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Attention ponctuation !

13 juin 2004, 20:00

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S?il y a quelque chose de commun entre le recueil de poèmes de Premila Gajadharsingh, ?Voyages autour d?une vie?, et la poésie épique de Lewis Martial, ?Le Grand Tao?, c?est la suppression de la ponctuation, partielle chez la première, totale chez l?autre. C?est une tendance de la poésie contemporaine qui n?est pas sans effets secondaires.

Cependant, aucun poète n?est censé oublier qu?à l?image du blanc typographique (signe premier d?un désir de ponctuer) qui sépare les mots, les marques de ponctuation sont des raccourcis, des indications sémantiques, qui ont valeur de code, qui transmettent une certaine quantité d?informations et qui donnent au texte sa clarté. La ponctuation suppose donc une certaine rigueur. Et contrairement à tout ce qu?on a voulu montrer à travers ce procédé, elle demeure cet élément essentiel par lequel passe le lecteur pour décoder le texte.

Utilisée officiellement depuis le VIIIe siècle, elle a survécu en tant que convention admise par le lecteur et l?auteur, bien que, et contrairement à ce que réclamera plus tard le poète allemand, Heinrich Heine, en parlant de ?Sa? ponctuation, celle-ci est propre au lecteur et non à l?auteur. En réalité, elle est le code intermédiaire qui jette un pont entre l?esprit de l?auteur et celui de son lecteur. Et si avec l?usage elle est devenue une règle qui décrit la hiérarchie des pauses ? en marquant l?endroit où le lecteur peut souffler ? elle reste néanmoins cette règle qui donne la pensée de l?auteur, celle qui se loge dans la plus modeste virgule. Ce qui signifie qu?elle est fondée sur la logique. Alors il n?est pas étonnant qu?elle soit aujourd?hui universelle, s?appliquant à toutes les langues.

Mais on sait qu?avec le temps certains signes tendent à disparaître tandis que d?autres se vident de leur sens. Ainsi, le premier genre à avoir osé se débarrasser de la ponctuation complètement est bien la poésie, avec Mallarmé comme innovateur (Un coup de Dés jamais n?abolira le Hasard), suivie de près par la prose. C?est là un procédé qui consiste à employer à nu la pensée du poète qui ne peut être ponctuée. Depuis, chez de nombreux poètes, la suppression généralisée de la ponctuation est devenue la principale marque de leur poésie. Aujourd?hui, la poésie contemporaine, en se fondant sur ces ambiguïtés créées par l?absence de ponctuation, tire partie de cette pratique pour construire une lisibilité toute particulière. La logique est simple : si la ponctuation vise fondamentalement à éliminer les ambiguïtés, la supprimer, c?est rétablir ces ambiguïtés.

Voilà qui explique l?attitude de nos poètes par rapport à cette tendance. Sans l?absence de ponctuation, certains d?entre eux craignent que leur poésie ne soit vue comme banalité, comme dépassée. Comme le dit si bien Guy Debord : ?Quand ?être absolument moderne? est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran, ce que l?honnête esclave craint plus que tout, c?est que l?on puisse le soupçonner d?être passéiste.? Alors, pour appartenir tant bien que mal à leur époque et rester dans la modernité, ces poètes font de l?absence de ponctuation un choix arbitraire, oubliant par-là même que c?est aux vers d?exiger en eux-mêmes cette absence. Pour y réussir, il est impératif que ces vers veulent par nature une transformation en prose, mais sans la réaliser. Ils ont alors pour résultat, une partition, un chant. Le passage de la langue écrite à l?oral est tout trouvé. Telle est la fonction même, et elle doit l?être, de la suppression de toutes marques de ponctuation. L?objectif consiste à laisser place à une lecture libre.

Mais cette lecture apparemment libre est justement orientée. Autrement dit, elle est structurée par l?absence de ces marques. Or, pour une lecture structurée, une ponctuation complète est plus riche de conséquences, dû au fait même que la syntaxe est plus souple que l?absence de ponctuation. Déjà, tout compte fait, la poésie ne se passe pas complètement de ponctuation. Celle-ci est cachée. Mais comme le lecteur sait lire entre les lignes, avec un peu d?efforts, il finit par la retrouver et la rétablir. Ici, la suppression de ponctuation n?est qu?une manière grotesque d?alourdir le travail du lecteur qui consiste à déchiffrer, à décoder. D?ailleurs, la poésie, loin de vouloir être un bavardage inutile, montre à travers son histoire qu?elle a toujours été en quête de clarté. Pour paraphraser Vaugelas, c?est aux paroles de faire entendre le sens et non l?inverse.

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