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Ferré par la poésie

29 juillet 2004, 20:00

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? Vos livres de poésie ont ceci de particulier : ils font la part belle à l?esthétique, au graphisme, à l?illustration. Vous aimez que les mots soient habillés ?

Je trouve que cela apporte quelque chose de plus. Quand j?ai fait le premier recueil, je suis parti de l?idée qu?il fallait faire un bel objet, un beau livre. Et puis Patrice Offman, celui qui conçoit graphiquement mes livres, sent bien ce que j?écris. Et c?est lui qui m?a présenté Laval Ng pour les illustrations. Je sais, à chaque fois, que Patrice va m?étonner et, à chaque fois, je suis étonné! Ce mariage des mots et des images est important. Comme l?est celui des mots et de la musique.

? Et la musique des mots?

Les deux. Je suis arrivé à la poésie par la chanson. J?ai connu les mots par la musique. Avec Brel, Brassens, Ferrat, Ferré. Aujourd?hui, je lis de la poésie sur ?Internet?. Il y a des jeunes qui écrivent des poèmes qui me rappellent mes débuts et me font voir le chemin parcouru. Et puis, j?ai cette déformation professionnelle. Je suis linguiste et je vois des maladresses. Mais il y a des maladresses qui sont belles. Dans les poèmes d?adolescence, on trouve souvent des pépites. Quand je relis mes vieux textes, je trouve qu?il y a des choses qui restent. Cela veut peut-être dire que ces choses-là viennent de loin?

? La poésie est-elle ce monde totalement à part, en décalage avec tout ce qui nous entoure ?

Je vous dirais que je n?ai jamais vraiment été intéressé par l?écriture romanesque par exemple parce que je ne m?en sens pas capable. Et puis, il faut le dire : je suis quelqu?un d?assez paresseux. Un roman, il faut du souffle, c?est long, cela demande de la rigueur. En poésie aussi, il faut la rigueur des mots, mais ce n?est pas pareil.

? La poésie est plus instinctive ?

Oui. Le roman a des normes, il faut construire. Alors que la poésie, on peut la déconstruire.

? En regardant avec détachement l?écriture poétique, on peut se demander ce qu?il peut bien y avoir de commun entre Desnos et Chateaubriand ou Queneau et Lamartine ?

Je crois que la réponse est simple : ce n?est pas le même univers ni la même langue, mais ce qu?il y a de commun, c?est cette recherche, ce travail sur la langue. Tous les poètes ont ça en commun.

? Ce qui équivaut donc à dire que la poésie, c?est un attachement à la forme ?

Dans un premier temps, oui. S?il n?y a pas un niveau technique qui est respecté, la prosodie notamment, même dans les vers libres, la poésie manque de puissance. C?est ce travail sur la langue, je le redis, qui constitue la poésie. Pourquoi aime-t-on un poète plus qu?un autre ? Rarement en raison des thèmes choisis. Plus souvent, en raison de la musique de ses mots. Le fond s?impose tout seul. Quand Aragon écrit des poèmes de résistance, c?est la manière dont il écrit qui fait que ses poèmes sont restés.

? Le chef d?orchestre Herbert Von Karajan disait : ?Quand on écoute une oeuvre de Mozart, le silence qui suit est aussi du Mozart?. Peut-on dire cela de la poésie ?

Oui, je le crois sincèrement. Quand j?écoute Ferré qui chante ?La Mémoire et la Mer?, je ressens très fort ce que vous venez de me dire. Il y a de telles images dans la poésie de Ferré que ça reste en vous. Il faut respirer profondément après.

? Quand on choisit la poésie comme forme d?écriture, n?est-ce pas une manière de dire, de décrire qui l?on est ?

Sans doute. Mais, je ne suis pas sûr, je ne peux affirmer que j?ai choisi la poésie. C?est peut-être elle qui m?a choisi? Elle s?est imposée à moi.

? Qu?elle parle de l?amour ou de la révolte, il y a dans la poésie quelque chose de radical. Le poète est-il un homme radical ?

Vous parlez là des deux axes de la poésie. Soit elle est engagée dans la révolte soit elle parle d?amour. Aragon en est l?exemple typique. Il a été dans les deux univers : celui de l?engagement et celui du lyrisme. Dans la poésie, il y a beaucoup de rejet. Elle ne supporte pas de faiblesse. Si un poème ne vous a pas pris dès la première ligne, on l?abandonne. Un roman, vu sa longueur, peut supporter quelques moments de faiblesse, la poésie, non.

? Léo Ferré, que vous aimez, pense que la poésie doit ?puer des pieds? ?

Parfois, oui. Surtout dans la poésie engagée. A l?époque de la résistance, la poésie a gueulé. Je suis persuadé que la poésie de la résistance en France a eu une influence beaucoup plus grande qu?on ne le croit sur les gens. Elle a eu un rôle très important. Eluard, Aragon, Vian ont été importants.

? Quelquefois, on appelle poésie ce qui n?est que pamphlet social ou politique, cela vous gêne ?

Oui. La poésie ne peut pas être au premier degré pour dénoncer. Je reviens dessus mais c?est important. La poésie, c?est d?abord un immense travail sur la langue. Je pourrais écrire un texte pour dénoncer les choses de l?actualité, mais cela reste ce qu?on appelait des libels, des pamphlets, mais ce n?est pas de la poésie. C?est un style à part qui a été superbement défendu par des gens comme Zola ou Sainte-Beuve. Mais on revient encore à la langue, au travail qu?il faut pour rendre une langue percutante. Les textes au premier degré où l?on met dix jurons sur deux lignes, en croyant qu?on a fait de la poésie de révolte, ça craint un peu?

? Ecrire est une forme de prétention ? On pense à Céline qui disait écrire pour rendre les autres illisibles?

Je ne crois pas. Je n?ai pas envie de rendre les autres illisibles. Je détournerais la phrase pour au contraire vous dire que je veux surtout avoir une langue lisible. En France, j?ai fait de la poésie alambiquée, hermétique, ésotérique, mais je préfère la belle langue limpide.

? L?écriture simple, épurée, est la plus difficile à construire?

Ceux qui écrivent le savent. La langue simple, c?est souvent celle qui a été la plus travaillée. J?aime beaucoup Eugène Guillevic, un poète qui écrit sur les choses. J?écris depuis 25 ans, et j?ai beaucoup tardé à publier. On assiste à des polémiques entre des gens qui écrivent différents styles de poésie. Je trouve ça d?une futilité? L?essentiel pour une poésie, c?est que ça vous touche. Avec une baffe dans la gueule ou avec des frissons.

? Le sens profond de la poésie, c?est d?emmener ailleurs ?

Oui. Ailleurs comme vous dites. Dans l?enfance, dans les rêves, loin du monde glauque dans lequel nous vivons tous.

? Dans ce monde glauque où les mots ont perdu leur sens, comment fait-on quand on aime les mots ?

Ce n?est pas facile. Quand on voit ce qui se passe en politique, par exemple, où les mots n?ont quasiment plus aucun sens. Ils emploient des mots sans même y croire et c?est tellement visible? Cela me rappelle la phrase de René Char : ?Les mots savent des choses que nous ignorons d?eux.? Quand les mots sonnent faux, je crois qu?on les entend chez les hommes politiques.

? Chez les journalistes aussi?

Bien sûr. Quelquefois on lit des articles dont on sait que pas un mot n?est ressenti. C?est instinctif. Mais cela se remarque encore plus avec la parole où l?intonation, au-delà des mots, laisse voir plus de choses. Maintenant j?en ris, sinon je serais tout le temps de mauvaise humeur. C?est comme quand les hommes politiques parlent de mauricianisme? d?ailleurs ils n?en parlent même plus maintenant. Le mot a disparu du vocabulaire. Tellement ils n?y croient pas. Les mots sont galvaudés. Quand vous entendez le Premier ministre dire que Maurice est ?le pays le mieux géré du monde?, vous comprenez à quel point les mots n?ont plus de sens.

? Votre dernier recueil rappelle une enfance disparue. Qu?est-ce qui est le plus difficile : quitter l?enfance ou devenir adulte ?

L?exergue de mon livre est de Jacques Brel, qui dit : ?Un enfant et nous voilà patience, un enfant et nous voilà passés?. Répondre à votre question est difficile. Je crois que j?ai la chance de revivre mon enfance à travers les yeux de Lisa, ma fille. Elle lit les livres qui m?appartenaient quand j?étais enfant. Et je vois se dérouler mon enfance trente ans plus tard. J?ai 42 ans, et il y a des jours où j?ai de la tristesse dans ma tête de savoir que l?enfance est partie. Je la vis par procuration. L?enfance, et c?est ce qui me fascine, c?est le temps des premières fois. Le temps des baptêmes, de la découverte. On ne vit pas une deuxième fois le premier baiser. Ou la découverte de l?alphabet. On ne découvre rien une deuxième fois. Rien ne peut être reproduit. Je regarde ma fille découvrir l?écriture, la lecture. Le temps passe et je vis par procuration?

? Les découvertes ne sont pas l?apanage de l?enfance. Elles continuent?

Oui bien sûr. Mais j?ai eu une enfance dans un village de la campagne qui s?appelle Goodlands. Une enfance rurale. C?est ce qui m?a permis d?avoir un regard sur Maurice que je n?aurais pas eu si j?habitais en ville. Ma poésie est marquée par la ruralité. Mon regard sur les gens est marquée par cela. Je vous en parle en sachant que vous me comprenez, vous êtes aussi de la campagne. On ne se rend pas compte pendant son enfance que tout sera et est marqué par la campagne, on ne le voit qu?après. J?ai fait le lancement de mon premier livre à l?école primaire de Goodlands que j?ai fréquentée et tant de choses me sont revenues? Les lieux de l?enfance marquent.

? Aimer l?enfance, c?est cultiver le passé ?

Pas du tout. Je ne me réfugie pas dans le passé. J?aime l?enfance pour le regard qu?elle me donne aujourd?hui. Je suis un homme de ce siècle. Mais c?est vrai que le temps qui passe me déprime quelquefois. Il y a les rencontres qui font aimer le présent. Gilbert Pounia, le chanteur réunionnais. Quand je suis chez lui, à la Plaine des Palmistes, le temps s?arrête.

? Les rencontres donnent un sens au temps ?

Oui et sans doute à la vie tout court. Quand je suis chez Gilbert, je suis bien. Il y a des moments où tout s?arrête. Du pur bonheur.

? Moments de grâce ?

De vraie grâce. J?ai eu quelques moments comme ça quand j?étudiais en France. J?ai eu des moments comme ça avec des profs. J?en ai eu un à Goodlands qui était un vrai éveilleur de conscience. Il ne faisait pas partie de ces gens qui ont la morgue et qui croient avoir inventé la poudre et le canon.

? Perdre l?insouciance de l?enfance est un remords ou un regret ?

Sans conteste un regret. J?essaie de parler de l?enfance pas uniquement pour des regrets. Dans un de mes livres, je parle de l?enfance de l?île Maurice par exemple. Ce n?est pas une licence poétique de dire qu?on a inventé une île. L?école de Goodlands, c?était un microcosme de Maurice. Il y avait toutes les communautés et les catégories sociales. Et sans en parler, sans en faire état, il y avait une unité, une harmonie. Sans doute parce que la politique ne s?en était pas encore mêlée. Il n?y avait pas d?hypocrisie. On ne voyait pas la communauté de l?autre. J?ai commencé à sentir le compartimentage ethnique au Collège Royal de Port-Louis. Surtout vers la Form IV-V. Les clans se formaient dans la cour du collège. C?était ahurissant.

? On parle de la poésie de l?enfance insouciante. Or, la poésie n?est pas insouciance ?

Non, elle ne peut être insouciante. On ne peut pas écrire de manière insouciante.

? L?enfance étant insouciance et la poésie non, l?enfance ne peut donc être poésie ?

L?enfance est cruelle aussi. Elle navigue entre poésie pure et cruauté. L?enfance est excessive. Mais vous avez raison, la poésie ne peut pas être insouciante. Elle prend position, elle se montre, elle dévoile son auteur. J?ai du mal à parler de ce que j?écris, parce que j?ai le sentiment de ne parler que de moi quand j?écris. Je parle mieux de mon enfance dans un poème qu?en parlant.

? L?enfance est-elle ce malentendu dont on ne guérit jamais ?

C?est surtout l?adolescence qui est terrible. Ce n?était pas facile. Mais mes parents m?ont aidé à la surmonter. J?ai eu une enfance heureuse, mais l?adolescence n?a pas été facile même si ça s?est arrangé par la suite. La transition n?était pas facile.

? L?enfance doit rester un état d?esprit permanent ?

Je peux être un enfant, même si ce n?est pas tous les jours. Mais je sais que si je ris comme un enfant, c?est pour ne pas pleurer. Quand on voit ce qui se passe à Maurice? je préfère garder un regard d?enfant. Je vois des choses dans ce pays qui me mettent hors de moi. On parle de cybercité, c?est devenu un mot-totem qui va tout résoudre. Je me demande si les gens au pouvoir savent qu?il y a des gens pauvres à Maurice. Quand je vois ce que touchent certaines personnes à Maurice, je ne sais pas comment ils font pour vivre. J?entends Aragon : ?Est-ce ainsi que les hommes vivent? ? Et à côté, on entend : ?Maurice est le pays le mieux géré du monde !? Le pouvoir, comme d?un château, empêche-t-il à ce point de voir les manants et la plèbe ?

? Cela vous fait peur ?

Je ne le souhaite pas, mais j?ai bien peur que ça pète bientôt, comme en 1999. Avec tous les scandales qu?on voit, on se rend compte combien de gens se sont enrichis. Les gens pauvres regardent tout ça et se demandent : ?Vivons-nous dans le même monde? ?

? Les raisons qui ont causé l?explosion de 1999 vous semblent toujours présentes ?

Oui, sans aucun doute. C?est latent. L?affaire Kaya, voir quelqu?un mourir en prison, m?a révolté? C?est naïf, mais quand on est en prison, c?est l?Etat qui s?occupe de votre sécurité. C?est peut-être pour ça que certains préfèrent aller en clinique. Et puis, surtout le détournement qui a été fait de cette affaire. On n?a jamais reconnu les causes profondes qui ont donné cette explosion. C?est la misère confrontée à l?opulence. Et ça c?est toujours là? On essaie juste de masquer, sans succès. Comme toujours Maurice est une île qui se maquille trop.

?On assiste à des polémiques entre des gens qui écrivent différents styles de poésie. Je trouve ça d?une futilité? L?essentiel pour une poésie, c?est que ça vous touche. Avec une baffe dans la gueule ou avec des frissons.?

?Les mots sont galvaudés. Quand vous entendez dire que Maurice est ?le pays le mieux géré du monde?, vous comprenez à quel point les mots n?ont plus de sens.?

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