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Grandeur et petitesses de Port-Louis
Avec la publication du cinquième tome de son histoire de la Corporation de Port-Louis, Rivaltz Quenette achève le premier siècle de cette rétrospective municipale. La période, couverte par cette cinquième partie d?une ?uvre considérable, concerne les années 1936 à 1950. Elle se pare, bien sûr, de toutes les qualités qui font de cette revue des activités municipales, une précieuse référence à toutes les étapes du développement tous azimuts de la société mauricienne. On comprend, certes, le vif désir de l?auteur de se reposer quelque peu, après l?heureux aboutissement d?une tâche aussi herculéenne.
Il sera toutefois le premier à convenir avec ses lecteurs que la suite de l?histoire de ce premier siècle d?activités municipales est tout aussi intéressante et instructive que le contenu de la période 1850-1950. Donnons-lui le temps de se remettre de ses émotions et de ses ravissements intellectuels devant les moindres détails des différents préludes à l?histoire politique de Maurice de la seconde moitié du xxe siècle. Nous le savons assez conscient de l?urgente nécessité de faire revivre le souvenir de ce qui est resté, sinon secret, du moins dans l?ombre, pour que, avec le courage et la ténacité qu?on lui connaît, il ne ressente pas bientôt le besoin de reprendre sa plume pour aligner les faits et gestes d?hier encore peu connus mais qui façonnent si solidement les fondations de la société mauricienne actuelle, et nous assurent un avenir encore plus harmonieux et fraternel.
Guerre mondiale et revendications
Plus que jamais, le portrait de la corporation municipale de Port-Louis, que brosse Rivaltz Quenette à notre intention et pour notre plus grand plaisir, témoigne de notre souci constant de tenir compte de ceux qui revendiquent une place plus grande, dans la prise des décisions collectives, pour les membres les plus marginalisés de notre société. Dire que ces revendications ont été accueillies à bras ouverts serait une grossière exagération. Il y a eu certes accueil,mais cela n?a pas été sans protestations initiales ni amertumes et même manigances, dans l?espoir de repousser le plus loin possible le moment fatidique de devoir faire de la place aux nouveaux venus. L?hypocrisie de la bienvenue saute aux yeux. Il faut en savoir gré aux nouveaux venus d?avoir eu le plus souvent le triomphe modeste et de n?avoir pas cru nécessaire de relever combien l?accueil, enfin obtenu, compensait inadéquatement des décennies d?humiliations, de frustrations, de mépris, d?arrogance et de manquements à leur dignité collective. Il faut y retrouver une des principales qualités de l?âme mauricienne. Elle consiste à privilégier la nécessité de toujours regarder en avant et de ne pas s?appesantir outre mesure sur les avanies subies dans un passé pourtant récent.
Le 5e tome de l?histoire de la Corporation de Port-Louis se démarque principalement des tomes précédents en ce sens qu?il y est de moins en moins question des problèmes spécifiques au conseil municipal de la capitale, chargé d?assurer le bien-être des citadins, mais qu?il y est fait de plus en plus référence à des problèmes politiques d?ordre national. On ressent moins que dans les tomes antérieurs le caractère décisif des débats municipaux sur la fourniture de l?énergie électrique, du gaz industriel, d?eau potable et des soins de santé.
La distribution de l?eau est plus ou moins assurée par le gouvernement central à partir des réservoirs de Pailles et de Mare-aux-Vacoas et ce, depuis les inondations de 1929. Rivaltz Quenette laisse entrevoir dans ce 5e tome qu?il en sera bientôt de même pour l?énergie électrique. L?hôpital civil offrira des soins hospitaliers qu?aucune collectivité locale n?est en mesure de lui disputer. Le défi que les administrations régionales ont, est désormais de savoir le plus utilement compléter les efforts du gouvernement central pour garantir le bien-être de l?ensemble de la population.
Aux municipalités de souligner mieux que par le passé les spécificités identitaires mais non ethniques de nos différentes communes.
La période 1936-1950 est avant tout marquée par l?incertitude totale et ô combien angoissante causée par le déroulement de la Seconde Guerre mondiale. Il nous est facile aujourd?hui de venir dire que l?île Maurice est restée jusqu?au bout éloignée des nombreux épicentres de ce conflit mondial particulièrement meurtrier.
Rivaltz Quenette démontre admirablement combien les incertitudes des années de guerre sont venues bloquer pour un temps de véritables soulèvements populaires tous azimuts, allant des revendications ouvriéristes et syndicales (avec l?action militante de Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Guy Rozemont, Pandit Sahadeo, Hurryparsad Ramnarain), culturelles (prise de conscience de la force numérique et intellectuelle des Mauriciens d?origine indienne, dans le sillage de la célébration du centenaire de l?arrivée à Maurice des premiers groupes de travailleurs agricoles indiens et création d?une association des intellectuels de cette communauté) aux profondes aspirations collectives politiques et constitutionnelles.
Ce dernier mouvement contient la meilleure part des autres revendications. Ne faisons toutefois pas l?erreur de vouloir y voir une synthèse harmonieuse et consensuelle. Le mouvement politique finira certes par emporter la part du lion, reléguant au fond de la scène le combat culturel et syndical. Mais cela ne se fera pas sans peine ni résistances opiniâtres. Des pionniers devront rendre les armes et assister, impuissants, à la métamorphose de leurs bébés dans des directions qui n?étaient pas celles qu?ils avaient choisies en les mettant au monde.
Sans ménagement mais avec son courage habituel, ce courage fondé sur le roc de la vérité historique, Rivaltz Quenette nous décrit les soupçons mutuels qui antagonisent, dans les années 1940, les Maurice Curé, les Razack Mohamed, les G.M.D. Atchia, les Edgar Millien, les Seewoosagur Ramgoolam, tandis que les Edgar Laurent, les Raoul Rivet, les Samuel Fouquereaux préfèrent enterrer d?anciens haches de guerre pour sauver ce qui peut l?être encore.
L?heure est fondamentalement à la nécessité de procéder à une révision complète et radicale de la constitution de 1885. Elle n?interviendra qu?en 1945-1947 et sera mise en pratique en août 1948, lors d?élections législatives qui sonnent le glas pour les plus chères aspirations politiques de l?ancienne oligarchie. La Seconde Guerre mondiale retardera d?autant l?avènement de cette nouvelle étape. Elle aura au moins l?avantage d?avoir mieux préparé l?esprit de tout un chacun à l?inéluctable, tempéré des excitations et des convoitises qui auraient pu, autrement, avoir été exagérées, donner un supplément de sagesse collective aux décideurs, choisis dans les différentes sections de la société pour échafauder une constitution, permettant à la colonie de se diriger le plus harmonieusement possible vers l?Indépendance.
Le débat actuel sur la nécessité d?inclure une dose de représentation proportionnelle dans le système électoral tyrannique du First Past the Post est de la bibine comparée aux affres issues des âpres débats constitutionnels des années 1940. Jamais page plus radicale ne fut plus lentement tournée dans toute l?histoire de Maurice Rivaltz Quenette jette des éclairages nouveaux, pris souvent dans d?anciens secrets d?État et autres documents confidentiels, transmis par le Château du Réduit au ministère britannique des Colonies. C?est ainsi qu?il nous montre comment le Réduit n?a vu en Emmanuel Anquetil qu?un dangereux communiste bolchevique. Fort heureusement, ce dernier pouvait compter dans la capitale anglaise sur de solides amitiés, dont la moindre n?est certainement pas celle d?Arthur Creech-Jones.
L?objectivité et la vérité historique
On peut reprocher à Rivaltz Quenette de ne dire qu?une infime partie de ce qu?il sait sur cette période particulièrement troublée et si méconnue de l?histoire de Maurice. Nous en voulons pour preuve son silence, à la page 36, sur l?expulsion à Rodrigues d?Emmanuel et de John Anquetil. Le biographe du successeur de Maurice Curé à la tête du PTr ne peut ignorer ce détail. S?il se tait c?est parce qu?il veut s?en tenir à la stricte histoire de la ville de Port-Louis.
De même, il se contente de nous signaler l?ébauche des révolutions qui se préparent dans le domaine de l?instruction publique avec la publication du rapport Ward sur ce sujet. On pourrait aussi lui reprocher de survoler trop rapidement les problèmes causés par les pénuries de denrées alimentaires pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Le peu, qu?il nous révèle à ce sujet, tels ces « points de ration » pour définir les besoins alimentaires de tout un chacun et si souvent synonymes à la réalité quotidienne du « point de rations », nous révèle amplement sa maîtrise d?un sujet qui le passionne, mais qu?il s?efforce de décrire sans passion ni émotion exagérées, en privilégiant autant que possible l?objectivité et la vérité historique.
Un peu moins de 200 pages pour nous raconter les années 1936-1950, vues de l?ancien hôtel de ville de Port-Louis, c?est à la fois peu et beaucoup. Peu en nombre de pages mais beaucoup en densité exceptionnelle. On voudrait pouvoir interroger l?auteur sur le contenu de chaque page, sinon de chaque paragraphe quand ce n?est parfois de chaque ligne.
Il y a certes des impératifs de temps et de moyens financiers. Il faut espérer que nombreuses seront les associations culturelles de notre pays à comprendre combien Rivaltz Quenette a encore beaucoup de choses à nous raconter et à nous révéler sur notre histoire commune si riche et si intéressante.
Ce 5e tome, tout comme les précédents, est d?une telle richesse encyclopédique qu?il n?y a nul besoin de lui faire de la réclame. C?est un véritable livre de référence qui est ainsi mis à notre disposition, encore qu?on puisse déplorer que l?index qui le parachève si utilement ne se limite qu?aux noms propres. Élégamment imprimé par Super Printing Co. Ltd et solidement relié, on peut regretter que ses promoteurs, le conseil municipal de Port-Louis, n?aient pas insisté en faveur d?une iconographie plus exhaustive.
Ces critiques sont en fait des compliments. Le travail, effectué par Rivaltz Quenette à la demande de plusieurs lord maires, est admirable et digne d?éloges. Nous ne critiquons pas pour le besoin de critiquer mais surtout pour faire comprendre qu?une certaine île Maurice se montrera toujours insatiable quand il s?agit de mieux connaître notre histoire commune dans ses moindres détails.
Dans les meilleurs restaurants, on en redemande quand les chefs se surpassent. Pas le temps de dire merci à Rivaltz Que-nette pour toutes ses peines. Nous préférons lui faire comprendre que nous voulons davantage. Nous voulons plus de détails. Nous voulons des menus plus copieux de sa part car grande est notre gourmandise intellectuelle. Nous avons faim de livres davantage illustrés, de détails encore plus croustillants. Nous voulons savoir tout ce que l?auteur sait et qu?il doit nous raconter sans rien nous cacher. Pas question donc, Rivaltz, de rendre ton tablier. Il y a encore du pain sur la planche.
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