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Sénateur John Kerry :portrait d?un aristocrate de gauche

31 juillet 2004, 20:00

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Dans la campagne pour l?élection présidentielle du 2 novembre, John Kerry représente tout ce qu?un conservateur américain déteste. Il appartient à la haute société de Nouvelle-Angleterre, il a vécu en Europe, il est cultivé, de gauche, catholique de la tendance tolérante. Qui plus est, il siège au Sénat depuis presque vingt ans, et les « politiciens de Washington » ont, par définition, mauvaise réputation. Il a même fini par devenir ami avec l?autre sénateur du Massachusetts, Edward Kennedy, parangon de la gauche démocrate la plus traditionnelle, certains diraient sectaire.

Il est difficile d?imaginer un homme politique plus compliqué que John Forbes Kerry. Sa naissance, déjà, est un défi aux idées reçues. Son père était un diplomate au patronyme irlandais, de confession catholique, formé aux universités Yale et Harvard.

Richard Kerry n?a jamais dit à son fils ce que celui-ci a appris par un article du Boston Globe en 2003 : ses grands-parents étaient des juifs d?Europe centrale, convertis au catholicisme en 1902 et arrivés aux États-Unis en 1905. Fritz Kohn a emprunté le nom d?un comté d?Irlande pour devenir Frederick Kerry. Avec sa femme, Ida, il s?est installé à Chicago, puis à Brookline, dans le Massachusetts. Après deux faillites, Frederick Kerry n?en a pas supporté une troisième et s?est tiré une balle dans la tête, dans les toilettes d?un hôtel de Boston, en 1921.

La mère de John Kerry, Rosemary Forbes, appartient à l?une des familles les plus anciennes de cette grande bourgeoisie de Boston surnommée « les brahmanes », tant elle forme une caste sûre de sa valeur et de sa place dans la société. Les Forbes se sont enrichis dans le commerce avec la Chine - celui de l?opium, entre autres - et possèdent des terrains à Cape Cod, lieu de villégiature des fortunes de Nouvelle-Angleterre.

John est né à Denver le 11 décembre 1943. Pourtant, bien qu?apparentés à la plus ancienne aristocratie de ce pays qui ne connaît pas les titres de noblesse, le futur sénateur, ses deux s?urs et son frère n?ont pas été élevés dans le luxe. Leur famille maternelle était une branche modeste de la tribu Forbes, et leur père était un diplomate de niveau moyen, qui n?a jamais atteint le rang d?ambassadeur.

<B> Il paraît craindre de faire la guerre</B>

Quand John, après un séjour dans une pension suisse, est entré au collège Saint Paul, dans le New Hampshire, sa scolarité a été payée grâce à la générosité d?une grand-tante. Le jeune Kerry s?impose par l?effort. Il est bon élève. Il brille au hockey sur glace, dans une équipe dirigée par Robert Mueller, aujourd?hui directeur du FBI. Il drague les filles, parmi lesquelles une demi-s?ur de Jackie Kennedy, ce qui lui vaut d?assister à la régate de l?America Cup, au large de Rhode Island, sur le même voilier que le président des États-Unis. Il commence peut-être, alors, à croire à son destin.En tout cas, quand il entre, la même année, à Yale, il se sent chez lui, dans cette université prestigieuse, et tient des discours de plus en plus catégoriques sur la politique nationale et internationale.

Partisan enthousiaste de John Kennedy, il devient président de la Yale Political Union, association d?étudiants qui organise des débats politiques. Il est initié, aussi, à la mystérieuse Skull and Bones Society, cette confrérie de Yale à laquelle ont appartenu les deux George Bush et qui, comme toutes les sociétés secrètes, excite les imaginations. En fait, on y est coopté pour ses mérites, qu?ils soient scolaires, sportifs ou de camaraderie. Y être admis est, à la fois, un rite de passage - le nouvel arrivant doit, notamment, raconter en détail sa vie sexuelle depuis l?enfance - et une voie de socialisation. Sur les quinze membres de Skull and Bones qui ont obtenu leur diplôme de sortie en 1966, quatre se sont engagés dans les forces armées. Bien qu?il ait passé une grande partie de son temps, pendant sa dernière année à Yale, à s?initier à l?aviation, avec son camarade Frederick Smith, futur fondateur de Federal Express, John Kerry a choisi la marine plutôt que l?armée de l?air.

L?influence de son père, qui s?était engagé lui-même à la fin de ses études, semble avoir été grande, mais ambiguë. Richard Kerry a quitté le Foreign Service en 1962, las de ses lourdeurs bureaucratiques et amer de ne pas avoir vu ses qualités reconnues. En octobre 1965, John Kerry a remis au vice-président Hubert Humphrey, de passage à New Haven, dans le Connecticut, où se trouve l?université Yale, une pétition condamnant les manifestations contre la guerre. Pourtant, sept mois plus tard, choisi pour prononcer le discours de fin d?année universitaire, le jeune engagé critique la politique du président Lyndon Johnson.

L?hésitation de John Kerry face à la guerre du Vietnam semble annoncer celle dont il a fait preuve, près de quarante ans plus tard, au sujet de l?Irak. Lui qui s?était prononcé, au Sénat, en 1991, contre la première guerre du Golfe, a longtemps tergiversé avant de voter, en octobre 2002, la résolution autorisant George Bush à employer la force contre Saddam Hussein.

La question n?est pas là, évidemment. Elle est de savoir si, trois ans après les attentats du 11 septembre, alors que leurs forces sont engagées en Afghanistan et en Irak, et face à une menace terroriste qui n?a pas diminué, les Américains peuvent s?en remettre à un homme qui paraît craindre de faire la guerre.

<B> L?Irak : une erreur à réparer</B>

À ce doute sur sa détermination, John Kerry répond en invoquant, inlassablement, ses états de service au Vietnam. Il y a été blessé plusieurs fois, il y a abattu au moins un ennemi, il y a sauvé des camarades, il en est revenu décoré. « Cela fait trente-cinq ans que je démontre ce qu?est ma politique », déclare-t-il dans l?hebdomadaire The New Yorker (daté 26 juillet). Il a approuvé les interventions dans les Balkans, décriées, à l?époque, par les républicains. Il a soutenu les actions menées en Haïti et à Panama. À ses yeux, l?Irak n?est pas un bourbier dont il faudrait sortir au plus vite et à tout prix, mais une erreur à réparer.

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, John Kerry dirigeait les Vietnam Veterans Against War, les anciens combattants opposés à la guerre. Témoignant au Sénat, avec l?aide d?Edward Kennedy, et à la télévision, le lieutenant Kerry a dénoncé, en 1971, les « atrocités » que cette guerre faisait commettre aux soldats américains.

Une des clés de sa pensée se trouve peut-être dans le livre que son père a publié en 1990, The Star Spangled Mirror (Le Miroir étoilé). Richard Kerry y dénonçait les fautes que peut commettre l?Amérique quand elle se persuade de sa supériorité et de sa mission civilisatrice. John Kerry ne partage pas le radicalisme de son père, mort en 2000. Il croit à la nécessité des interventions humanitaires, mais, dans le grand débat américain sur ce que doit être la politique des États-Unis vis-à-vis du reste du monde, il se situe du côté des « réalistes », qui donnent la priorité aux alliances et à l?équilibre des puissances, contre les « idéalistes », qui prêchent la diffusion de la démocratie.

Son mariage, en 1970, avec Julia Thorne, s?ur d?un de ses camarades de Yale, s?est achevé, en 1988, par un divorce. Sept ans plus tard, le sénateur du Massachusetts a épousé Teresa Heinz, veuve d?un de ses anciens collègues, le républicain John Heinz, mort dans un accident d?avion. Héritière des conserves Heinz, Teresa Kerry gère une immense fortune, et le sénateur mène grande vie, avec elle et leur famille recomposée, entre leur maison de Boston à celle de Georgetown, quartier chic de Washington, l?île de Nantucket, les pistes de ski de l?Idaho, leur propriété à Pittsburgh, en Pennsylvanie, berceau de la famille Heinz, et leur chalet à Aspen, dans le Colorado.

Cela n?empêche pas le candidat démocrate de faire partie de ces privilégiés qui pensent que l?Amérique a du chemin à faire pour tenir ses promesses en matière de justice, d?équité et de solidarité. Pour George Bush, c?est « toujours le même vieux pessimisme ». Pour John Kerry, c?est « la confiance dans ce dont ce pays est capable ».

<B> @ 2004 Le Monde ?

Patrick Jarreau

Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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