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ALLY LAZER EST-IL CRÉDIBLE ?
Quel personnage se cache derrière ces énormes lunettes de soleil ? Ses verres fumés titillent la curiosité, appellent les questions. Ils font davantage penser à un chanteur pop qu?à un travailleur social engagé dans une lutte acharnée, voire maladive, contre les marchands de la mort.
Ce « pare-brise », c?est le signe distinctif d?Ally Lazer. Mais il ne le porte pas pour se donner une contenance. Il a sur le nez ces lunettes depuis qu?il a été grièvement blessé, encore tout gosse, par un joueur adverse lors d?un match de football.
Depuis, le voilà condamné à ne plus voir la lumière du jour à l??il nu à cause d?un coup de crampons. « Dilo pima coule si mo guet soleil », confie-t-il.
Son autre signe distinctif : la possession de listes de présumés trafiquants de drogue sévissant dans différentes régions du pays. Régulièrement, il remet aux autorités des relevés qui causent de véritables tollés lorsque certains noms filtrent dans la presse.
Face à ses détracteurs qui le critiquent pour être trop souvent sous les feux des projecteurs Ally Lazer se défend. « Tou deswit apre mo bann rencontre, lagazet mett mo la vie en danzer, c?est plitot attaché de presse gouvernema ki informe lagazet? »
Il ressasse inlassablement la raison de son combat contre les dealers. Tel Jeanne d?Arc, il dit avoir reçu un signe de dieu lorsqu?il descendait dans la fosse le cadavre d?un oncle mort par overdose.
C?était au début des années 80. Dès lors, le voilà lancé corps et âme dans la traque des trafiquants. Rien ne semble freiner son ardeur. Il préfère arpenter les rues à la rencontre des junkies plutôt qu?à conter fleurette à sa fiancée, durant ces années où le brown sugar fait des ravages. Curieuse rivalité pour la dulcinée?
La presse fait étalage des dénonciations d?Ally Lazer. A tel point, qu?un membre de la pègre débarque chez lui un beau jour, lui met un revolver sur la tempe, l?intimant de se taire à l?avenir.
Non content de porter plainte contre cet homme, le fonctionnaire Lazer ? il est assistant-inspecteur au ministère des Administrations régionales ? attaque de plus belle.
Avec d?autres amis, il est l?une des chevilles ouvrières de la création du centre de réhabilitation Idrice Goomany à Plaine-Verte, en 1986. Cette zone était alors l?une des plus hantées par le démon de la drogue. Il y passe encore ses jours libres pour mener un travail de prévention.
Demande d?autorisation de vendre de la drogue
Mais Ally Lazer n?a pas toujours été un sage « patriote » ou « citoyen » comme il aime se définir. En 1996, avec ses compagnons du Mouvement civique national (MCN), il anime des meetings devant les domiciles des trafiquants de drogue à Plaine-Verte et à Vallée-Pitot.
Des dérapages ont lieu. Il débarque aux Casernes centrales avec une demande d?autorisation de vendre de la drogue? pour provoquer et inciter la police à réagir. « Nune dir trafikan vender mai guvernema pa gayn revenu, nune dir nu dispozer paye tax? », ironise-t-il.
C?est durant cette période-là qu?un junkie, Jeekeeria Barkatally, est tué par balle devant son domicile parental. La rumeur voulait qu?une milice armée faisait sa propre loi dans Plaine-Verte et les régions avoisinantes.
« Jusqu?à la dernière minute », avoue Ally Lazer, « les Barkatally pensaient que c?était moi qui avais fait le coup. Jusqu?à ce que l?Escadron de la mort soit démantelé ».
« L?Escadron de la mort est né dans le cercle du MCN » allègue un agent politique très actif à Plaine-Verte. Ses propos rejoignent ceux d?un travailleur social ?uvrant dans un autre faubourg de la capitale.
Deux noms sont cités pour soutenir cette thèse : Azad Nandoo et Khadafi Oozeer. Le premier est un assassin de l?Escadron de la mort qui a ingurgité du cyanure pour échapper à la police à Bee Manique en 2000. Le second est celui qui a mené l?Escadron de la mort à la? mort, avec des dénonciations en série.
« J?avais organisé une conférence de presse à l?époque pour m?expliquer. Azad Nandoo avait été recruté pour infiltrer le MCN » commente Ally Lazer.
Que vous lui ayez parlé il y a deux ans, que vous le rencontriez aujourd?hui ou que vous le voyez la semaine prochaine, il vous raconte toujours combien de personnes sont mortes par overdose durant les derniers jours
Dès qu?il ouvre la bouche, il énumère une liste morbide, comme s?il lisait un prompteur invisible. « Un jeune est décédé cette semaine au centre commercial de La Tour Koenig et deux autres à la rue Moka, à Port-Louis. »
Il est au courant de tout. Il s?informe dans le milieu des toxicomanes pour établir ses listes. Mais il met un point d?honneur : « Je ne demande jamais de renseignements à ceux que je vois au centre Goomany. Si quelqu?un vient me voir là-bas pour me refiler un tuyau, je lui fixe rendez-vous ailleurs? »
Depuis 1996, il a remis six listes aux autorités comprenant au total 465 personnes impliquées de près ou de loin dans les filières de la drogue. La toute première ? celle qu?il dit avoir remise à Paul Bérenger en août 1996 alors qu?il assurait la suppléance au poste de Premier ministre - contenait un chapitre retraçant l?historique de la prolifération des narcotiques dans l?île.
L?autre partie contenait une liste de 225 trafiquants et complices. Ce serait le draft de cette liste qu?un journaliste a remis au gouvernement, comme l?a déclaré Paul Bérenger à l?Assemblée nationale le 15 juin dernier en réponse au député Siddick Chady.
« Ce journaliste est un ami de longue date. Il vient souvent dîner chez moi. Il m?avait emprunté ce draft afin de s?appuyer sur la partie historique pour rédiger un article. Il m?avait donné sa parole qu?il ne ferait jamais circuler cette liste. Mais des années après, il a trahi ma confiance? » déplore-t-il, amère.
Il dit aussi avoir transmis à Raj Dayal, alors commissaire de police, ce dossier de 1996. Un an après, il lui donne un autre relevé sur 26 présumés trafiquants. En novembre 1999, il récidive en remettant une liste de 19 trafiquants allégués à Ramanooj Gopalsingh, lui aussi commissaire de police de l?époque.
Il revient vers l?actuel commissaire de police en 2002 avec une liste de 145 suspects et en donne une autre sur les personnes aux fortunes inexpliquées au commissaire des Narcotiques, Ajay Daby. Il dit avoir remis une deuxième liste de 50 personnes à Indira Manrakhan, directrice de l?Economic Crime Office (ECO) « quelques jours avant que cette organisation ne soit dissoute ».
«Il dit souvent des choses qui sont de notoriété publique»
Mais les listes de Lazer laissent indifférents les travailleurs sociaux, les policiers et les personnes impliquées dans la lutte antidrogue. « Il parle trop. Cela met souvent en péril les enquêtes », déclare un interlocuteur.
« Bien souvent nous connaissons les noms qu?il cite. Il donne des noms de trafiquants que tout le monde connaît. Des fois, c?est vrai qu?on a des soupçons, mais il faut bien qu?on ait des preuves pour coffrer ces gens-là. Dans d?autres cas, il se trompe » commente un officier de l?Anti-drug and Smuggling Unit (Adsu).
« Il dit souvent des choses qui sont de notoriété publique », lance également une source de l?Hôtel du gouvernement. A la Flying Squad et à l?Alpha Squad, il n?est guère tenu en odeur de sainteté.
Cependant, son camarade de lutte de longue date le soutient. Sam Lauthan, travailleur social à Plaine-Verte et actuel ministre de la Sécurité sociale déclare : « Ally, nune ensam buku banane. Malgre tou sa bann problem concernan la liste trafikan, Ally Lazer rest ene militan antidrog otentik ».
Le ministre ajoute même, « mo pena aukenn doute lor so sincerite dan la lutte. » Voilà qui prend de court la campagne d?affichage que mène l?agent en chef des mauves à Plaine-Verte, Raffick Goolfee (voir hors-texte).
« Malheureusement, il y a eu un flottement par rapport à la liste des trafiquants, mai pas kapav tenir sa com ene tem central? Ally anime de bonn volonte. Tan du koté Ally que du cote gouvernman, mo souaite ki la lut kont trafiquants kontigne » confie Sam Lauthan.
Envoyé du ciel ou grande gueule, ce n?est pas de sitôt qu?Ally Lazer cessera de faire parler de lui. Quant à sa crédibilité, les avis sont partagés. Pour les uns, il est sincère, pour les autres on ne peut lui faire confiance?
Petite liste de bourdes...
Certains pensent que moins de la moitié de la liste de Lazer mérite attention. Surtout, lorsqu?on connaît les gaffes qui en ont découlé, provoquant des remous. Les trois plus flagrantes sont l?épisode du fils de l?ancien président de la République Karl Offmann, plus récemment, « la marraine de Flic-en-Flac » et le désormais célèbre No. 17 de sa liste de 1996 qu?il dit être « un proche de Bérenger, membre de son parti et qui est une haute personnalité politique du pays? » Mais dans chacun de ces trois cas, ce sont d?autres personnes qui ont « révélé » des noms à la place d?Ally Lazer. Il explique que c?est Karl Offmann qui avait commencé en disant que le nom de son fils figurait sur sa liste, alors que tel n?était pas le cas. « Moi j?ai bien vu qu?il avait mis son of the president of the Republic à côté du dénommé Offman. Je crois qu?il avait eu des renseignements quelque peu erronés », relate pourtant un travailleur social. Dans le cas de « la marraine de Flic-en Flac », il déclare n?avoir jamais cité le nom de Lise Coindreau mais qu?un journaliste de radio a spéculé. Quoi qu?il en soit « la dame de Flic-en-Flac » est rentrée en catastrophe de ses vacances en Europe et porté plainte contre le travailleur social. Quant au No. 17, Ally Lazer ne veut pas confirmer son nom mais Rama Valayden, leader du Mouvement républicain l?a cité lors d?un récent meeting à Plaine Verte. Lazer, lui, veut obtenir « l?immunité » pour rendre publics ses six rapports (voir texte principal). Il semble effectivement que dans certains cas, comme ceux du policier Anil Gooramsingh et du notaire Vinay Deelchand, il ait vu juste.
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