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Le cri du C?ur de 35 familles

15 mai 2004, 20:00

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Parbatee Ramjeebun s?éponge le front du revers de la manche, tout en jetant un regard sur sa culture de pommes d?amour à Camp- Carol, Plaine-Magnien. Encore quelques mauvaises herbes à arracher et elle pourra arroser ses légumes. À 68 ans, s?échiner dans un champ n?est pas une sinécure, mais elle admet que la culture de la terre l?aide à joindre les deux bouts. Et puis cela lui occupe l?esprit.

Au champ, sous un soleil de plomb, le travail est dur. L?eau, vendue à Rs 25 le drum, doit être transportée dans des brouettes. Le désherbage et l?épandage de pesticides sont effectués manuellement. Ajoutez à cela une terre aride et capricieuse, difficilement cultivable à cause des grosses pierres qui la parsèment, et vous aurez un tableau complet.

<B>L?effet d?une douche froide</B>

Qu?à cela ne tienne ! Parbatee Ramjeebun aime cette terre qui a nourri sa famille depuis trois générations. Alors, qu?on ne vienne pas lui dire, après trente-deux ans, qu?elle devra ranger ses outils. À cette idée, son visage ridé prend un air décontenancé. « Mo pu tomm sek. Zot pé rass mo boussé manzé. Mo ena trwa zenfant lor mo sarz, éna ene andikapé, ena marié pa travay. Mo éna kat ti-zanfan. Mo plant légim pou kapav débrouy lavi pu zanfan. Kuma mo pou fer si péna sa later là pou kiltivé ? Ou konné dépi mo rent Camp-Carol mo okip sa. Pa kapav fer nou arété kumsa », confie la sexagénaire.

Comme elle, il y a 35 personnes qui cultivent des légumes et élèvent du bétail sur ces terres divisées en parts égales. Et ils risquent de perdre leur activité, comme a indiqué le député Arvin Boolell, mardi dernier au Parlement. Tout a commencé il y a deux mois, disent-ils. « Enn zur nu truv dimounn pé mezir terain. Kan nou dimandé zot dir SIT inn pran sa », affirme un planteur. Ce terrain fait en effet, parti des 7 000 arpents cédés par Mon-Trésor-Mon-Désert Ltd (MTMD Ltd) à la Sugar Investment Trust (SIT) Land Holdings Ltd dans le cadre du deal Illovo. C?est avec stupéfaction qu?ils apprennent donc que le nouveau propriétaire des terres est la SIT Land Holdings Ltd. « On nous a appris que nous ne pourrons plus en tirer profit », confie un autre planteur. Jyoti Jeetun, la Chief Executive Officer de la SIT se montre prudente. « Il est vrai qu?une partie des terres achetées par la SIT se trouve à Camp-Carol. Je ne souhaite pas faire d?autres déclarations à ce stade. »

Cette nouvelle leur fait l?effet d?une douche froide. Dès lors, les planteurs multiplient les démarches pour savoir ce qu?il en est. Ils sont d?autant plus frustrés, car certains ont investi gros pour l?épierrage de ces terres.

Pour comprendre leur état d?esprit, il faut remonter à 1963, quand plusieurs familles se sont retrouvées sans abri après les cyclones Alix et Carol. « La compagnie sucrière avait décidé de faire un don de près de 12 arpents de terre pour aider les démunis. De plus, 25 arpents avaient été loués au gouvernement pour que ces familles puissent subsister. Il n?y a pas eu d?échange de titres de propriété entre la compagnie sucrière et l?État », affirme Jean-Arthur Lagesse Field Manager de MTMD Ltd.

Avec ces 25 arpents de terre loués par la MTMD Ltd, le gouvernement décide de lancer une coopérative. « En 1972, guvernma finn donn sa terain-là à bay. Inn netway li et inn plant foraz et finn donn sak fami enn vass ek ene bef pou nou elvé », se souvient Harryduth Bissoonee. C?est ainsi que la Nundanee Cow Keepers Cooperative a vu le jour. Une partie des villageois décidera toutefois de cultiver des légumes.

Malgré de nombreuses difficultés, le manque d?eau entre autres, les planteurs et les éleveurs ont subsisté, nourri leur famille, fait des projets, grâce à ce lopin de terre. « Nu finn trasé pou gaign nou boussé manzer. Mé bizin dir, sé enn travay onet, pas bisin tal lamen avekb personn », souligne Bhawan Bissoonee, un quinquagénaire.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

Il est admiratif devant les jeunes qui ont repris le flambeau. À l?instar de Sujit Soorendra, un planteur de 28 ans. « Kan mo papa inn ferm so lizié, mo mem finn okip sa. Mo fine aprann métié là avec li ek azordi sa même mo gaign-pen. » La pioche à la main, il montre le lopin de terre en jachère où il compte bientôt cultiver des haricots verts. Mais il hésite.

Son ami Jeeten Jaghur est du même avis. À 27 ans, il possède un troupeau d?une dizaine de cabris et un taureau. Il s?occupe également de la plantation de légumes léguée par ses parents. « Mo finn kontinié. »

Kumar Sathebajee, 37 ans, dit dépen-dre de ce métier pour élever ses enfants. En même temps, il ne se voit pas faire un autre métier car « enn fyerté sa kan ou pé ressi prodir enn légim ». Son regard s?attarde sur d?énormes rochers amoncelés sur un terrain en friche. Ici, son voisin Harryduth Bissoonee voulait cultiver des pommes d?amour, des pipengailles et des haricots. Depuis l?arrivée des nouveaux propriétaires, le bruit des concasseurs s?est tu, jetant les habitants dans le désarroi.

Jean-Arthur Lagesse dit être conscient que ce revirement de situation peut paraître inacceptable. « Pour certains cela peut prendre des allures de drame humain. Mais il faut voir l?autre côté de la médaille : ces terres appartiennent maintenant à 50 000 personnes qui ont consacré leur vie à l?industrie sucrière. » Comme dit le dicton, le malheur des uns fait le bonheur des autres.

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