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GRSE : Frissons en cascade
Les pirates sont arrivés à destination. Dos à l?océan. Pile au milieu de la ri-vière. A l?abordage ! Un par un, nous tanguons du voilier au hors-bord. Vite, s?agripper. Juste à temps. Un bateau concurrent soulève une gerbe d?écume. Fait remonter une lame énorme. Nous enveloppe dans un fumet de barbecue.
Mais c?est la cascade qu?il s?agit de dévorer des yeux. Celle de Grande-Ri-vière-Sud-Est est aussi appétissante qu?une pièce montée. Sa généreuse garniture de sucre glace bouillonne du chaudron chauffé par le ventre de la terre. De chaque côté, les rochers plissés comme des raisins secs, sont légèrement saupoudrés d?amandes en poudre. Dans les interstices, des lianes d?angélique où pendent des lambeaux de plastique.
Lentement, nous approchons de cette gourmandise que l?équipage de « La Caroline », voilier des « Croisières Pirates », nous promet depuis le début de la journée. Il s?agit de ne pas tout engloutir en une seule bouchée, comme l?enfant qui se sait surveillé. Mais de prendre le temps de goûter aux différentes textures. D?éviter de se couper en passant à côté des rochers qui affleurent la surface de l?eau.
A plusieurs reprises, la forme effilée en lame de couteau du hors-bord passe tout près. Dangereusement près. A chaque fois, Jérôme, le skipper, redresse la barre, sans cligner des yeux derrière ses épaisses lunettes de soleil. Quelques minutes, le temps de remonter le bras d?eau, de suivre le contour d?un coude?
Point d?orgue de la plus longue ri-vière de Maurice. Un site qui, sans être spectaculaire, mérite que l?on y reste plus longtemps que le quart d?heure accordé par les pirates. Le deuxième groupe de visiteurs reste assis au fond du hors-bord.
Se rincer encore une fois les yeux. Offrir son visage et ses bras nus à la pluie fine arrachée à la cascade par le vent. Se rendre compte que la moitié du voyage est déjà finie. Qu?il est loin le moment où la maman de Jérémie, petit touriste réunionnais, lui a dit, avant de prendre place dans la pirogue à moteur, au débarcadère de Trou-d?Eau-Douce : « Voilà le bateau pirate, prend ton épée, ils vont attaquer. »
Moulée dans son petit short bleu marine, la jeune mère ne cache pas qu?elle a froid sous ses dreadlocks cui-vrés. Pour se réchauffer, elle tient d?une main le petit doigt de son mari et de l?autre la menotte de Jérémie. Empêtrée dans ses sacs que l?on devine remplis de vêtements de rechange pour l?enfant, elle s?installe maladroitement. Manque de perdre de ses sacs dans le lagon glacé. Retrouve l?équilibre en même temps que le sourire au moment de poser le pied sur La Caroline.
Daniel, gentil animateur, récite son discours de bienvenue à la trentaine de passagers pendant que Davina et Angélique distribuent des gobelets en aluminium qui sentent bon l?enfance. Hôtesses toutes fleuries dans leurs jupes de séga, elles s?empressent de ver-ser des rasades de rhum-coca, de bière, ou de jus d?orange.
Imperturbable face à toute cette animation, Jean Paul Rosette, jeune ca-pitaine peu bavard sous son bonnet de rappeur. Ses mains aux veines saillantes ne quittent le gouvernail que pour porter un verre en plastique à ses lèvres minces. « Sa enn karbiran spesial », dit-il en souriant devant notre curiosité. Mais impossible de lui soutirer la recette. Ce qui ne nous empêche pas de remarquer, durant le trajet Trou-d?Eau-Douce ? Grande-Rivière-Sud-Est que chacun des membres d?équipage viendra à un moment ou à un autre réclamer sa gorgée de carburant spécial.
Vent d?hiver et pluie intermittente obligent, le cuistot-chanteur Pascal, ses collègues, Mike et Bruno, accélèrent la cadence. L?espace où se mêlent créole local et accent réunionnais est tout de suite convivial. Chacun y va de son commentaire.
Le vent d?hiver pousse des étrangers à se tutoyer. Réflexe pour s?habituer au plancher qui tangue et les virages dans le lagon vert à crête d?écume. Après un quart d?heure de navigation, le moteur ralentit. « C?est bien de naviguer comme ça en voyant la terre de chaque côté. C?est sécurisant », constate l?un des passagers.
Nous passons au large des mangroves de l?île-aux-Cerfs. Le malaise qui menaçait, au creux de la gorge, monte jusqu?au bord des lèvres. Assise le dos à la mer, sans voir l?horizon tout en étant sur l?eau. Le paradoxe nous force à changer de place, à nous hisser sur le petit pont avant de ce voilier de 30 pieds de long.
Enfin nous respirons de grandes goulées d?air salé. Cherchons en vain à déterminer le moment exact où nous ne serons plus dans le bras de mer mais dans le lit de la rivière. « Tout ça c?est de l?eau saumâtre », dit Jean-Paul en montrant du doigt Grande-Rivière à gauche, Deux-Frères et Quatre-S?urs à droite.
Mais la pluie qui menace nous force à regagner l?abri de la bâche transparente que les membres de l?équipage attachent au-dessus de La Caroline. Le visage de Jean-Paul s?est encore assombri. D?une main rageuse, il ramène la fermeture éclair du blouson qu?il vient d?enfiler sur son débardeur rouge.
<B>A la découverte des trésors de l?île</B>
Alternative aux petits voyages en catamarans, les voiliers de « Croisières Pirates » opèrent dans région depuis 1997. Parcours proposé : rendez-vous à 9 h 30 au débarcadère de Trou-d?Eau-Douce. Transfert de deux minutes en hors-bord jusqu?au voilier. Croisière d?un peu moins d?une heure vers Grande-Rivière-Sud-Est et sa cascade, en passant au large de Trou-aux-Cerfs. Les passagers repassent en hors-bord pour approcher de plus près de la cascade.
Prochain point de chute : Grand-Bassin, site de plongée. Une fois de retour, les membres de l?équipage servent le barbecue préparé à bord : poulet, poisson, langoustes grillés accompagnés de salade de pomme de terre. Au dessert : des tranches d?ananas frais.
Une fois les passagers repus, le hors-bord fait la navette jusqu?à l?île-aux-Cerfs où les visiteurs finissent la journée. Retour prévu à 15 heures. Forfait : Rs 800, comprenant le repas avec langouste, Rs 600 sans langouste.Renseignements au 774-3936.
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