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«La corruption n?existe pas au barreau»
<B>? Le judiciaire pratique assidûment la loi de l?omerta. Aujourd?hui, l?institution décide non seulement de parler d?elle, mais de s?ouvrir à l?auto-critique. Que se passe-t-il ?</B>
Le judiciaire est la première institution concernée par la corruption puisque, qu?on le veuille ou non, tous ces cas reviennent vers nous. Il est donc normal que nous débattions de la question. Nous ne débattons pas de la corruption « au sein du judiciaire ». D?ailleurs, il faut se garder d?une confusion commune dans le public. La perception qu?il y corruption au sein du judiciaire est courante. Or, quand il évoque ainsi le « judiciaire », le public comprend la police, du Département des poursuites publiques et au barreau. Mais le judiciaire, ce n?est que les juges et les magistrats.
<B>? Vous voulez donc dire que la corruption existe au barreau et au sein de la police mais pas chez vous ? </B>
Elle n?existe pas chez nous. Je ne dis pas pour autant qu?elle existe ailleurs. Je ne sais pas et je ne peux faire de commentaires à ce sujet.
<B>? Nous avons donc tort de penser que le fait que le judiciaire organise une conférence de cette envergure signifierait que la profession reconnaît enfin la possibilité que la corruption existe en son sein? </B>
Totalement. Nous parlons des moyens de combattre ce fléau dans la société. Nous le faisons parce que cela nous concerne. Parce que nous jugeons ces cas.
<B>? Le thème de cette conférence mentionne les moyens de « renforcer l?intégrité » ? Il y a donc un problème à ce niveau-là ? </B>
Mais pas du tout. Du moins pas au niveau du Bench. Mais nous acceptons de parler de cette mauvaise perception. Nous voulons dire qu?elle n?est pas fondée scientifiquement. Nous voulons dire qu?il est important de faire la distinction entre le judiciaire et les autres institutions. Nous voulons aussi dire que nous savons ce qui se dit, que nous ne vivons pas dans une tour d?ivoire.
<B>? Savez-vous donc que le judiciaire souffre d?un manque de crédibilité ? </B>
(Hésitations)? Oui
<B>? Comment en est-on arrivé là ? </B>
Je le répète : nous sommes incompris. Ils sont nombreux, par exemple, ceux qui pensent que nous agissons à notre guise en cour. Or, des cas sont souvent renvoyés parce que des témoins ne se présentent pas en cour, parce que les avocats ne gèrent pas leur emploi du temps correctement ou que la police demande un renvoi. Savez-vous le nombre de fois où des avocats nous téléphonent ou nous envoient des fax pour nous informer qu?ils sont retenus ou malades ? Du coup notre crédibilité en prend un coup. «Mazistra pares, mazistra pa so problem sa !», disent les gens.
<B>? Que faites-vous dans ces cas-là ? Prenez-vous des sanctions contre les concernés ? </B>
Nous demandons des explications écrites. Et nous les obtenons (rires). Il faut bien comprendre quelque chose : l?accusé a un droit constitutionnel, il a droit à un avocat. Nous ne pouvons outrepasser ce droit. Et les affaires sont renvoyées. Mon agenda est débordé : j?en suis à mars 2005. Les litiges ont augmenté mais pas les cours, et nous n?avons toujours pas assez de magistrats.
<B>? C?est sans doute, comme vous le dites, une des raisons du manque de crédibilité dont souffre le judiciaire. Mais plus globalement, quand le n° 1 et le n° 2 du judiciaire lavent leur linge sale en public, cela n?aide sûrement pas ? </B>
(Silence?) Je ne vois pas cela comme du lavage de linge sale. Je ne peux me permettre de porter un jugement de valeur sur ce cas mais je peux dire que parfois, des remises en question sont parfois salutaires. Cela ne veut pas pour autant dire que cet incident était une bonne chose.
<B>? L?opinion du public sur le judiciaire, c?est important pour vous ? </B>
Oui, très important. Ce qui importe aussi, et même plus, c?est que nous ne pouvons nous laisser dicter par l?opinion publique. En même temps, quand le public perd confiance en nous, it?s very damning mais il faut qu?il comprenne que nous nous devons être détachés afin de prendre des décisions en toute sérénité. Elles ne peuvent être prises sur le champ. Il faut que les gens comprennent que toutes ces décisions sont expliquées et basées sur des lois et des règles et non pas sujettes à notre bon vouloir.
<B>? Y a-t-il des magistrats corrompus? </B>
Non. Catégoriquement non.
<B>? Y a-t-il des juges corrompus? </B>
Non. Pas du tout.
<B>? Y en a-t-il déjà eu dans le passé? </B>
Je ne saurais vous dire.
<B>? Y a-t-il ingérence politique dans le judiciaire? </B>
(Rires et puis ton solennel) Malgré tout ce qui se dit ? et d?ailleurs vous n?êtes pas la première à me poser cette question ?, je n?ai jamais eu une telle expérience. Et aucun de mes collègues non plus. Parce qu?on en parle, vous savez.
<B>? Vous semblez étonnée ? </B>
Non, mais je veux dire que la perception existe.
<B>? Les avocats connus pour leurs grandes gueules ? nous n?allons pas les nommer ? , vous dérangent-ils ? </B>
(Rires?) Je vous assure qu?ils n?ont pas de grandes gueules en cour. C?est pour la galerie, tout cela. Certains sont, disons, plus grandes gueules que d?autres mais ils connaissent leurs limites?
<B>? Juges et magistrats sont après tout, des hommes et des femmes comme les autres. Ils ont leurs a priori, ils aiment certaines personnes, ils n?en aiment pas d?autres, sont offusqués par certaines choses et indifférents à d?autres. Cela se traduit-il dans votre jugement ? </B>
Non. To the best of my judgment, non. Mais nous sommes formés pour cela et on s?impose aussi ce devoir. Je n?écris jamais mon jugement le même jour parce qu?il peut y avoir des moments où on est bouleversé par certaines choses. Or nous sommes formés pour faire abstraction de ces sentiments. C?est d?ailleurs ce qui fait la différence entre un avocat et un magistrat. Cette présomption d?innocence de l?individu pèse très fort dans mon jugement.
<B>? Le judiciaire, ce garant des droits constitutionnels des citoyens, vient de donner un camouflet à l?exécutif. Vos commentaires?</B>
L?exécutif aurait dû savoir ce que c?est que la Constitution et ce qu?elle implique. Qu?il ne devrait pas outrepasser ses pouvoirs. Quand il l?oublie, c?est bon que nous le leur rappelons. Après tout, c?est le rôle fondamental de la Cour suprême d?être le gardien de la Constitution.
<B>? C?est une très belle leçon que vient de faire le judiciaire. En théorie. Est-elle appliquée dans la pratique ? </B>
Constamment. Le principe du droit de la Constitution est à la base même de notre société. Ceci dit, et toujours en tenant en compte de la présomption d?innocence, nous nous basons sur les faits et sur les lois de l?évidence. Nous devons rendre compte de nos jugements. Cela doit donc se faire dans la transparence. Je suis très à cheval sur cela, mais c?est aussi une déformation chez moi. Je suis une avocate des droits de l?Homme. Si la théorie n?est pas appliquée partout, elle devrait l?être.
<B>? Vous sentez-vous incomprise ? </B>
Par moments, oui. Nous faisons l?objet de beaucoup de critiques et nous ne pouvons nous expliquer parce que nous avons un devoir de réserve. Les gens ne savent pas, les gens ne comprennent pas, mais nous avons notre fardeau quotidien.
<I>«Nous sommes incompris. Beaucoup pensent que nous agissons à notre guise en cour. Or, des cas sont souvent renvoyés parce que des témoins ne se présentent pas en cour, parce que les avocats ne gèrent pas leur emploi du temps correctement ou parce que la police demande un renvoi.»</I>
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