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Sortir de la peur
Il y a quelques années, face à une explosion telle que celle de Grand-Baie, la première attitude aurait été de dénoncer spontanément le développement sauvage de ces villes-villages sous le diktat de l?exploitation touristique. Nous aurions déploré ces bâtiments non conçus pour abriter ce qu?ils abritent aujourd?hui. Nous aurions fustigé d?emblée les autorités qui tolèrent le "champignonnage" d?immeubles sans imposer des règles strictes de sécurité ou réclamer l?inspection régulière des dispositifs trop souvent vétustes.
Il y a quelques années, en somme, nous aurions été plus rationnels. Notre bon sens nous aurait plutôt inspiré de pencher pour une explication plus proche des réalités propres de ce pays, de ses dysfonctionnements quotidiennement constatables. Celles d?un petit pays toujours en voie de développement, porté par l?ambition d?être en tout point conforme aux normes des grands. Un pays qui jette toujours ses bonbonnes de gaz dans des terrains vagues. Aujourd?hui, on a un peu perdu la mesure des choses, de nos choses, une certaine sérénité.
Notre imaginaire désormais est débridé. Depuis que nous avons vu, ces dernières années l?impensable, nous nous disposons toujours à imaginer l?inimaginable. Crime ? Attentat ? Les causes sont immédiatement extrêmes. C?est instinctif. Nous souffrons d?hypersensibilité. Nos repères ont été ébranlés, nos réflexes modifiés par la peur américaine mais aussi, ici, par ces hommes d?honneur dont on a vu le coeur d?escrocs, ces politiciens qui ont des liens obscurs avec des forces occultes, ces pervers aux angles des rues. Nous ne sommes nullement gênés par le ridicule qu?il peut y avoir à se croire la cible de terroristes. Sans ressources en pétrole et en gaz, sans position stratégique comme l?Indonésie, pays clé du Sud-Est asiatique, que sommes-nous sur l?échiquier pour justifier cet "intérêt"?
Cette spirale de la peur n?a aucune raison d?être. Il faut arrêter de croire à une montée généralisée de l?insécurité à Maurice. Le langage politique a tendance à capitaliser sur les peurs, et il risque d?être d?autant plus alarmiste que l?on entre en période préelectorale. Il faut résister aux récits des scénarios catastrophes. Nous ne sommes pas aussi menacés qu?on le croit. Ce n?est ni fermer les yeux ni être naïf que de choisir de croire que si les chiffres de délinquance ne cessent d?augmenter, c?est que certains délits étaient rarement enregistrés hier puisque la société n?en faisait pas grand cas. Ou que les crimes sont mieux médiatisés parce que leurs auteurs ont des visages et des noms.
Il est possible que cet apparent optimisme ait quelque chose à voir avec une visite récente dans une ville voisine, la deuxième plus dangereuse au monde, Johanesburg. Sans doute. La comparaison a tout bêtement cela de bon qu?elle permet effectivement de relativiser, de distinguer ce qui est isolé, le fait de quelques esprits chagrins, d?un mal fondamental, profond, latent. Là-bas, ils doivent gérer les contrecoups d?une pénible histoire commune, ajoutée à une cruelle misère. Il y a trois jours, un homme était jugé pour le viol et le meurtre d?un bébé d?un an, de sa mère et de sa grand-mère. Tuées "parce qu?elles étaient blanches". Et les pratiques sécuritaires censés régler les problèmes de la ville mènent ses habitants à vivre reclus, dans la méfiance, la peur, le repli sur soi, l?individualisme. Un Etat policier. Au point qu?en pleine nuit, il y a deux semaines, un homme a mis une balle dans la tête de quelqu?un qu?il a attrapé tentant de mettre en marche sa voiture. C?était sa fille.
C?est le lot de bien des pays où les attentats sont quotidien. Ce n?est pas le nôtre. Notre société, à nous, ne porte pas de manière latente une telle maladie. Les drames épisodiques qui nous secouent ne sont pas moins douloureux, mais ils sont le fait de quelques esprits malades ou d?accidents. Nous n?avons aucune raison de craindre ou de douter du voisin. Notre société, ouverte, respire les valeurs de liberté et de tolérance. C?est un bienfait. Pendant que se poursuivent ces fouilles, il faut se garder du sentiment qu?ailleurs, demain même, tout peut de nouveau s?écrouler.
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