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Les tourments de Bill Clinton

24 juin 2004, 20:00

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Le titre de ce livre est Ma vie, mais il pourrait aussi bien s’appeler “Mes vies”. Bill Clinton, l’homme que l’Amérique a adoré haïr, est de retour, avec un livre de Mémoires si attendu qu’avant même sa parution en librairie, mercredi 23 juin, le contenu a déjà donné lieu à quelques batailles et coups bas médiatiques comme le monde de l’édition n’en avait pas connus depuis un moment.

Cet ouvrage de 998 pages, publié en France par Odile Jacob, est à l’image de son auteur : touffu, émouvant le long de récits personnels ou historiques, brillant au détour de certaines analyses, réconfortant par une chaleur et un optimisme finalement si américains, et en même temps désordonné et empreint d’autosatisfaction.

Ma vie est l’histoire passionnante d’un homme parti de rien et arrivé au sommet sans jamais surmonter tout à fait ce qu’il appelle ses “vies parallèles”. Mais c’est aussi un regard unique sur l’Amérique des années 1990, cette décennie prospère et insouciante qui portait pourtant en elle les germes des affrontements d’aujourd’hui, à l’intérieur comme à l’extérieur.

“The Man from Hope” : ce jeu de mots par lequel Bill Clinton s’est présenté aux militants démocrates pour solliciter l’investiture de leur parti à l’élection présidentielle de 1992 lui colle encore à la peau. William Jefferson Blythe III est né le 19 août 1946 à Hope, en Arkansas. “Hope”, en anglais, veut aussi dire espoir, mais à la sortie de la guerre c’est d’abord une petite ville de 6 000 habitants au fin fond d’un Etat du Sud américain encore livré à la ségrégation raciale.

Les difficultés de celui qui deviendra Bill Clinton commencent avant même sa naissance : trois mois plus tôt, son père, William Blythe, représentant de commerce, s’est tué en voiture. Sa mère, Virginia Kelley, infirmière, une femme courageuse et haute en couleur, accouche donc seule au petit hôpital de Hope puis ramène le nouveau-né chez ses parents, qui vont pratiquement élever leur petit-fils jusqu’à l’âge de 4 ans.

Le grand-père est épicier et, en pleine ségrégation, fait crédit aux Noirs de la ville, qu’il traite avec respect ; le détail n’échappe pas au petit Bill, qui entretiendra tout au long de sa vie un rapport étroit avec la communauté noire. Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, n’ira-t-elle pas jusqu’à le présenter comme “le premier président noir” qu’aient eu les Etats-Unis ?

Rien n’est simple dans ce début de vie, dont il parle pourtant avec une immense tendresse. L’absence du père, sur lequel sa curiosité n’est jamais rassasiée et qui lui laisse la certitude que, comme lui, il peut mourir jeune. “The Man from Hope” sera donc aussi un homme pressé. Les absences de la mère, partie parfaire ses études à la Nouvelle-Orléans, et dont il garde à jamais l’image, à genoux et en larmes devant le train qui emporte son fils venu lui rendre visite pour un week-end. Les grands-parents, qui l’adorent mais ne s’entendent pas. (...)

Bill a un autre secret. A 12 ans, il a eu l’occasion d’aller écouter l’évangéliste Billy Graham à Little Rock, capitale de l’Arkansas. Son message de conciliation et d’harmonie raciale est pour lui une révélation, et il décide de lui envoyer régulièrement une partie de son argent de poche. Dans ce passage de son livre sur les “bons” et les “mauvais” secrets, les secrets qui contribuent à la richesse intérieure d’un individu (l’argent envoyé en cachette à Billy Graham) et les secrets que l’on dissimule par honte, “par dégoût” (le père alcoolique), se dessine la défense de Bill Clinton sur un autre cauchemar à venir, celui qui entachera son second mandat à la présidence : l’affaire Lewinsky. C’est le drame des “vies parallèles” de Bill Clinton, celles qu’il apprend à mener dès l’enfance mais dont il découvrira assez vite qu’on ne peut pas indéfiniment les mener de front : “Inévitablement, elles se recoupent”. A Oxford, où l’envoie, en 1968, la prestigieuse bourse Rhodes, il est, affirme-t-il, en proie aux affres du Vietnam. Y aller ? Se défiler ? Son choix confortable de la vie universitaire lui sera beaucoup reproché, une fois candidat à la Maison Blanche. “Voilà, observe-t-il dans ses Mémoires, que les dilemmes de la mobilisation réveillaient ma vie intérieure. Sous la surface de ma nouvelle vie extérieure si passionnante, les anciens démons du doute et de l’autodestruction relevaient la tête.”

Hillary, qu’il rencontre à la faculté de droit de Yale puis épouse en 1975, va, à sa manière, remettre de l’ordre dans ces tempêtes cérébrales. Mais les “vieux démons” resurgissent vingt ans plus tard, sous la forme d’une jeune stagiaire à la Maison Blanche, Monica Lewinsky. Au-delà de l’aspect anecdotique, l’affaire, qui a failli mener à sa destitution, est trop importante pour que Bill Clinton l’élude ; il en traite donc assez longuement les aspects personnels et politiques. Il garde de cet épisode, qui a monopolisé la vie politique américaine toute l’année 1998, un souvenir d’“humiliation personnelle” : “Ce que j’ai fait avec Monica Lewinsky est stupide et immoral, écrit-il. J’en ai éprouvé un profond sentiment de honte et j’ai voulu le cacher.” Il évoque le “dégoût” que lui inspire sa propre attitude et qui le pousse à mettre fin à leur relation au printemps 1997. Mais lorsque l’affaire éclate, l’année suivante, dans le cadre de l’enquête sur l’accusation de harcèlement sexuel formulée par Paula Jones, il s’enferre très rapidement dans le déni, puis le mensonge.

Il ment à Hillary, à Chelsea, à ses collaborateurs, à son cabinet, “à mes amis au Congrès, à certains journalistes et au peuple américain”. “En dehors de mon inconduite, c’est bien là ce que je regrette le plus : à tous ces gens, je n’ai pas dit la vérité.” “C’était un véritable cauchemar. C’était revenir au système des vies parallèles” Ce conflit entre ses vies parallèles est évident, soutient-il, pendant sa liaison avec Monica Lewinsky, en pleine bataille budgétaire avec le Parti républicain : “J’avais mené deux combats titanesques, l’un public, avec le Congrès, sur l’avenir de notre pays, et l’autre, privé, pour tenir mes vieux démons en respect. J’avais gagné le premier et perdu le second.”

Il finira par avouer la vérité à sa femme le 15 août au réveil, après une très mauvaise nuit passée à ruminer l’imminence de sa comparution devant le Grand Jury : “Elle m’a regardé comme si je venais de lui assener un coup au ventre.” Le plus dur restait à faire : parler à Chelsea. “J’avais peur de perdre non seulement ma femme, mais aussi l’amour et le respect de ma fille.” Trois jours plus tard, la famille Clinton plus le chien partent pour dix jours de vacances à Martha’s Vineyard, pendant lesquels, loin des caméras, Hillary et Chelsea n’adresseront plus la parole à Bill, relégué, la nuit, sur le canapé pendant plus de deux mois.

En septembre, le lendemain de la publication du rapport Starr, où le mot “sexe” apparaît plus de cinq cents fois, vient le moment d’avouer le mensonge, cette fois, aux membres de son cabinet, dont les femmes, Madeleine Albright en tête, ne mâchent pas leurs mots pour lui dire leur déception. Bob Rubin, le secrétaire au Trésor, sauve finalement la mise au président après un silence très lourd : “On ne peut pas nier que tu as déconné, lui dit-il, mais tout le monde commet des erreurs.” (...)

Jamais, dans ses commentaires sur son successeur à la Maison Blanche, Bill Clinton ne se permet de critiques directes. George W. Bush est même, affirme-t-il, un politicien de talent, dont la campagne sur “le conservatisme compatissant” l’a impressionné – même s’il se doute déjà que la droite et les groupes d’intérêts qui contrôlent le Parti républicain lui feront prendre une autre voie une fois élu. Les piques viennent là où on ne les attend pas, au détour d’une analyse sur l’intervention américaine en Haïti, en 1994, ou dans le compte rendu de leur entretien à la Maison Blanche, pendant la transition à la fin de l’année 2000. Les deux hommes évoquent alors ensemble la sécurité nationale. “D’après l’équipe d’anciens administrateurs républicains qu’il était en train de réunir, explique Clinton, les principaux problèmes de sécurité étaient le bouclier antimissiles et l’Irak.” L’Irak, déjà. Le président sortant lui énumère alors ce qu’il pense être, lui, les principaux problèmes pour la sécurité des Etats-Unis, sur la foi de huit ans d’expérience : Oussama Ben Laden et Al-Qaida, la crise au Proche-Orient, l’impasse nucléaire entre l’Inde et le Pakistan, les liens entre le Pakistan, les talibans et Al-Qaida, la Corée du Nord et, enfin, l’Irak. Bush “m’a écouté sans faire de commentaires, puis a changé de sujet”.

Bill Clinton n’était plus en fonctions lorsque, le 11 septembre 2001, Al-Qaida a frappé les Etats-Unis de plein fouet, et il s’efforce abondamment, dans son livre, de montrer que, lorsque les républicains ne rêvaient que de défense antimissiles, son administration à lui mettait déjà en place une stratégie de lutte contre le terrorisme international. (...)

Lorsque Yasser Arafat le remercie, à la veille de son départ de la présidence, en lui disant qu’il est un grand homme, Bill Clinton lui rétorque : “Monsieur le président, je ne suis pas un grand homme, j’ai échoué, et c’est à vous que je le dois.” Un an plus tard, Arafat se déclare prêt à négocier sur les mêmes bases. “Il considérait apparemment que l’heure de la décision était enfin arrivée, commente amèrement Bill Clinton. Mais sa montre était cassée depuis très longtemps.”

Malgré tout, trois ans et demi après avoir quitté la Maison Blanche, Bill Clinton reste un homme heureux. Diplomate, il s’abstient de commenter les chances de voir un jour un autre Clinton, Hillary, sénatrice de New York, suivre ses traces. Mais son credo, énoncé il y a douze ans devant la convention démocrate de New York, n’a pas changé : “I still believe in a place called Hope.”

<I> “J’avais mené deux combats titanesques, l’un public, avec le Congrès, sur l’avenir de notre pays, et l’autre, privé, pour tenir mes vieux démons en respect. J’avais gagné le premier et perdu le second.”</I>

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