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LA DISCIPLE DE DIANE
La porte d?entrée de l?appartement d?Ivy Doger de Spéville annonce son amour pour la Nature et les bêtes car l?heurtoir est en forme de canasson et de fer à cheval. «Je sais, cela aurait dû être un cerf mais bon?», déclare cette étonnante sexagénaire.
Surprenante Ivy : au lieu de la femme un tantinet masculine à laquelle nous nous attendions, elle est l?archétype de la féminité avec ses cheveux d?un blond cendré bien coiffés, son maquillage discret, ses ongles de mains et de pieds parfaitement manucurés. Et si elle porte le pantalon, la coupe en est tout ce qu?il y a de plus féminin, de même que son top beige près du corps à imprimés de guépard.
Ivy Doger de Spéville, petite-enfant de Stafford Mayer, a découvert l?univers de la chasse à cinq ans. Comme son grand-père possédait le chassé d?Anoushka ? là où se trouve aujourd?hui le barrage de Midlands ? il l?emmenait dans les bois. Mais c?est véritablement à 20 ans qu?elle est initiée à ce sport par son premier mari, feu Clément Ulcoq. Ce dernier lui prête son fusil et la guide lorsqu?elle tire. C?est d?ailleurs sous ses directives qu?elle a abat son premier gros cerf. «Dès que je l?ai vu tomber, je me suis précipitée sur la bête pour l?embrasser. C?est très excitant comme sensation. Cela vous donne envie de recommencer. Je n?ai qu?une idée, c?est que l?animal sorte des bois et que je lui tire dessus.»
Pendant les sept années suivantes, elle chasse à chaque saison. Ivy n?a jamais tourné de l??il, ni été éc?urée par l?odeur fade du sang ou la puanteur des panses lors du dépeçage des bêtes. Sanguinaire, la belle Ivy? «Pas du tout », réplique-t-elle. «C?est la loi de la jungle. On tue bien des poules, on pêche des poissons, on abat des b?ufs pour se nourrir».
Car Ivy n?est pas cruelle. Elle n?a jamais pu supporter les cris de l?animal blessé que les rabatteurs achèvent de leur couteaux. Elle raconte aussi avoir été émue à ses débuts. La scène d?un faon ne cessant de tourner autour d?une biche qu?elle venait d?abattre lui revient. «L?incident m?a perturbée au point où je me suis abstenue de chasser pendant quelques parties».
FLAMME RAVIVÉE
Si Ivy met un bémol à cette passion dévorante pendant une vingtaine d?années, c?est, entre autres, pour laisser ses fils s?y adonner. Et puis, son métier de fleuriste ? elle a longtemps été co-propriétaire de Quatre Saisons ? accapare son temps.
Après un premier veuvage, c?est son deuxième mari, Maurice de Spéville, qui ravive sa flamme pour la chasse. Ivy se voit offrir un fusil 3 006 et ensemble, ils vont courir le cerf trois à quatre fois la semaine durant la saison. Et qu?importe si elle s?est couchée à trois heures du matin la veille. Elle est la première sur pied et à aller poursuivre le gibier. Au cours d?une saison, elle abat 26 cerfs d?affilée, son record.
La mort de son deuxième mari ne la freine pas. Elle se fait alors accompagner par un boy nommé Christian qui la suit tellement comme son ombre lors de la saison qu?on le surnomme Christian de Spéville. Au cours d?une partie où elle met dans le mille et abat un gros cerf, Christian lui tapote l?épaule et lui sert du « caca!» en guise de félicitations.
Depuis quatre ans, son accompagnateur a déclaré forfait en raison d?un ennui de santé. Ivy prend donc la route des chassés et mène sa barque, seule comme elle le dit si bien. Elle achète des actions pour l?ouverture de la chasse, pour sa clôture et une journée intermédiaire. Le reste du temps, elle a la chance d?être régulièrement conviée. La veille de l?ouverture, elle met deux réveil-matin dans sa chambre, pour être sûre d?être au rendez-vous.
Ivy fait respecter scrupuleusement les règlements, à savoir ne pas tuer des biches pleines ou un grand bois qui deviendra gros cerf. Mais cela lui arrive de faire des erreurs. «Tout se joue en une fraction de seconde et même si l?on est à une chute et qu?on peut se positionner sur le mirador, il faut réagir rapidement. Très souvent, le cerf à tuer est coincé entre d?autres bêtes. Il faut attendre et espérer qu?il se dégage ».
La patience est une des vertus d?Ivy qui, en quittant la maison, trimballe un sac contenant ses jumelles, trois types de manteaux, des chaussures, et des gants qu?elle utilisera en fonction du temps qu?il fait. «Des fois, on passe des heures, frigorifiés. A d?autres moments, le soleil nous tape dessus».
Ivy est désavantagée par rapport aux hommes en raison du poids de son fusil. Ce qui explique qu?elle prenne appui sur la barre du mirador. «Les autres chasseurs dans les chutes à côté doivent bien rire de moi quand je prends la pose et que j?attends de pouvoir faire feu .» Elle ajoute que vivant à 100 à l?heure, cette attente lui permet de méditer sur bien de choses, tout en restant sur le qui-vive.
Les grands chasseurs trouvent que chasser à Curepipe est plus intéressant car le cerf est plus vif. De ce fait, le coup de fusil est valorisé mais Ivy n?a jamais eu cette chance jusqu?ici.
Appelée à dire pourquoi les femmes chasseurs sont peu nombreuses, Ivy explique que celles-ci, une quinzaine, sont généralement des épouses de propriétaires de chassés. «Les autres travaillent et ont des responsabilités familiales.»
Cela ne la gêne pas d?être la seule à chasser parmi une soixantaine d?hommes. Sa présence n?empêche-t-elle pas les conversations grivoises ? Pas vraiment. Ivy précise qu?il faut simplement savoir se retirer.
Alors, le dicton « menteur comme chasseur et pêcheur » est-il vrai? «Pas du tout. Au déjeuner, chacun raconte son aventure du jour et cela permet de reconstituer la partie.»
Bien qu?elle chasse moins d?année en année, Ivy ne se voit pas s?arrêter de sitôt. Tout est, somme toute, une question de passion?.
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