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Alfred Gellé, l?irremplaçable du Barreau
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Alfred Gellé, l?irremplaçable du Barreau
Le vendredi 3 juillet 1954, Me Alfred Gellé plaide pour la dernière fois devant une cour de Justice. Il plaide toujours avec une compétence renouvelée malgré son âge avancé (74 ans) et les séquelles d?un stupide accident (il est renversé sur la grande route par un cycliste, à Rose-Hill, au début de 1952 et se fracture le fémur). Trois jours après cette ultime plaidoirie, il rend l?âme dans sa demeure de la rue Célicourt-Antelme, à Rose-Hill. Il succombe à une congestion pulmonaire. Le Barreau, et la population, perdent en lui une des figures de proue de la société mauricienne.
Lui rendant hommage le jeudi suivant, le chef juge de la Cour suprême, Sir Francis Herchenroder, rappelle cette vérité connue de tous : ?Alfred Gellé was a man of immense and tireless activity and intense industry which manifested themselves in many other spheres of life? As barrister, he was endowed with great talent in his calling : a sharp legal acumen, a gift of brillant oratory and a wonderful memory which enabled him to marshal in admirable order the facts of any case ? He displayed the great qualities of a fearless advocate. He possessed many sterling qualities and was truly a good and upright man. He dies after a life of high service and honour in his profession and one of many achievements. His death rob the profession of a commanding personality and its members mourn a great-hearted and loyal friend.?
Rappelant sa dernière apparition au prétoire, trois jours seulement avant son décès, Sir Francis estime que le défunt a eu la mort qu?il a dû toujours souhaiter. Il en veut pour preuve le courage et la ténacité avec lesquels il lutta pour reprendre sa place au Barreau, l?une des plus illustres, malgré les handicaps résultant de son accident de la route. ?But even as in the Courts he put up a formidable struggle in defence of his clients, so he made, in his own defence, with caracteristic fortitude, the most gallant fight against the misfortune which had overtaken him and had affected his physical energy.?
Alfred Gellé compte, au moment de son décès, un demi-siècle d?activités intenses au service du Barreau mauricien mais aussi seychellois. De 1913 à 1920, il occupe, en effet, le poste d?avocat de la couronne à Victoria.
Serein jusqu?au bout
Au nom du Parquet et du Barreau, l?Honorable Roger Espitalier-Noël, procureur général, et Me Maxime de Spéville, Q.C., se joignent à l?éloge funèbre de Sir Francis. Me Espitalier-Noël fait ressortir que l?âge n?était pas un handicap pour lui et qu?il demeura serein jusqu?au bout malgré les séquelles de sa fracture de la hanche. Il possédait une énergie indomptable. Il fait partie des éminents Mauriciens que nous sommes en droit d?estimer irremplaçables. Il demeure estimé de tous. Nul n?a fait appel à ses conseils ni à ses services sans ressentir, à l?annonce de sa mort, la certitude de perdre à jamais un conseiller dévoué, sincère et fidèle et le plus généreux des amis.
Me de Spéville met en relief sa ?outstanding personality?. Il est de tous les principaux combats juridiques du demi-siècle écoulé. Jusqu?au bout, il demeure fidèle à sa mission première de faire en sorte que règne la justice la plus parfaite.
Me de Spéville émet la prédiction que le souvenir d?Alfred Gellé ne s?éteindra pas de sitôt dans le prétoire mauricien. Il nous appartient de nous prononcer sur le bien fondé de cette remarque. Qu?en est-il exactement de son souvenir au sein du judiciaire mais aussi en celui de la société mauricienne ? Nos plus jeunes avocats doivent rencontrer à plusieurs reprises son nom et ses arguments juridiques dans leurs recherches de précédents pouvant étayer la défense des cas qui leur sont soumis. Mais que connaissent-ils de l?homme et de la personnalité se cachant derrière ce patronyme qui, pendant si longtemps, faisait figure, pour sa nombreuse clientèle, de formule magique et de salut mais aussi d?épouvantail et de casse-tête juridiques pour la partie adverse ? La connaissance exhaustive des faits et gestes des plus éminents légistes du XIXe et du XXe siècles ne peut qu?aider nos plus jeunes légistes à donner une plus grande réalité humaine aux seuls arguments juridiques et théoriques. Les moins jeunes ont ici un devoir de mémoire à exercer auprès de leurs plus jeunes confrères, ne serait-ce que pour témoigner leur gratitude à l?égard de ceux ayant guidé leurs premiers pas dans cette noble profession.
Brillant élève du Collège Royal, Alfred Gellé fait des études de droit en Grande-Bretagne et est reçu avocat au Middle Temple en juin 1904. Le Barreau mauricien le reçoit en son sein le 5 janvier 1905. Il seconde pendant quelque temps Me Armand Esnouf en tant que secrétaire. En 1920, il reprend sa place au Barreau, après l?intermède seychellois précité. Il s?acquiert peu à peu une belle clientèle, peu désireuse de se passer des services d?un défenseur aussi talentueux que compétent. Il est fait King?s Counsel en 1934. Même un demi-siècle après sa disparition, son nom demeure une des références les plus sûres de la jurisprudence mauricienne.
Nous aurions tort cependant de confiner les nombreuses qualités d?Alfred Gellé à ses seules activités juridiques. Il prend une part active dans la vie politique des années 1920 et suivantes, encore que ses premières incursions dans l?arène politique remontent à son élection comme conseiller municipal de Port-Louis, en 1909, dans le Ward IV, avec Robert Rohan et Victor Ducasse. Il a moins de chance en 1912, d?où son départ pour les Seychelles. Une autre occasion de briller dans l?arène politique s?offre à lui en 1922. Trois conseillers municipaux du Ward IV (Jérôme Tranquille, Anatole de Boucherville et Octave Sandapa) démissionnent pour protester contre la proclamation d?une loi-baîllon, en 1921. L?élection partielle qui s?ensuit permet à Alfred Gellé de retrouver sa place au conseil municipal.
En 1924, il se joint à l?Union mauricienne, seconde à merveille son leader, Edgar Laurent, et contribue activement à accroître le prestige de cette formation politique. Il est ré-élu en 5e position sur le scrutin de liste en 1924. Il tente alors sa chance du côté des élections législatives en 1926. Sa tentative se solde par un échec, qui l?éloignera de la politique active. Il n?obtient que 336 voix contre 640 à Gaston Antelme, mais surtout 1 405 à Roger Pezzani.
Il demeure toutefois conseiller municipal et obtient le privilège d?accueillir en 1927, en tant que maire de la capitale, le duc et la duchesse d?York, le futur George VI et la future Reine-Mère Elizabeth.
Gaëtan Raynal, dans la notice qu?il lui consacre dans le Dictionnaire de Biographie Mauricienne, à la page 963, précise qu?il acquiert, à cette occasion et à ses frais, la toge d?apparat réservée aux maires des grandes villes.
Il demeure conseiller municipal de Port-Louis jusqu?en 1933. A partir de cette année, il en devient le conseiller juridique. En 1932, il est appelé à devenir membre nommé du Conseil législatif. Le 5 mars de la même année, il est aussi choisi pour succéder à
M. Brodie comme président du conseil urbain de Beau-Bassin?Rose-Hill où il siège depuis 1922.
Homme actif
Il occupe ce poste présidentiel jusqu?en 1945. De 1932 à 1953, il conserve ses fonctions de membre nommé du Conseil législatif. Son expérience de la vie politique mauricienne de la première moitié du XXe siècle et le rôle actif qu?il y joue, en plein jour ou en coulisses, demeurent donc incontestables. Les références à ses nombreuses interventions ne peuvent donc qu?être très instructives à tous égards. Le hic, c?est qu?elles sont difficilement accessibles au grand public, et même aux chercheurs.
Alfred Gellé siégera au sein de plusieurs comités et commissions d?enquête, dont la plus importante est peut-être celle chargée du fonctionnement du Contrôle des approvisionnements. Homme de culture, il est un membre en vue du conseil d?administration de l?Alliance française, dont il est le vice-président pendant de nombreuses années. Pressenti en mai 1954, soit deux mois avant sa mort, pour succéder à Raymond Hein pour présider cette organisation culturelle, il décline cet honneur qui revient alors à Amédée Poupard.
A juste titre, Gaëtan Raynal termine sa notice biographique en s?appesantissant sur les activités hippiques du grand turfiste qu?était Alfred Gellé. Un an avant sa mort, il s?associe à la nouvelle écurie, créée l?année précédente par Guy Rochecouste. Ses couleurs (blanc et bleu roy) triomphent avec Jurançon dans la Coupe de la Duchesse, en mai 1954, ultime consolation hippique dans une vie humaine d?une grande richesse et d?une grande fécondité.
Alfred Gellé voit le jour à Flacq le 1er janvier 1880. Il est le fils de Séïde Gellé et d?Emerante Florent. Ses funérailles ont lieu le mardi 6 juillet 1954 en l?église paroissiale Notre-Dame de Lourdes à Rose-Hill, au milieu d?un grand concours et de parents et d?amis. Nombreux sont les membres du Conseil législatif, du conseil municipal, des conseils urbains, du Barreau, les chefs de service, les médecins, avoués, notaires et membres d?autres professions libérales qui tiennent à lui rendre alors un dernier hommage. Le gouverneur se fait représenter par son aide de camp. La bière est portée à l?église par des confrères du Barreau. L?absoute est donnée par l?évêque de Port-Louis, Mgr Daniel Liston, C.S.Sp. Il est assisté des Pères Roger Leclos et John Egan. L?inhumation a lieu au cimetière Saint-Jean.
Ainsi s?achève la vie terrestre d?Alfred Gellé. Il nous laisse le témoignage d?un homme de c?ur, d?un grand patriote, d?un juriste chez qui l?intégrité n?a d?égales que la compétence et la serviabilité. Un demi-siècle après sa mort, il doit demeurer l?exemple à suivre pour les meilleurs d?entre nous.
?Alfred Gellé possédait une énergie indomptable. Il fait partie des éminents Mauriciens que nous sommes en droit d?estimer irremplaçables. Nul n?a fait appel à ses conseils sans ressentir, à l?annonce de sa mort, la certitude de perdre à jamais un conseiller dévoué.?
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