sorciers, et d?autres structures pour mieux les canaliser. Je suis prêt à soutenir tout un chacun pour réussir à s?en sortir.

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