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Ces poissons qui saoulent
«Même pour 50 000 dollars, je ne mangerais pas ce poisson. » Un marin américain dîne avec un ami dans un restaurant de la Caraïbe. En réponse, ce dernier hausse les épaules et le traite de paranoïaque. Du vivanneau, ici, on en mange à tous les coins de rue? Quelques heures plus tard, il se tord de douleur : crampes abdominales, frissons, suées, nausée, diarrhée? La ciguatera malmène son organisme. Ce scénario aurait très bien pu se dérouler à Maurice. Récemment d?ailleurs, une scientifique a été sérieusement intoxiquée à Rodrigues. Ironie du sort, il s?agit de l?épouse d?un cadre du Centre de recherches marines d?Albion. Un organisme qui dépend du ministère de la Pêche et qui vient de publier un ouvrage de 150 pages sur la ciguatera.
Ceux qui ont le malheur d?être frappé parce que les Polynésiens appellent la gratte montrent souvent les mêmes symptômes : éreintement, articulations douloureuses, démangeaisons, inversion des sensations de froid et de chaud? un vrai bonheur qui peut durer des mois. On a même vu le cas, en Guadeloupe, d?une famille entièrement décimée après avoir mangé du barracuda.
Quand Le Morne s?appelait « Poison Cape »
Commune dans les eaux chaudes, sous les tropiques, très répandue dans le Pacifique Sud et dans la Caraïbe, la ciguatera n?a jamais épargné Maurice. Les livres d?histoire évoquent l?empoisonnement de marins hollandais, croisant au Morne-Brabant en 1601, qui affublèrent ensuite le site du triste nom de Poison Cape. En 1748, ce sont les Anglais qui ont dû abandonner une bataille à l?Isle-de-France après avoir été massivement intoxiqués par des vieilles à l?île Rodriguez.
Plus récemment, on trouve dans les années 70 et 80 plusieurs cas fatals chez des pêcheurs et des enfants mauriciens qui avaient consommé de la vieille ou de la carangue. Les scientifiques présument que la majorité des cas, mortels ou non, n?a pas été répertoriée, en l?absence de diagnostic.
Il est cependant inutile de paniquer. Assez méconnue du public, la ciguatera a fait l?objet de nombreuses études dans la région depuis les années 1970. Ainsi, une équipe de chercheurs du Centre d?Albion a publié en février dernier un ouvrage complet sur la question, avec la collaboration de scientifiques indiens : Ciguatera. A review and its status in Mauritius.
La biologiste mauricienne Mira Devi Hurbungs, qui a grandement participé à la réalisation de l?ouvrage, ne considère cependant pas le problème comme une menace majeure. En effet, le ministère de la Pêche a depuis longtemps pris des mesures pour interdire à la vente les espèces les plus dangereuses et informer la population. D?autre part, la majorité des poissons herbivores ne sont pas ou peu touchés et la concentration de la toxine est relativement faible chez les carnivores de petite taille.
Vinod Rathcharen, Divisionnal Scientific Officer de l?Albion Fisheries Reaserch Centre raconte que son épouse a mangé du poisson toxique dans un restaurant à Rodrigues. « Difficile de se rendre là-bas sans goûter aux fruits de mer? » Assez gravement atteinte, elle n?a pu quitter l?île qu?après quinze jours d?hospitalisation et elle est ensuite restée clouée au lit pendant deux mois.
Du côté de nos pêcheurs, c?est un peu l?omerta. Ceux qui reconnaissent la présence du poisson soulé préfèrent montrer du doigt la Réunion où d?autres régions. Ils se vantent même parfois d?être immunisés ; une possibilité que réfutent les scientifiques. Enfin, chacun y va de son remède pour repérer la toxine ou guérir le mal. La recette préventive la plus connue est le brède mouroum dans le bouillon ou le cari de poisson. À Tahiti, où le professeur Bagnis a isolé l?agent toxique dans les années 1970, les Polynésiens utilisent plus de 60 plantes, dont une variété de fruit à pain, pour leurs vertus curatives ou préventives. Un fait : il n?existe à ce jour aucun moyen « maison » de s?assurer qu?un poisson est ou n?est pas toxique. (Voir encadré)
Techniquement, la ciguatoxine est un micro-organisme unicellulaire qui se fixe sur des algues plus grosses se développant sur les coraux morts des eaux tropicales. Endémique à Maurice, sa présence est favorisée par les cyclones. C?est probablement pourquoi on ne la trouve pas aux Seychelles. Il va sans dire que la pollution des lagons et le réchauffement des eaux aident à sa prolifération. En effet, les poissons coralliens herbivores accumulent la toxine dans leur organisme et leurs prédateurs la concentrent dangereusement.
Une fois atteint, l?homme garde également ce poison dans son système. C?est pourquoi le même poisson dégusté par deux personnes aura des effets différents si l?une d?elles a déjà été intoxiquée. À chaque nouveau contact avec la ciguatera, la dose augmente et le mal frappe de plus en plus fort, atteignant le système nerveux central, le c?ur, l?appareil digestif : le froid devient chaud et l?eau plate devient pétillante? C?est à devenir fou.
Ce micro-organisme, le dinoflagellé Gambierdiscus toxicus, est heureusement peu présent chez nos poissons coralliens et il n?existe pas chez les grands poissons migrateurs comme le thon et le marlin. Nos dorades sont aussi inoffensives, ce qui n?est pas toujours le cas dans le Pacifique. Quant au requin, il a déjà frappé dans le passé à Madagascar. Il vaut donc mieux rester prudent.
Depuis quelques années, on trouve dans les bureaux de poste des affiches montrant une vingtaine d?espèces interdites à la vente. Certaines, comme le diodon (mandouk), le poisson-pierre (laffe), sont dangereuses à cause d?un autre poison ou d?un venin. Par contre, bon nombre de vieilles, le croissant à queue jaune, le varavara (voir hors texte), espèces très prisées par les Mauriciens, sont potentiellement touchées par la ciguatera. Fort heureusement, le dinoflagellé ne colonise pas les récifs de façon systématique ou permanente. Sa présence et sa concentration varient selon l?époque et l?espace.
Autrement dit, la meilleure solution, pour le public, est d?éviter les prédateurs des bancs, y compris ceux de Saint-Brandon, Chagos et Agaléga, surtout après le passage de cyclones, et dans l?ensemble, toutes les espèces coralliennes de grande taille en bout de chaîne alimentaire, comme la murène (anguille). En outre, il est important de ne pas consommer les viscères et le foie des espèces à risque, où la toxine est trois à dix fois plus concentrée que dans la chair.
Pas d?antidote ni d?immunisation
Ceux qui ont déjà été atteints doivent être particulièrement prudents puisque leur organisme peut mettre des mois, voire des années, à se débarrasser de la toxine. Il n?existe en effet pas de véritable antidote ni d?immunisation, mais seulement des traitements médicaux permettant d?améliorer l?état du malade lorsqu?ils sont prescrits à temps. La ciguatera est sexuellement transmissible et peut affecter le bébé par l?allaitement, ou le f?tus dans le placenta.
Mais Mira Devi Hurbungs se veut rassurante. Cette « Madame ciguatera » travaille quotidiennement sur le problème et elle évalue les risques en effectuant des tests sur les mangoustes et les souris. Les résultats actuels montrent que Maurice est très faiblement touchée au niveau de ses poissons herbivores et de certains carnivores de petite taille.
Les actions de prévention du ministère ont, de leur côté, porté leurs fruits et les cas d?intoxication sévère sont très rares dans les hôpitaux. Les nombreux amateurs de vieille rouge et autre chirurgien peuvent tout de même se poser la question, si un jour ils sentent comme un picotement sur la langue : « Alors, çà vous gratouille ou çà vous chatouille ? »
(un site utile : www.cigua.com)
« Il est important de ne pas consommer les viscères et le foie, où la toxine est trois à dix fois plus concentrée »
Espèces interdites à la vente à Maurice
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Cheval de bois
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Vieille cuisinier
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Vieille plate
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Vieille loutre
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Croissant queue jaune
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Vieille babonne
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Varavara
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Chemise
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Giblot
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Bourgeois
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Thazar
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Coffre
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Carangue des bancs
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Pilote du requin
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Bénitier
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Grosse sardine
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Crabe onze taches
Mythes et idées fausses
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La couleur et la texture sont différentes chez le poisson toxique.
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La chair crue est amère ou piquante.
-Les fourmis et les mouches évitent le poisson.
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L?argent, le cuivre ou la patate douce noircissent la chair à la cuisson.
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L?estomac du poisson est plus gros.
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Il existe des petites veines noirâtres sur la chair contaminée.
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Le poulet refuse de le manger.
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La noix de coco râpée devient verte.
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Les tortues n?en mangent pas.
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Une fine tranche devient couleur arc-en-ciel au soleil.
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