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“Tout peut arriver”

24 juin 2004, 20:00

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“Qu’est-ce que tu utilises comme contraceptif ?”“La ménopause.”

Le dicton affirme que c’est dans les marmites anoblies par un bon usage au fil des années que l’on fait les meilleures sauces. Histoire de remplir un paragraphe d’introduction au coût d’un moindre effort, il serait facile, et ô combien agréable, de s’étendre sur les attraits des femmes ayant atteint l’épanouissement d’une glorieuse maturité. Facile, mais futile aussi, sachant que les gens civilisés (auxquels cette rubrique est adressée) sont déjà au courant du fait que les femmes d’âge mûr peuvent être très belles, qu’elles ont de grandes qualités tant intellectuelles que morales, et qu’elles sont généralement plus intéressantes que les fades minettes de moins de 25 ans.

Ce que le cinéma commercial américain semble avoir ignoré jusqu’ici, à en juger par le nombre de ma-gnifiques actrices qui sont pour ainsi dire mises au pla-card aussitôt passé la quarantaine. Pour chaque Susan Sarandon ou Meryl Streep que l’on continue de retrouver dans de vrais rôles, on pourrait compter quelques dizaines de stars d’il y a vingt ans qui sont aujourd’hui pratiquement oubliées.

Tout Peut Arriver, une comédie romantique signée Nancy Myers, vient non seulement faire amende ho-norable, mais aussi remettre en question cet état de choses, étant construit autour d’une Diane Keaton sexy et romantique, bien qu’elle ait largement dépassé la cinquantaine. Pourtant, le film ouvre sur Jack Nicholson qui nous déclare, en voix off, qu’il serait selon certains, un expert en jeunes femmes parce qu’il les “fréquente”, comme on dit, depuis plus de quarante ans. En plus de n’avoir de liaisons qu’avec de jeunes femmes, son personnage possède une maison de disques, à 63 ans, et s’appelle Harry Sanborn.

Mais personne n’est dupe. C’est bel et bien son propre personnage que joue Jack Nicholson dans ce film : sourire de prédateur, regard un peu fou, cette façon de porter des lunettes de soleil... Et on aurait tort de le lui reprocher vu que cela s’intègre si bien au film et qu’il le fait d’une manière remarquable. L’acteur lui-même est au mieux de sa forme, mais pas son personnage, puisque ce dernier est pris d’un infarctus (il aura trois malaises cardiaques dans cette histoire) alors qu’il se trouve chez la mère de sa petite amie de moins de 30 ans. La petite amie elle-même, Marin (Amanda Peet), est jolie et elle n’est pas forcément une idiote puisqu’elle est commissaire-priseur de profession. Mais elle est certainement moins intéressante que sa mère Erica (Diane Keaton). Cette dernière est divorcée, féministe, un peu collet monté, tout en s’efforçant de ne pas en avoir l’air, et elle est surtout un dramaturge à succès.

Tout Peut Arriver étant une comédie jouant en grande partie sur la rencontre de deux êtres que tout oppose, au début, mais qui finissent par s’apprécier et par s’aimer, les lecteurs devineront que ces deux personnages tomberont amoureux l’un de l’autre. C’est en effet ce qui se passe lorsque le séducteur phallocrate n’étant pas en état de se déplacer est obligé de séjourner chez la féministe (la fille s’en étant retournée à ses affaires – ce n’était pas une liaison sérieuse). Cela n’est en rien original mais tout cela est fait avec assez d’intelligence.

D’abord, il y a ce passage par la comédie de mœurs lorsque débute la cohabitation, les deux personnages campant sur tout ce qui les définit aux yeux des autres (l’épisode du salon en pleine nuit en dit long en ce sens). Il y a confrontation, mais la raison et les bonnes manières ne sont pas pour autant oubliées, ce qui donne un aspect “vrai” à cette partie du film. La comédie romantique vient s’installer presque en douceur, le temps d’une promenade sur la plage suivie d’un après-midi et d’une soirée en tête à tête, les personnages se découvrant mutuellement comme étant intelligents, raisonnables et ouverts aux autres. Le public le découvre aussi et c’est un grand moment.

<B>Une lumière nommée Keaton</B>

C’est aussi un grand moment à l’écran pour Diane Keaton : Tout Peut Arriver est une comédie que l’actrice illumine littéralement. On la voit (trop brièvement, c’est la fameuse scène du salon) nue se faisant accidentellement surprendre par Jack Nicholson et sortant le soir en robe noire sexy. On la voit aussi radieuse de bonheur et le regard étincelant lorsqu’elle se fait courtiser de manière appuyée (on pourrait aussi dire “serrée”) par Keanu Reeves, voire goûtant au plaisir du moment lorsqu’elle se fait découper son pull par Jack Nicholson lors d’une scène d’ébats sexuels…

Il faut reconnaître à ce film non seulement le mérite de montrer qu’une vie sexuelle est possible après 50 ans, mais aussi celui de montrer qu’à cet âge les relations peuvent avoir quelque chose de très civilisé. Probablement parce que les dialogues entre Diane Keaton et Jack Nicholson sont aussi percutants (à l’instar de l’extrait du début) que scintillants. Ou parce que durant cette partie du film, la B.O. nous passe des chansons de Charles Trenet et aussi ce qui ressemble à du Dee Dee Bridgewater et à du Vincent Delerm – on ne sait pas trop, mais c’est très beau.

Ce n’est pas que cette comédie soit sans défauts. Il y a notamment une impardonnable sous utilisation de Frances McDormand dans le rôle de Zoé, la sœur d’Erica, professeur d’université mais avec, par moments, des réactions de gamine espiègle. On ne la voit que trop peu. Il faut aussi dire que Keanu Reeves est assez fade dans son rôle de “nuisance” (comme il en faut dans toute comédie romantique afin qu’il y ait un suspense), en l’occurrence en la personne d’un jeune médecin cardiologue amoureux lui aussi de la dramaturge. Il est assez passionné pour l’emmener fêter son anniversaire à Paris (et les deux forment un beau couple) mais quand même assez bien élevé pour la lui laisser à Jack Nicholson lorsqu’il se rend compte que les deux connaissent quelque chose de très fort.

On sait que la fonction première des seconds rôles est de mettre en valeur les vedettes. Mais, dans ce film, ils sont peu crédibles et vraiment peu étoffés, le commentaire valant aussi pour le personnage d’Amanda Peet. Et puis, force est de reconnaître que le film traîne en longueur dans sa deuxième partie.

Malgré tout, à un moment où l’on n’arrête pas de nous fabriquer des comédies aussi débiles que racoleuses, genre American Pie, Tout Peut Arriver – écrit, produit et réalisé par Nancy Meyers – est une comédie élégante, avec un beau sujet et bien servie par ses acteurs principaux, qui arrive comme un rayon de soleil perçant à travers un ciel gris d’hiver. C’est un film très civilisé. Courez donc le voir.

Gilles Noyau

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