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Tempêtes au «New York Times»

2 juillet 2004, 20:00

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Dimanche 20 avril 2003, Judith Miller, incorporée dans une unité de l?armée américaine chargée de dénicher les armes de destruction massive que l?administration Bush accusait Saddam Hussein de détenir, envoie son reportage au New York Times. Onze jours plus tôt, au terme d?une guerre éclair, Bagdad est tombée aux mains des Américains.

Au mépris de la filière habituelle, l?article va directement au plus haut niveau, celui de la direction de la rédaction, qui donne l?instruction de le publier dans l?édition du lendemain. Personne, à vrai dire, ne s?en étonne vraiment : il est de notoriété publique, au New York Times, que «Judy traite directement avec Raines et Boyd» ? Howell Raines et Gerald Boyd, à l?époque directeur et directeur adjoint de la rédaction du quotidien.

Dans une profession pourtant rompue aux ego surdimensionnés, Judith Miller est un cas particulier : nommée correspondante au Moyen-Orient à la fin des années 1970, époque où peu de femmes étaient admises dans le cercle très fermé des correspondants à l?étranger, elle s?est bâti une réputation de reporter infatigable, prête à tout pour décrocher «une bonne histoire» et surtout pour la défendre jusqu?au bout.

En 2001, bien avant le 11 Septembre, elle a remporté le prix Pulitzer pour une série d?articles prémonitoires sur une sombre organisation qui n?intéressait, à l?époque, pas grand monde : Al-Qaida. En un mot, c?est une star. Admiratifs, les chefs de service s?en méfient cependant comme de la peste. «Décider de bloquer un papier de Judy, c?est s?exposer à des coups de fil toute la nuit, observe l?un d?eux. Elle se battra bec et ongles. Elle est impitoyable.»

Dans l?article qui atterrit le 21 avril à la «une» du New York Times, Judith Miller annonce qu?un savant irakien, interrogé par son unité, a confirmé l?existence d?armes chimiques et biologiques, en a montré certains éléments et a expliqué que le régime de Saddam Hussein avait procédé à leur destruction «quelques jours avant le début de la guerre». L?auteur précise qu?elle n?a été autorisée ni à rencontrer le savant ni à donner son identité, mais qu?elle «l?a vu de loin». Aucune source indépendante ne vient corroborer son scoop. Ce jour-là, au cours de l?une des conférences de rédaction quotidiennes, l?un des chefs de service évoque l?article et interroge : «Comment on continue, sur cette histoire ?

  • Qu?est-ce que tu veux dire ?, répond Gerald Boyd, le numéro deux de la rédaction.

  • Ben... on est allés très loin, quand même !

  • Qu?est-ce que tu veux dire ?

  • Qu?on a publié un article qui, sur la foi d?un homme auquel on n?a pas parlé, dont on n?a pas l?identité et que l?on n?a vu que de loin, pourrait suffire à justifier la guerre de Bush. Comment rebondit-on ?»

Traditionnellement, le New York Times n?est pas un forum de débat permanent. Le style «autocratique» de Howell Raines, qui a l?habitude de passer outre l?avis de ses chefs de service, selon les intéressés, accentue cet effet. «C?est une organisation gérée de haut en bas, explique un journaliste. On peut faire part, dans une note à un rédacteur en chef, de sa préoccupation sur la couverture de tel ou tel événement, mais, s?il ne répond pas, on laisse tomber.»

C?est aussi un endroit où le rythme de travail ne laisse guère le temps de papoter devant la machine à café. Surtout après le 11 Septembre, lorsque le service étranger, par exemple, se met à produire 45 colonnes par jour avec un staff prévu pour en faire 25. L?extraordinaire travail des journalistes est d?ailleurs récompensé en 2002 par sept prix Pulitzer. Mais, derrière l?exploit, le malaise est de moins en moins contenu.

A Washington, Jack Shafer s?empare du scoop du 21 avril. Spécialiste des médias ? ou, plus exactement, «critique de presse», comme on est critique de cinéma ? au magazine électronique Slate, il tient une chronique très lue dans la profession, «Press Box». Il a commencé à s?intéresser à Judith Miller en lisant un de ses articles en décembre 2002 ; il y était question d?une enquête de la CIA sur le transfert d?une variété de virus de la variole à l?Irak, par l?intermédiaire d?un savant russe. «Il y avait tellement de trous et de failles dans cette histoire, dit-il aujourd?hui, que je me suis mis à suivre plus attentivement ses papiers sur l?Irak.» Jack Shafer va désormais passer tous ses articles au crible.

«Non, ce n?était pas une croisade, nous rétorque-t-il, c?était une mine d?or pour un critique de presse.» Il n?est pas le seul à avoir le New York Times dans le collimateur : surveiller ce monument de la presse et de l?establishment américains est devenu un sport national, en particulier sur Internet, où les sites critiques des médias se multiplient. Le 20 juillet 2003, le New York Times publie, en «une», une enquête dans laquelle le Journal reconnaît qu?il n?est toujours pas établi que le régime irakien possédait réellement les fameuses armes.

Entre-temps, Howard Kurtz, célèbre critique de presse du Washington Post, a révélé dans ses colonnes, sur la foi d?e-mails internes obligeamment fournis par des journalistes du New York Times, la source principale de Judith Miller ces dernières années : Ahmed Chalabi, puissant exilé irakien, considéré comme l?inspirateur de la politique irakienne des néoconservateurs. Entre-temps aussi, le 7 juin 2003, Howell Raines et Gerald Boyd ont démissionné, confrontés à une véritable révolte de la rédaction?

Sylvie Kauffmann

© Le Monde News Service

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