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L?État, c?est nous

26 juin 2004, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

C?est un combat, il n?est pas nécessaire de réussir pour l?entreprendre. Sans optimisme excessif, le pays se doit de poursuivre sa lutte pour retrouver sa souveraineté historique sur l?archipel des Chagos. L?évolution du droit international et une conscience plus rigoureuse du droit des peuples ont créé un environnement diplomatique aujourd?hui plus favorable à la cause. Pas plus tard que jeudi dernier à la Chambre des Communes à Londres, une question sur le « welfare » des habitants de Chagos était posée par un parlementaire. Il faudrait encore que le gouvernement parvienne à susciter l?adhésion de la nation tout entière à cette lutte non partisane. En commençant par mieux communiquer. Les nouvelles bases juridiques sur lesquelles s?appuient la revendication mauricienne ou les compromis politiques qui se négocient, ne peuvent pas être des secrets d?Etat. La nation a le droit de savoir.

Pour déterminer ce qui peut encore être tenté, il convient d?abord de comprendre les conditions qui ont permis l?excision des Chagos du territoire national, il y a près de 40 ans, et les blocages politiques et diplomatiques qui ont empêché jusqu?ici l?exercice de notre souveraineté.

Il y a d?abord le fait historique et légal qui n?est contesté par personne. L?archipel des Chagos devient partie intégrante du patrimoine « national » mauricien lorsqu?une première concession est accordée par le gouverneur français, le vicomte de Souillac, à un habitant de Rivière-Noire parti développer une cocoteraie à Diego Garcia. Nous sommes en 1780. Pierre Marie Le Normand, ainsi que d?autres entrepreneurs dont les frères Cayeux et plusieurs dizaines d?esclaves provenant de Madagascar et de Mozambique, s?installeront alors dans l?ensemble des îles de l?archipel. Ils projettent d?exporter à destination de Maurice, des cocos, de l?huile et des produits de la mer.

Durant la période anglaise, Diego Garcia est administrée à partir de Maurice comme une dépendance. Elle le deviendra à la faveur du Traité de Paris de 1814. Sa petite population, de moins d?un millier d?habitants, vit alors dans l?isolement. Ces îles lointaines - Diego Garcia est à 1 200 kilomètres des côtes mauriciennes et les îles Salomon et Peros Banhos plus éloignées encore - Port-Louis s?en préoccupe peu.

Tout bascule quand les Anglais, alertés par les Américains, découvrent l?importance géo-stratégique de l?archipel. L?océan Indien est devenu, dans le contexte de la guerre froide, le nouveau coeur du monde. Et au milieu de cette immensité, il y a Diego Garcia.

Les Américains décident alors de transformer l?île en une base militaire. Les stratèges occidentaux sont ébahis par cet atoll si bien situé militairement, à distance presque égale de l?Afrique, de l?Inde, du Golfe et du Canal de Mozambique. Mais les Américains veulent d?un Diego Garcia sans les Diego garciens. Ils seront déportés par les Anglais. A l?époque déjà, l?affaire fait du bruit. A Washington, le sénateur Edward Kennedy pose des questions. Il est rassuré lorsque les militaires américains affirment qu?il n?y a aucun « indigène » dans l?île. Ce qui est vrai : les Anglais les ont forcés à l?exil à Maurice et aux Seychelles.

Mieux. Pour assurer une autorité sans partage et sécuriser l?archipel, les Anglais font ce qui est interdit par l?Organisation des Nations unies. Une résolution de l?Assemblée Générale défend formellement à une puissance coloniale de démembrer une colonie avant de lui accorder l?indépendance. Or, à la veille de l?accession de Maurice à l?indépendance, les Anglais décident d?exciser Diego Garcia, dépendance mauricienne...

Cette « partial or total disruption of the national unity as the territorial integrity of a country » est jugée incompatible avec les objectifs et les principes de la Charte des Nations unies. Les Anglais passent outre. Ils créent de toutes pièces un nouveau territoire, le British Indian Ocean Territory, et le louent, en échange de faveurs financières, aux Américains. Ces derniers en feront une des plus importantes bases militaires au monde.

L?affaire est un peu plus compliquée puisque l?excision s?est faite avec l?accord de Maurice. Le gouvernement de Sir Seewoosagur Ramgoolam, encore sous tutelle britannique, donne son aval à la position britannique de démembrer le territoire avec une vague promesse que les îles seraient restituées à Maurice quand les Britanniques n?en auraient plus besoin pour la défense de leurs intérêts militaires. Cependant, des questions se posent sur la validité de cette acceptation exprimée alors que le conseil des ministres est encore sous tutelle.

La communauté internationale n?a pas manqué de condamner la Grande-Bretagne pour cette violation des principes de la Charte des Nations unies. En 1965 déjà, Maurice obtenait le soutien de l?Assemblée générale des Nations unies. Par la suite, l?OUA, puis d?autres instances internationales, soutiendront la cause mauricienne. En vain. En 1983, à New Delhi, Maurice a même obtenu ce qui est sans doute la plus belle victoire diplomatique de son histoire : le soutien des 101 Etats réunis lors d?une réunion de mouvement des non-alignés .

Les options désormais sont limitées. Il ne semble pas que les Britanniques soient disposés à négocier. Plusieurs initiatives récentes indiquent, au contraire, qu?ils cherchent à consolider leurs positions. La revendication des Chagossiens qui, sous l?énigmatique Bancoult, se sont déclarés britanniques et ont été reconnus comme tels avec célérité par la justice britannique, a conforté la position de Londres. Depuis, Tony Blair ne cesse de snober le Premier ministre mauricien.

Il ne reste donc que la justice internationale. Là encore, une première embûche vient du côté de la Grande-Bretagne qui n?est guère prête à se soumettre à l?arbitrage de la Cour internationale de Justice. Sans l?accord des protagonistes, la Cour de La Haye n?est pas habilitée à arbitrer.

Il reste néanmoins l?option de solliciter un « avis consultatif » de cette prestigieuse institution. Cette procédure, certes, n?est pas ouverte à un Etat. Seuls sont habilités à demander des avis consultatifs, les organes de l?Onu. A leur demande, la Cour internationale a donné, dans le passé, des avis sur le statut territorial du Sahara occidental, par exemple. Elle débat actuellement des conséquences juridiques de l?édification d?un mur sur le territoire palestinien. Il faudrait donc que Maurice obtienne au préalable le soutien de l?Onu, ce qui est possible compte tenu des résolutions déjà votées. Dans l?éventualité d?une déclaration favorable à la thèse mauricienne, la souveraineté mauricienne ne serait pas automatiquement rétablie mais la Grande-Bretagne en serait suffisamment embarrassée, sur le plan diplomatique, pour engager alors une vraie négociation.

La souveraineté, ce n?est pas un secret, n?est pas une question à débattre entre quelques initiés dans le clair-obscur des officines de l?hôtel du gouvernement. La souveraineté vient du peuple. L?Etat, c?est nous.

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