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Mariage de raison conflictuel entre le judiciaire et la presse

27 juin 2004, 20:00

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La conférence organisée par le judiciaire sur le thème de la lutte contre la corruption et le renforcement de l?intégrité au sein de l?institution a été l?occasion pour le barreau, la presse et le judiciaire d?aérer leurs idées, d?essayer de comprendre les contraintes inhérentes à la nature de leurs différentes fonctions et de prendre des résolutions pour trouver un juste milieu. La conférence a aussi et surtout donné l?occasion aux trois institutions de ?agree to disagree?.

Dès l?ouverture du séminaire jeudi à l?Indian Resorts, le chef juge Ariranga Pillay a donné le ton. ?La corruption n?existe pas au sein du judiciaire. La perception existe bel et bien mais elle est due (?) à la couverture négative de la presse (?) et au comportement de certains membres du barreau.? Il a lancé un appel au Bar Council à sanctionner ceux qui contribuent à entretenir la mauvaise perception et n?aident pas le judiciaire ? institution qui doit à la fois être indépendante, accessible , impartiale et surtout perçue comme telle.

Sanjay Bhuckory, le président du Bar Council, a donné la réplique au chef juge. ?La population perd confiance dans le judiciaire. (?) Cela dit, je crois pouvoir affirmer que la corruption dans son sens le plus strict, n?existe pas au sein du judiciaire. (?) Mais vous n?envoyez pas le bon signal à la population. La relation incestueuse entre le judiciaire et l?exécutif donne lieu à une perception de dépendance et de complicité entre ces deux instances.?

Me Bhuckory a fait ressortir que, quand les juges s?identifient à l?exécutif, d?autant qu?ils en dépendent pour un prolongement de leur contrat ou pour une nomination, ils en oublient du coup leur rôle de garants de la Constitution. Le principe de la séparation des pouvoirs ne peut être respecté quand les fonctionnaires ? au parquet ? seront nommés magistrats et éventuellement juges. ?Le judiciaire ne doit rien au gouvernement. Que cela soit démontré une fois pour toutes?, a-t-il insisté.

La majorité des participants s?accorde à dire que la corruption n?existe probablement pas dans le sens financier du terme. Elle souhaite cependant que le judiciaire devienne financièrement indépendant s?il veut se débarrasser des préjugés et être en mesure d?exercer ses pouvoirs ?redoutables? en toute indépendance. Comme l?affirme l?avocate Yanilla Moonshiram, cette intégrité, qui doit d?abord être innée chez le juge ou le magistrat, doit être renforcée.

?Rétablir la confiance?

?Le seul contact du public avec le judiciaire est à travers les avocats. Si les avocats ont une mauvaise perception de l?institution, ce n?est pas étonnant que le public l?ait aussi?, a déclaré Me Hervé Duval Jr. L?attitude des juges et magistrats envers les avocats laisse à désirer et ils devraient commencer par traiter les membres du barreau avec plus de respect s?ils veulent que le public ait une meilleure opinion d?eux, a soutenu l?avocat.

Les esprits se sont échauffés quand quelques représentants de la presse ont livré leurs impressions sur le judiciaire et la nature des relations entre ces deux institutions. Le rédacteur en chef du Mauricien, Gilbert Ahnee, a insisté sur la nécessité pour la presse et le judiciaire de travailler conjointement : ?La presse devrait être considérée comme un allié au lieu d?un mischief maker.? Il s?est plaint que le judiciaire attende du journaliste une déférence qui n?a plus sa raison d?être à une époque où les rôles des deux institutions ont beaucoup évolué.

?Les relations entre la presse et le judiciaire ont toujours été froides et distantes. On serait tenté même de dire qu?ils sont en mauvais termes?, a affirmé, pour sa part, le rédacteur en chef de l?express, Jean-Claude de l?Estrac. Il a insisté sur le devoir d?informer de la presse alors que le judiciaire a un devoir de réserve.

Cela dit, ces deux institutions sont les principaux piliers de la démocratie - d?où leur complémentarité. ?À un moment où une institution, qui a été historiquement surprotégée, se retrouve confrontée à une érosion de sa crédibilité et de la confiance de l?opinion publique, elle a besoin de la presse pour rétablir cette confiance?, affirme Jean-Claude de l?Estrac.

La juge Saheeda Peeroo concède que la presse a un rôle important à jouer pour aider le judiciaire à reconquérir l?opinion publique. Elle estime cependant que les journalistes couvrant le judiciaire ne saisissent pas toujours les complexités de la law of evidence. Elle pense qu?il faudrait songer à leur donner une formation.

Le juge Eddy Balancy et le Senior Puisne Judge Bernard Sik Yuen sont du même avis. L?idée d?un Press Office du judiciaire a aussi été évoquée quoique certains juges aient émis des réserves.

Si le devoir de réserve des juges et des magistrats est légitime, étant donné la nature de leur fonction, il est impératif de trouver un juste milieu car une des raisons de la méfiance du public, c?est qu?il ne comprend pas toujours l?administration de la justice.

?Ne publiez pas... devenez témoin?

Rajen Bablee, journaliste à l?Hebdo met justement l?accent sur le devoir du judiciaire de communiquer. ?Le public a l?impression que vous vous prenez pour une élite. Cette arrogance dont font preuve certains membres du judiciaire ne fait que renforcer la mauvaise perception de l?institution et, si vous ne faites pas attention, cette perception devient réalité avec le temps.?

?Les lois d?outrage à la cour sont là pour nous rappeler que nous ne pouvons pas tout critiquer?, lance Jean-Claude de l?Estrac, sur un ton badin.

Une des critiques récurrentes contre la presse a trait à la teneur des articles relatifs à des affaires en cour. ?Que devrons-nous faire alors si au cours de notre enquête nous obtenons des éléments d?information que la cour et la police ignorent ?? se demande Henri Marimootoo.

?Vous ne publiez pas. Vous allez à la police, vous devenez un témoin?, répond Me Moonshiram. Le journaliste argue qu?il est de son devoir de publier la nouvelle. ?En tant que citoyen, c?est votre devoir d?aller à la police?, rétorque Me Duval. ?Je suis désolé. Nous avons un devoir envers notre lectorat. Celui d?informer. We do a different job?, riposte Jean-Claude de l?Estrac.

Le journaliste du Défi plus, Dharmanand Dhooharika, parle des similarités entre le rôle de la presse et celui du judiciaire. Les deux se battent pour la même cause : la justice. ?Les qualités requises pour être un bon journaliste sont les mêmes pour les juges : honnêteté, intégrité et dévouement. ?Je vous ai décrit comme on décrirait une arme , nous n?essayons pas de nuire à cette arme, au contraire nous voulons que vous soyez plus performants mais le silence n?est pas une option. ?

Henri Marimootoo de Week-end va plus loin. Il se demande pourquoi le judiciaire n?utilise pas mieux la presse pour informer le public : ?La presse est le médium de communication par excellence entre le judiciaire et le public.?

La presse aura bénéficié d?une certaine immunité pendant le week-end. La glace a été brisée : la presse, le judiciaire et le barreau sont tombés d?accord sur une chose ? ils sont interdépendants. Ils peuvent ne pas s?aimer beaucoup mais ils devront trouver un modus operandi pour qu?au final, le pays en sorte gagnant. Les problèmes ont été identifiés, des solutions discutées, reste à savoir s?il y a réelle volonté?

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